Résister à la langue unique (3)

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Jean-Louis Davant
Jean-Louis Davant
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Les plus brillants esprits peuvent parfois énoncer des énormités, et plus elles sont grosses plus elles paraissent évidentes par leur bon sens trop court, esclave des apparences superficielles. C’est ainsi qu’un soir à la télé française le philosophe agenais Michel Serres, peu de temps avant son décès, disait que la langue occitane se perdait parce qu’elle ne savait pas tout dire. Il oubliait, et peut-être même ignorait- il –parce que l’école française ne le crie pas sur les toits– que cette langue d’Oc ou cette république de langues soeurs occupa longtemps une place supérieure à celle du français d’Oil. Au Moyen Age, unie au catalan, au sud elle mordait largement sur la péninsule ibérique, et à l’est elle débordait sur le Piémont italique. En même temps elle enrichissait la littérature européenne, notamment par la poésie de ses troubadours.

Savez-vous que Dante, le génial Dante, hésita un moment entre le provençal et le dialecte italique de sa Florence natale, qui deviendra plus tard la langue nationale des Italiens ?

Et que sous nos ducs successeurs de la grande Aliénor, accessoirement rois d’Angleterre, le gascon était la langue administrative de l’Aquitaine ?

A la Renaissance encore il tenait le haut du pavé, notamment par la bouche d’Henri IV et Montaigne parlait en termes élogieux du gascon béarnais. Et tous les catholiques savent qu’en plein XIXe siècle la mère de Jésus Christ s’adressa en langue gasconne à la petite Bernadette de Lourdes, cette langue que l’évêque du sanctuaire marial persiste encore à qualifier publiquement de “patois” !

Ah le vilain mot, chargé de tout le mépris des élites françaises : ses locuteurs au moins devraient le combattre sans concession !

Mais la langue des rois de France étant le français, ils l’imposèrent comme langue unique dans les actes officiels à partir de l’édit de Villers-Cotterêts (1539), et les régimes suivants aggravèrent cette politique linguistique en cherchant à éradiquer les “langues régionales”.

Longtemps exclues de la vie publique, notamment de l’école, elles étaient donc privées des outils nécessaires pour s’adapter à la vie moderne. Mais depuis la relative libéralisation linguistique de la France sous la double pression de l’Europe et de l’enseignement laïque privé par immersion, ces langues ont fait leur mise à jour, leur aggiornamento : elles sont aujourd’hui capables de tout dire de la vie actuelle, y compris à l’Université ou dans la science spatiale.

Il est dommage que le regretté Michel Serres l’ait ignoré. Mais le fait est là, et c’est l’essentiel.

Reste à la France de faire le pas décisif dans la reconnaissance pleine et entière de ses “langues régionales”.

Elle a été bien près de le franchir en 2008 lors d’un débat très important dans les deux chambres du Parlement, surtout à l’Assemblée Nationale : une quasi unanimité y apparut au cours d’un débat où des choses précieuses furent dites. Au terme de ces remarquables déclarations, les députés votèrent le 22 mai un amendement qui plaçait les “langues régionales” dans l’article 1 de la Constitution ! C’était trop beau, généreux et maladroit, le français n’apparaissant qu’à l’article 2. Aussitôt l’ancien Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, sénateur et membre titulaire de l’Académie Française, ameuta ces deux institutions qui montèrent au créneau, saisies d’une vive indignation : sus à ces vulgaires patois et vive l’esprit de la langue universelle ! C’est tout juste si l’on ne reprit pas le vocabulaire des ténors de 1793 vouant à l’humus ces floraisons barbares ! Le 18 juin 2008, date providentielle donc, le Sénat rejeta l’amendement de l’Assemblée Nationale. Finalement le Congrès réunissant les deux chambres le 21 juillet 2008 inscrivit les langues de France autres que le français au lointain et obscur article 75 de la Constitution, paragraphe 1 : “Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France.” Cette inscription reste purement honorifique, elle ne nous donne aucun droit nouveau. En langage populaire c’est du pipeau, mais dit en bon français quand même.

A quand la fameuse loi-cadre qui devrait enfin protéger l’exercice des langues dites “régionales” ?

La résistance contre la langue unique n’est pas terminée, il s’en faut de beaucoup : pas question de capituler devant la réaction linguistique récemment initiée au sommet de la République Française plus que jamais verticale et pour tout dire jacobine !

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