
Logement, travail, services publics, fins de mois : derrière la colère, des difficultés bien réelles. Reste à savoir où porter le regard : vers celui que l’on désigne comme responsable, ou vers ce qui, peu à peu, a rendu nos vies plus fragiles ?
Il y a des soirs où le pays semble fatigué. Les lumières restent allumées dans les maisons, mais chacun compte en silence : ce qu’il reste sur le compte, ce qu’il faudra repousser, ce que l’on ne promettra pas aux enfants. Dans les bourgs, les rideaux baissés des commerces disent parfois plus que de longs discours. Dans les files d’attente, dans les transports, au travail, beaucoup portent la même lassitude discrète : celle de tenir, encore, sans trop savoir vers quoi.
Il serait trop facile de mépriser cette fatigue. Elle est faite de vies réelles, d’efforts mal reconnus, de fins de mois trop longues, de services publics qui s’éloignent, de logements devenus inaccessibles, de liens qui se défont. Elle est aussi faite d’un sentiment plus sourd : celui de ne plus compter, de voir le monde avancer sans nous demander notre avis.
Mais lorsqu’une société ne sait plus prendre soin de cette fragilité, d’autres viennent lui donner un nom, un visage, une direction.
Désigner plutôt que réparer
On montre alors le voisin. Celui qui vient d’ailleurs, celui qui prie autrement, celui qui parle autrement, celui qui reçoit une aide, celui dont la présence suffirait à expliquer le manque. On propose une histoire simple à des vies devenues trop compliquées. On murmure qu’il faudrait reprendre quelque chose à quelqu’un pour retrouver enfin sa place.
“Le piège est là : nous faire croire que la dignité serait une denrée rare, qu’il faudrait la défendre contre plus pauvre, plus étranger, plus fragile que soi.”
C’est une vieille mécanique. Elle ne répare rien, mais elle soulage un instant. Elle ne rend pas le travail plus digne, ne baisse pas les loyers, ne rouvre pas les guichets, ne remet pas de médecins dans les territoires, ne redonne pas de temps à celles et ceux qui n’en ont plus. Elle transforme seulement la peine en Nous n’irons pas mieux seuls Logement, travail, services publics, fins de mois : derrière la colère, des difficultés bien réelles. Reste à savoir où porter le regard : vers celui que l’on désigne comme responsable, ou vers ce qui, peu à peu, a rendu nos vies plus fragiles ? soupçon, et le soupçon en frontière.
C’est là que la réponse de l’extrême droite trouve son impasse. Elle utilise les souffrances réelles, non pour les alléger mais pour les enfermer dans une logique de séparation. Elle promet de protéger en désignant, de réparer en excluant, de rendre sa dignité à l’un en retirant sa place à l’autre. Or, une société fracturée ne devient pas plus forte parce qu’elle a trouvé qui repousser.
Le voisin n’a pas volé nos vies
Ce n’est pas le voisin qui a rendu l’avenir plus étroit. Ce n’est pas lui qui a fragilisé le travail, marchandisé le logement, éloigné les soins, usé les corps ou vidé tant de mots de leur sens : dignité, justice, solidarité. Ce n’est pas lui qui a fait de l’existence une suite de calculs, où l’on mesure ce que l’on peut encore se permettre avant de mesurer ce que l’on peut encore espérer.
Le piège est là : nous faire croire que la dignité serait une denrée rare, qu’il faudrait la défendre contre plus pauvre, plus étranger, plus fragile que soi. Comme si l’on pouvait reconstruire une maison commune en commençant par désigner ceux qui devraient rester dehors. Mais les temps qui viennent demanderont l’inverse : de la coopération, des alliances, des solidarités plus larges que nos cercles habituels. Face au dérèglement climatique, à la précarité, au logement inaccessible, à l’isolement, personne ne tiendra longtemps seul. Aucune victoire populaire ne naîtra d’une société dressée contre elle-même.
Retrouver le commun
À l’approche des grands choix collectifs, il faudrait peut-être ralentir un instant. Regarder ce que l’on nous demande de haïr. Regarder aussi qui profite de nos divisions. La peur peut devenir une prison lorsqu’elle nous sépare de celles et ceux avec qui nous aurions pourtant intérêt à relever la tête. Nous n’irons pas mieux seuls. Nous n’irons pas mieux contre plus vulnérables que nous. Nous n’irons pas mieux en laissant nos angoisses remplacer nos liens. La colère peut être une force mais devient une impasse lorsqu’elle frappe ceux qui subissent, eux aussi, le même monde. Ce qui nous a abîmés ne sera pas réparé par davantage de brutalité. Ce qui nous manque ne se retrouvera pas dans le rejet de l’autre. Il faudra surtout retrouver cette évidence indispensable : nous appartenons à une même humanité, et aucun avenir ne mérite d’être gagné au prix de cet oubli. n
