EHZ, 30 ans de construction populaire

Un public enjoué sur la place d’Irisarri lors de l’édition 2023 d’EHZ. © Guillaume Fauveau

Depuis trente ans, Euskal Herria Zuzenean dépasse largement le cadre du festival musical ou de l’événement culturel. Mêlant engagement, transmission, solidarité, autogestion, EHZ s’est imposé comme un espace où se construit une certaine manière de “faire peuple” au Pays Basque.

Depuis trente ans, Euskal Herria Zuzenean occupe une place assez particulière dans le paysage culturel et politique du Pays Basque. Ceux qui connaissent le festival uniquement à travers sa programmation musicale passent pourtant à côté d’une grosse partie de ce qu’il représente. EHZ n’a jamais vraiment été qu’un simple rendez-vous culturel. Dès le début, le festival a été pensé comme un outil collectif. Un espace où plusieurs générations ont essayé de répondre à une question simple mais importante : comment permettre à la jeunesse de devenir actrice de la société dans laquelle elle vit ?

Quand les fondateurs d’EHZ lancent le festival en 1996, ils appartiennent à une génération marquée par plusieurs fractures. Beaucoup viennent de familles où la transmission de la langue basque s’est arrêtée. Ils grandissent dans un Pays Basque nord marqué par le centralisme de l’État français, la folklorisation de la culture basque, la précarité sociale et aussi le manque d’espaces d’expression pour les jeunes. Pourtant, cette génération refuse de se résigner. Elle comprend assez vite qu’il ne suffit pas de défendre une identité de façon abstraite ; il faut créer des lieux réels où cette identité puisse se vivre, évoluer et se transmettre dans le temps.

“Faire peuple”

EHZ naît justement de cette idée-là. Le festival devient une porte d’entrée vers la langue basque, la culture basque, les luttes populaires et l’engagement collectif. Pas à travers un discours figé ou nostalgique, mais plutôt par l’expérience directe. Monter un chapiteau, préparer des repas, organiser des concerts, débattre, faire la fête, accueillir des milliers de personnes : tout cela participe finalement d’un même mouvement. Celui qui consiste à “faire peuple”.

“Dans un monde dominé par la compétition, la rentabilité et la consommation culturelle passive, le festival a défendu une autre logique : celle de l’auzolan, du travail collectif, de la responsabilité partagée mais aussi de la confiance.”

Cette expression peut sembler un peu abstraite à une époque où tout pousse à l’individualisation. Pourtant, EHZ lui a donné quelque chose de très concret. Pendant plusieurs semaines, des centaines de bénévoles ont appris à construire ensemble quelque chose qui les dépassait individuellement. Dans un monde dominé par la compétition, la rentabilité et la consommation culturelle passive, le festival a défendu une autre logique : celle de l’auzolan, du travail collectif, de la responsabilité partagée mais aussi de la confiance.

Un camping comble et multicolore lors d’une édition du festival à Arrosa. © Antonio Di Bellonio.”

C’est probablement là que se trouve la principale réussite d’EHZ. Le festival a fait émerger des générations de personnes capables de s’organiser collectivement. Beaucoup y ont découvert leur premier engagement militant. D’autres y ont rencontré des amis, parfois même des camarades de lutte. Il a suscité chez certains l’envie d’apprendre l’euskara. D’autres encore y ont créé des liens qui existent toujours aujourd’hui dans les associations, les médias, les mouvements sociaux, les syndicats ou différentes initiatives culturelles du Pays Basque.

Décider, construire, débattre et transmettre

On parle souvent d’EHZ comme d’un festival autogéré, mais cette formule reste incomplète si l’on ne comprend pas vraiment ce qu’elle implique. L’autogestion n’est pas seulement une manière d’organiser un événement à moindre coût. C’est aussi une manière de penser les relations humaines. À EHZ, les bénévoles ne sont pas une simple main-d’oeuvre gratuite au service d’une marque ou d’un produit culturel. Ils sont les acteurs du projet lui-même. Ils décident, construisent, débattent et transmettent.

Dans un contexte où les grands festivals sont devenus des vitrines de multinationales ou parfois des machines de promotion touristique, EHZ continue de défendre une autre vision de la culture. Une culture qui ne se consomme pas uniquement depuis le public, mais qui se construit collectivement. Une culture qui ne cherche pas seulement à divertir, mais aussi à créer du lien entre les gens. Car EHZ a toujours été un lieu de maillage. Un espace de rencontre entre des mondes qui, sans cela, se seraient parfois ignorés ou simplement peu connus. Dès les premières années à Arrosa, le festival a permis à des jeunes de Lapurdi de découvrir les réalités sociales, les aspirations des habitants et les combats de Nafarroa-Beherea et Zuberoa. Le festival a donc contribué à retisser un lien territorial et humain qui n’avait rien d’évident au départ.

Solidarités concrètes et récits partagés

Aujourd’hui encore, cette fonction reste centrale. Mais elle s’est aussi élargie avec le temps. EHZ est devenu un point de rencontre entre les jeunes d’Ipar Euskal Herria et ceux d’Hego Euskal Herria. À une époque où les frontières administratives continuent de structurer les habitudes, les parcours et les imaginaires, le festival permet de créer des expériences communes. Des jeunes venant du Baztan, de Durango, Amurrio, Donostia ou Atharratze y partagent des concerts, des discussions, des engagements et des manières de vivre ensemble. Ce rôle de passerelle reste précieux, car un peuple n’existe pas uniquement à travers des symboles ou des discours politiques. Il existe surtout lorsqu’il crée des espaces de rencontres, des habitudes communes, des solidarités concrètes et des récits partagés.

“Le festival fonctionne aussi comme une sorte de laboratoire d’alternatives. Très tôt, EHZ a expérimenté d’autres façons de produire, de consommer et d’organiser la vie collective.”

Mais EHZ n’a jamais été seulement un lieu de rassemblement. Le festival fonctionne aussi comme une sorte de laboratoire d’alternatives. Très tôt, EHZ a expérimenté d’autres façons de produire, de consommer et d’organiser la vie collective. Il y a plus de vingt ans, le festival mettait déjà en avant des produits biologiques et locaux à une époque où ces questions restaient encore marginales dans les grands événements culturels. Les toilettes sèches, les gobelets réutilisables, les circuits courts ou les espaces de restauration issus de l’agriculture paysanne traduisent une certaine cohérence politique : défendre une autre relation à la terre, à l’alimentation et à l’économie. Avec le recul, on mesure assez bien à quel point EHZ a participé à diffuser certaines pratiques devenues aujourd’hui beaucoup plus courantes en Ipar Euskal Herria.

Terrain d’expérimentation collective

Il en va de même concernant les questions féministes. EHZ a progressivement mis en place des réflexions puis des dispositifs contre les violences sexistes et sexuelles, puis contre d’autres formes d’oppressions à une époque où ces sujets restaient encore largement invisibilisés dans les espaces festifs. Là encore, le festival a servi de terrain d’expérimentation collective. Cette capacité à expérimenter explique pourquoi EHZ dépasse largement le simple cadre culturel. Le festival agit comme une caisse de résonance des aspirations populaires du Pays Basque. Les luttes pour le logement, les critiques de la spéculation immobilière et du tourisme de masse, la défense de la terre agricole, la solidarité envers les prisonniers politiques basques, l’internationalisme, la place de l’euskara, les combats féministes ou écologistes : toutes ces revendications y trouvent une visibilité particulière.

“EHZ rappelle que la culture basque n’est pas un décor. Elle n’a réellement de sens que si elle reste liée aux habitants, aux conflits sociaux, aux aspirations collectives et à la possibilité de transformer la société.”

EHZ n’est pas neutre et ne l’a d’ailleurs jamais prétendu. Le festival porte une vision du Pays Basque. Une vision populaire, ouverte, vivante et profondément ancrée dans les réalités sociales contemporaines. À rebours des caricatures folkloriques souvent produites pour vendre une image touristique du territoire, EHZ rappelle que la culture basque n’est pas un décor. Elle n’a réellement de sens que si elle reste liée aux habitants, aux conflits sociaux, aux aspirations collectives et à la possibilité de transformer la société.

Vivre autre chose que la logique marchande dominante

C’est aussi pour cela que le festival continue de susciter autant d’attachement malgré les difficultés économiques, les changements de générations et les mutations du monde culturel. Beaucoup de personnes sentent intuitivement qu’EHZ représente quelque chose de devenu rare. Un espace où il est encore possible de vivre autre chose que la logique marchande dominante.

Spectacle dans le cadre du programme Sorgin sur la place d’Heleta, en 2012.

Bien sûr, EHZ n’est pas un modèle parfait. Le festival a connu des crises, des tensions politiques, des désaccords stratégiques et aussi des périodes de fragilité. Mais c’est précisément ce qui le rend intéressant. Son histoire raconte moins la réussite lisse d’une machine culturelle que les efforts permanents d’un mouvement collectif pour rester fidèle à certaines valeurs tout en s’adaptant à des contextes qui changent.

Décider malgré tout d’agir ensemble

Dans une époque marquée par le sentiment d’impuissance politique, EHZ rappelle quelque chose d’important : les alternatives ne naissent pas uniquement dans les grands discours. Elles émergent souvent dans des espaces modestes, bricolés, parfois fragiles, où des personnes décident malgré tout d’agir ensemble. Depuis trente ans, des milliers de bénévoles montrent qu’il est possible de construire un événement culturel majeur sans abandonner l’idée de solidarité, de transmission et d’engagement populaire. Cela mérite probablement davantage qu’un simple regard nostalgique. Cela mérite d’être considéré comme une expérience politique précieuse.

Car au fond, la véritable question posée par EHZ dépasse largement le cadre du festival lui-même : comment continuer à faire peuple dans une société qui pousse sans cesse à la fragmentation ? Depuis trois décennies, EHZ tente d’y répondre non pas avec des théories abstraites, mais avec des rencontres, de la musique, du travail collectif, des luttes partagées et une certaine idée de la construction populaire.

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