L’ombre brune s’étend sur Bayonne

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Ordre

Extrait de l’affiche du Service d’Ordre Légionnaire (1942)

Pierre Vignon

Dans son dernier ouvrage, Michel Oronos dresse, en parallèle, deux portraits basques pour réussir en pointillé sa critique idéologique de l’évêque de Bayonne et appeler à la résistance.*

Mgr Aillet, et les chrétiens de style fasciste et les jeunes ensoutanés dont il s’entoure, le licencieraient volontiers. Mais voilà, un évêque n’a pas le pouvoir de se séparer de l’un de ses prêtres dont la tête ne lui revient pas. Il peut juste le marginaliser, ce qui est hélas une des épreuves les plus dures de la vie sacerdotale si vous n’avez pas l’heur de plaire et de vous incliner dans le sens souhaité. Quelle récompense attend au ciel ces prêtres courageux qui auront osé être eux-mêmes pour suivre l’Évangile ! Un prêtre appartient à son diocèse, on dit qu’il y est incardiné, et n’est jamais l’employé de l’évêque. Beaucoup, dans leur vanité et leur orgueil de se prendre pour le patron, le voudraient mais ça n’est pas en leur pouvoir. Et si son évêque faisait ce coup indigne au bon père Oronos, il validerait aussitôt ce qu’il dénonce et lui donnerait de la publicité. Il faudra donc à Marc Aillet supporter ce caillou dans sa pantoufle épiscopale. Michel Oronos, professeur émérite et érudit dans la culture basque, nous donne le portrait de deux enfants du pays nés à quelques semaines d’intervalle dans deux communes voisines. Bertrand d’Abbadie d’Ithorots, né au château du même nom le 6 décembre 1923, et René Ollier, né le 26 février 1924 à Domezain-Berraute. Bertrand est le neveu d’Henri Botet de Lacaze, un notable du Lot-et-Garonne, membre influent de la Milice. Le jeune baron Bertrand suivra les traces de son oncle dans la Milice, avec un passage à l’Ecole d’Uriage, au départ lieu de formation des élites pétainistes à côté de Grenoble. L’ouvrage de Dominique Lormier, Les 100.000 Collabos (éditions du Cherche-Midi, 2017, 286 pages) signale Bertrand d’Ithorots comme milicien à Toulouse. Au terme de deux ans de recherche, L’Encyclopédie de l’Ordre Nouveau nous apprend que le baron est un de ces français passés sous uniforme allemand, comme sous-officier dans les Waffen- SS. Grâce à de hautes protections, à la Libération, Bertrand écope seulement de l’indignité nationale et prend la “route des rats”, la filière d’émigration des collabos et des nazis vers l’Argentine. Il s’y marie en 1950 et aura dix enfants, dont neuf filles. Détail qui a son importance car elles se marieront dans leur milieu et reviendront aujourd’hui sous leur nom d’épouse occuper les châteaux de la famille au Pays Basque. Le baron Bertrand, laissons passer le train pour le reste, est mort dans son estancia en avril 2014. Le corps traverse l’Atlantique et est enterré avec une messe dans la forme extraordinaire du rite romain.

Les soutanes de la revanche

ImpossibleAuroreTrès ordinaire mais autrement lumineuse la figure de René Ollier, apprenti charpentier qui, sans appartenir à un réseau officiel de résistance, fit passer les Pyrénées à nombre de poursuivis par les Nazis et les amis du baron. Ce brave garçon fut trahi bêtement : l’un de ceux qu’il avait aidés à passer envoya une carte à sa mère en remerciant René. Il n’en fallut pas plus à la Gestapo pour le retrouver, l’arrêter, et finalement le déporter à Buchenwald où il mourut le 26 mars 1944. Il avait 20 ans. Son corps ne fut jamais retrouvé. Michel Oronos a raison de comparer ces deux figures : l’oeil de René est à tout jamais dans la tombe de Bertrand, et ce ne sont pas les soutanes noires qui vont réussir à blanchir le sépulcre de Caïn pour l’exorciser de la présence d’Abel. A propos de bures et de soutanes, Michel Oronos rappelle celles de ces bons prêtres du Pays Basque et des moines de l’abbaye de Belloc qui se sont conduits selon l’honneur. Rien à voir avec celles de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X qui s’installent à Domezain en 1989. Ces soutanes- là sont celles de la revanche contre le concile Vatican II et sont la manifestation des milieux de l’OAS et de la pensée contre-révolutionnaire. Marc Aillet partage avec le vicomte de Villiers d’être le fils d’officiers influencés par cette forme de pensée et condamnés à la prison par la République. L’auteur explique l’influence, d’abord en Algérie puis ensuite en Argentine, de la pensée et des cercles fondés par Jean Ousset, un ancien de Vichy, à l’origine de La Cité Catholique transformée aujourd’hui en Civitas et en Ictus. Aussitôt Monseigneur fut-il aux commandes, car c’est comme ça que ces gens comprennent leur rôle de pasteur, il installa des collaborateurs (pardon !) issus de ce milieu. Et l’on recommanda officiellement le maître-livre de Jean Ousset, une somme de 919 pages, Pour qu’il règne. Un ouvrage qui inspira l’action de la dictature de Videla en Argentine et de ses soutiens. Monseigneur ne mesure pas son aide à ce style de diocésain. On l’a même vu à Bordeaux soutenir l’école Saint-Eloi qui fit parler d’elle à la télévision pour les propos antisémites et négationnistes. Il est vrai que pour obtenir un chapeau de cardinal (ah la folie des chapeaux à glands chez les dames et chez les évêques !), Mgr Ricard accueillit à bras ouvert, sur la demande de Benoît XVI qui l’en remercia, l’Institut intégriste du Bon Pasteur. Si recycler de l’argent sale est puni par la loi, blanchir de la soutane intégriste ne l’est hélas pas dans l’Eglise. Attaqué lors d’une manifestation pour les droits de la femme le 8 mars 2016, Monseigneur eut droit à une contremanifestation de soutien de l’Action Française sur le parvis de sa cathédrale et fit sonner les cloches pour faire taire les opposants lorsqu’ils se manifestèrent. Plus pieusement, il fit faire à ses diocésains le rituel de la consécration aux coeurs unis de Jésus et de Marie, selon les principes d’une fausse voyante, la fameuse Virginie, alias Mme G. de L.-L., dont Golias a parlé, elle aussi issue des milieux de l’OAS et de l’extrême-droite nationale. Monseigneur se rend fréquemment dans les châteaux de la réaction, y préside des Fête-Dieu et y fait organiser des camps scouts bien dans le sens de sa pensée. Michel Oronos signale la mort tragique d’un petit louveteau de dix ans dans des circonstances inexpliquées. Un petit-fils du baron, je n’ose pas écrire le “Baron noir”, est même devenu prêtre du diocèse, bien sous toutes les coutures, du moins comme on les apprécie à l’évêché de Bayonne, au petit point de l’Opus Dei.

Le devoir de dire “non”

Il faut remercier Michel Oronos pour son courage. L’évêque Aillet étend peu à peu son manteau brun sur le Pays Basque, et bien qu’il en revendique le nom, ce n’est pas celui charitable de saint Martin. Il s’agit bel et bien du retour de l’ombre brune qui s’implante au fur et à mesure. Nos responsables de l’Eglise étant eux-mêmes contaminés et, s’ils ne le sont pas, incapables de le dénoncer ouvertement, c’est au peuple de Dieu, celui des René, de réagir et de ne pas se laisser soumettre peu à peu par la progéniture du baron SS et collabo. Il ne s’agit pas de s’opposer aux personnes mais à leurs idées. Quand ces idées nocives se camouflent derrière la foi chrétienne et un certain style de ces oripeaux, cela devient un devoir de leur dire non et de ne pas leur laisser la prépondérance pour laquelle elles oeuvrent afin de mieux se soumettre les autres. Un prêtre ne peut pas proclamer une autre parole que celle du Christ : “C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. Alors tenez bon, ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage.” (Ga 5,1). Et ailleurs : “Il y avait pourtant les faux frères, ces intrus, qui s’étaient infiltrés comme des espions pour voir quelle liberté nous avons dans le Christ Jésus, leur but étant de nous réduire en esclavage ; mais, pas un seul instant, nous n’avons accepté nous soumettre à eux, afin de maintenir pour vous la vérité de l’Evangile.” (Ga 2, 4-5). Paul et René ont dit non et ont agi. A nous maintenant de le faire. 

Michel Oronos, Enfin don Aillet vint, pour une évangélisation au passé antérieur, éditions Zortziko, 2013. Michel Oronos, ImpoSSible Aurore, de la peste brune à la gangrène dorée, 1939-2019, éditions Zortziko 2020.

* Ce texte, reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur, a déjà été publié dans la revue Golias en juin dernier.

 

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