
Puiser dans l’eau et les forêts pour continuer à faire voler toujours autant d’avions ? Derrière la promesse de kérosène “bas carbone”, le projet E-CHO pose une question plus profonde : quelle transition écologique voulons-nous ?
Par le prisme de certains projets s’exacerbe le sentiment que nous vivons dans un monde fracturé, où les inégalités ne font que s’accroître, sans notion de solidarité et de bien commun. Le projet E-CHO, porté par Elyse Energy sur le bassin de Lacq, en est une illustration.
Il a connu une brusque évolution avec la signature par le premier ministre, le 6 juillet dernier, d’un décret lui conférant le statut exceptionnel de “projet d’intérêt national majeur”, qui permet d’accélérer les procédures administratives. Cette décision a été attaquée devant le Conseil d’État par le CADE (1), la Sepanso 64 et le collectif Forêts vivantes Pyrénées. Au-delà de cette procédure juridique, la mobilisation citoyenne sera indispensable pour s’opposer à ce projet et à la vision du futur qu’il porte.
En quoi consiste le projet E-CHO ?
E-CHO est un très gros projet industriel consacré à la production de carburants dits “bas carbone”, destinés notamment à l’aviation. Le principe consiste à les fabriquer à partir d’hydrogène (produit par électrolyse de l’eau) et de carbone issu de la biomasse (principalement du bois provenant des forêts).
“Pour fonctionner, le projet nécessiterait chaque année environ trois millions de m³ d’eau, 300 000 tonnes de matière sèche de bois et 3,7 TWh d’électricité.”
Pour fonctionner, le projet nécessiterait chaque année environ trois millions de m³ d’eau, 300 000 tonnes de matière sèche de bois et 3,7 TWh d’électricité. Tout cela pour produire une quantité de kérosène (87 000 tonnes) qui représenterait seulement 0,20 % de la consommation actuelle de ce carburant dans l’Union européenne (43,3 millions de tonnes).
En termes de surface forestière annuelle consommée, le dossier reste très flou, indiquant simplement que la zone d’approvisionnement s’étendrait sur un rayon de 400 kilomètres autour de Lacq. Il n’analyse pas les conséquences de ses besoins en coupe d’arbres, alors même que les forêts nous rendent d’innombrables services : elles jouent un rôle essentiel pour nos ressources actuelles en bois de chauffage, elles sont un refuge pour de nombreuses espèces animales, elles participent à la régulation du climat en captant le CO2 et en favorisant les pluies. Il y a pourtant une autre voie pour réduire les émissions liées au kérosène que de détruire la forêt : la limitation du trafic aérien.
Quel modèle de société ?
L’objectif affiché par E-CHO serait de contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, arguant ainsi d’un enjeu climatique réel et majeur. Ce projet nous montre cependant que la seule réduction des émissions ne suffit pas, à elle seule, à définir une transition écologique juste et souhaitable.
Encore faut-il interroger la manière dont cette transition est pensée : qui va pâtir de la déforestation et de la raréfaction de l’eau, et qui en tirera des profits ? En ce sens, E-CHO porte une conception profondément inégalitaire de la transition : celle où le plus grand nombre est appelé à subir et supporter les conséquences environnementales d’un modèle destiné à préserver, avant tout, les intérêts et le mode de vie d’une minorité privilégiée. Plutôt que remettre en question les logiques qui nous ont conduits à la catastrophe écologique actuelle, ce projet semble prolonger la course effrénée au “toujours plus” : toujours plus de déplacements, toujours plus de consommation, toujours plus de pression sur les ressources et les territoires. Or cette fuite en avant ne constitue pas un horizon de progrès. Elle participe au contraire à faire perdurer une société du mal-être, marquée par l’accroissement des inégalités, la dégradation de notre environnement et la concentration des bénéfices entre quelques mains.
Derrière le projet E-CHO se pose donc une question qui dépasse largement le seul cadre industriel ou énergétique : quel modèle de société voulonsnous construire ? Une transition qui surexploite l’eau et la forêt, et accentue les inégalités ? Ou bien une transition réellement pensée au service du bien commun, qui permette de répondre à l’urgence écologique tout en garantissant davantage de justice sociale et de partage ? C’est un véritable choix de société qui se joue au travers du projet E-CHO.
(1) Collectif des Associations de Défense de l’Environnement Pays Basque et Sud des Landes.

Le plus ahurissant est qu’un projet aussi dévastateur ose se dénommer “bas carbone”, cela traduit le niveau d’impunité dans le mensonge que se permettent ses promoteurs. Ou pire, si lesits promoteurs sont sincères, d’incompréhension effroyable du fonctionnement des cycles de la matière et du vivant. Un con est encore plus dangeureux qu’un salaud, car un salaud sait où il va, tandis qu’un con n’a pas de limite.
Là où les limites de la biosphère devraient poser le cadre rationnel du métabolisme des sociétés, ce qui donne le tempo est ici le niveau de consommation des plus riches, auquel le reste du vivant est tacitement sommé de se plier. Il n’y a pas de mot pour nommer une telle abjection. Nous ne sommes finalement jamais sorti du temps des conquêtes coloniales et de la vision du monde qu’elles portent.