L’art de faire du neuf avec de l’ancien

Kontseilu Sozialistak le 1er Mai 2023 à Iruñea. © Gedar


Luis Emaldi Azkue

Un spectre hante Euskal Herria depuis quelques années. Sur les murs de Baiona, de Donibane Lohizune ou Bilbo, on retrouve des affiches avec une esthétique aux allures avant-gardistes russes des années 20. Dans les rues, des cortèges de jeunes avancent derrière des pancartes qui dénoncent la dictature bourgeoise et arborent des drapeaux rouges. Les chants, slogans et tracts distribués sont en euskara, mais pas de trace d’un ikurriña. Dans nos conversations, tout le monde entend parler ici et là de GKS, Itaia ou du Kontseilu Sozialista. Mais de quoi s’agit-il vraiment ?

Autour de 2011, avec la fin de ETA et le retour d’une gauche abertzale renouvelée, se tournait la page d’un cycle historique et s’ouvrait une nouvelle période. C’est alors que naît EH Bildu comme un front large des gauches souverainistes à vocation d’accumulation de forces par-delà les divergences, dont l’objectif partagé est d’obtenir progressivement davantage de quotas de pouvoir souverain, jusqu’à l’avènement d’une République basque(1).

Raul Zelik signalait déjà comment, malgré le succès d’EH Bildu en termes de poids électoral et politique, l’abandon d’une stratégie révolutionnaire d’avant-garde avait entraîné l’émiettement de la cohésion interne si caractéristique de la gauche abertzale(2). Avec le nouveau cycle post-ETA et les possibilités de nouvelles alliances, la perte du leadership incontestable de l’organisation armée risquait de laisser certains en quelque sorte orphelins.

Tuer le père pour ressusciter l’aitona

Karl Les fils de la stratégie rupturiste, désormais orphelins, présentent au second congrès d’Ernai le document « Kantauri » qui prône un retour à une politique socialiste, révolutionnaire, d’indépendance de classe. Minoritaires face à ligne officielle, ils s’imposent un an plus tard au congrès d’Ikasle Abertzaleak, actant définitivement le désalignement du syndicat étudiant de la ligne politique de la gauche abertzale.

Ils estiment que le pari de la gauche abertzale vers un Front large représente un échec historique et stratégique du MLNV(3). C’est, selon eux, le fruit de l’appropriation de la gauche abertzale par une aristocratie ouvrière alliée à une petite-bourgeoisie. La coalition EH Bildu se serait alors professionnalisée et institutionnalisée, tout en abandonnant une politique dirigée vers le prolétariat basque au profit des intérêts interclassistes et en délaissant l’imaginaire radical de rupture avec le système. Il était l’heure pour les nouvelles générations de reprendre la main et d’effectuer la scission.

La Gazte Koordinadora Sozialista (GKS) est présentée publiquement en avril 2019 comme organisation politique de la jeunesse rattachée à la stratégie et aux principes du Mugimendu Sozialista (MS). Actuellement dans une phase primaire de mouvement, celui- ci s’étend au fur et à mesure en Hegoalde et en Iparralde. Il se structure notamment à travers le réseau de Kontseilu Sozialistak. Ces Conseils sont des cellules exécutives et administratives d’un pouvoir ouvrier, au service d’une ligne politique dictée par une direction dans l’ombre. Ces cellules fonctionnent comme des espaces de participation militante et non de délibération(4). L’engagement et le dévouement à la cause de ses militant.es est soumis ainsi à une discipline  de fer, qui ne laisse pas ou peu de place aux individualités, et entretient une certaine méfiance par rapport aux pratiques de démocratie interne(5).

Reprendre la recette d’Amatxi

De même, peu enclins jusqu’à présent aux alliances et aux cadres unitaires, ils défendent dans différents champs leur indépendance politique et organisationnelle. Le mouvement s’articule à travers d’autres organisations satellites qui interviennent dans des secteurs variés : Itaia pour les luttes des femmes ; les Laneko Autodefentsa Sareak, des réseaux d’aide mutuelle et de solidarité dans le monde du travail ; Erraki au sein des gaztetxe ; ou le syndicat de locataires de Gasteizko Etxebizitza Sindikatua. Cette constellation de collectifs et d’organisations a pour objet de préfigurer la reconstitution du Parti Communiste.

GKS attire des centaines de jeunes dans les files d’un parti avec une discipline militante stricte, qui combine une formation théorique aussi solide que dogmatique et la mobilisation dans la rue.

L’articulation et la coordination du réseau repose sur un modèle hyper-centralisé, mais dont les organes de direction et leurs membres relèvent encore aujourd’hui du mystère. Dans une période marquée par le déclin des adhésions aux partis et des formes de militantisme traditionnelles, force est de constater que GKS attire des centaines de jeunes dans les files d’un parti avec une discipline militante stricte, qui combine une formation théorique aussi solide que dogmatique et la mobilisation dans la rue. Le MS mène une politique de construction contre-hégémonique. Elle consiste à bâtir des espaces sociaux, politiques et culturels alternatifs ou, à défaut de les construire, conquérir ceux qui existent déjà. D’où les nombreux conflits qui ont éclaté au sein des assemblées de jeunesse, des gaztetxe et autour de l’installation de txoznas lors des fêtes estivales, notamment en Hegoalde(6). De même, l’organisation des Topagune, de rencontres militantes, randonnées, campings, Herri Unibertsitateak et de toutes sortes d’activités sportives, culturelles et ludiques qui sont des pratiques bien connues ayant longtemps été celles de la gauche abertzale. Pendant très longtemps, elles ont nourri la culture, et une génération, militante et populaire de résistance(7).

Fresque Mugimendu Sozialista en Iparralde.

À travers une utilisation efficace des nouvelles technologies de la communication et de l’information, ils diffusent une production graphique et audiovisuelle prolifique et esthétiquement impeccable. En plus d’une revue mensuelle d’élaboration théorique, Arteka, ils ont leur journal d’information quotidienne en ligne, Gedar, avec une chaîne TV sur Youtube où ils analysent l’actualité et diffusent des débats entre militant·e·s sur des questions stratégiques et politiques avec un langage peu adapté aux néophytes en théorie marxiste. Enfin, le collectif Ekidatzen a pour vocation de produire un art prolétaire et socialiste.

Aux portes de la révolution internationale

Idéologiquement, le Mugimendu Sozialista revendique son inscription dans l’héritage politique historique du MLNV. Faisant toutefois l’impasse sur la question nationale qui semble être un acquis, l’objectif est la construction d’un État socialiste basque à travers la révolution prolétarienne entendue comme un processus permanent et international(8). Le discours, plus actualisé, est axé sur les problématiques liées à la précarisation des conditions de vie et de travail de la jeunesse qui se retrouve prolétarisée, et la critique de la dictature de l’État bourgeois qu’il faudra remplacer par la dictature du prolétariat révolutionnaire. Les compromissions et solutions intermédiaires, les questions écologiques, d’identité de genre ou autres problématiques qui sont au centre des débats de la gauche contemporaine, sont le plus souvent évacuées comme des dérives post-modernes d’une gauche réformiste petit-bourgeoise. Un certain air soviético-staliniste imprègne leurs raisonnements et leur pratique.

Le mouvement s’articule à travers d’autres organisations satellites qui interviennent dans des secteurs variés : Itaia, Laneko Autodefentsa Sareak, Erraki…

D’ailleurs, cela serait au grand étonnement des quelques organisations trotskistes venues du Royaume-Uni ou de France (Anticapitalisme et Révolution), qui se sont rapprochées d’elles l’été dernier, lors du Topagune à Durango. Au-delà de ces complicités internationales, on retrouve une dynamique analogue voire identique en Catalogne, avec Horitzó Socialista, une scission d’Arran, l’organisation des jeunes indépendantistes de gauche liée à Esquerra Republicana de Catalunya.

ETA VI : vous souvenez-vous ?

Pour celles et ceux qui non seulement connaissent l’histoire de ces 60 dernières années, mais qui l’ont vécue et l’ont faite, tout cela pourrait leur rappeler de vieux débats au sein de ETA dans les années 1970(9). Celui sur l’articulation entre la perspective socialiste et la lutte de libération nationale, s’il faut prioriser l’une ou l’autre, ou considérer que l’une ne va pas sans l’autre, n’est certes pas nouveau. Face au constat d’une fracture politique et générationnelle, et si dans un premier temps la gauche abertzale « officielle » a préféré les ignorer, désormais, le secrétaire général de Sortu, Arkaitz Rodriguez, s’est vu contraint de clarifier une position. Dans une circulaire interne rendue publique en février 2023, celui-ci les qualifiait de mouvement « stérile et anti-abertzale », qui ne pouvait que nuire au projet de la gauche indépendantiste. Jusqu’à présent, le principal succès de Mugimendu Sozialista est celui d’avoir créé un réseau organisationnel sur tout le territoire et de développer un méta-récit théoriquement solide et cohérent. Reste à voir si, au-delà de l’autoconstruction, la pratique sur le terrain concret de la lutte des classes et de la vie matérielle de la majorité de la population d’Euskal Herria, leur donne raison… ou pas. Il est presque minuit et peut être que le Grand Soir arrive.

(1) PLA, David, « Independtziarako indarra bildu », Gara, 11/05/2023.
(2) ZELIK Raul (2017), La izquierda abertzale acertó, Tafalla: Txalaparta.
(3) Mouvement de Libération Nationale Basque
(4) « Articulación de consejos y estrategia socialista », Arteka, Janvier 2021.
(5) « Haciendo perdurar el suceso », Arteka, Novembre 2021.
(6) En juin 2022 à Hernani, GKS est même allée jusqu’à occuper la mairie pour dénoncer un veto politique et réclamer leur droit à une txosna.
(7) ZELIK, Raul, op. cit.
(8) « Haciendo perdurar el suceso », op. cit.
(9) ALTUNA, Iñaki, « Ezker abertzalea arbuiatzea du abiapuntu GKS-k », Naiz, 02/07/2022.

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2 thoughts on “L’art de faire du neuf avec de l’ancien

  1. Ez dut uste iduriz abertzale ez den alderdi ezkertiar berri bat beharrezkoa denik Euskal Herrian. Jadanik EH Bildu badago, ezkerraldekoa aurrerazalea eta abertzalea, Gipuzkoan azken hauteskundeetan gorakada bat ukan duena. Horren onoan Elkarrekin/Podemos badugu. Artikulu horren azken lerroetan esaten den beala ETA ren seigarren pisuko usaina du horrek: “Kimikoki klase arazo huts bat da Euskal Herriarena, eta euskalzaletasuna utikan!”

  2. Artikuluan ez baita aipatzen galdetzen dut: zein lotura dute (baldin badute) ATArekin? ATA sortu denetik oso kritiko agertu zen ere ezker abertzale “ofizialari” buruz, baina ez dut argi ea ATA eta MSren artean badagoen lotura formalik, edo lotura formalik ezean ere ea pertsona batzuk pasa diren batetik bertzera?

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