Catalogne, l’immersion en péril

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Manifestation le 10 décembre à Canet de Mar, contre l’imposition de 25 % d’espagnol dans l’enseignement en Catalogne

Manifestation le 10 décembre à Canet de Mar, contre l’imposition de 25 % d’espagnol dans l’enseignement en Catalogne

La Cour suprême espagnole remet en cause l’enseignement en immersion du catalan, un système généralisé dans le pays. Elle impose que 25 % des heures de cours soient délivrées en espagnol. Le président de la Generalitat refuse d’appliquer la décision. Sur fond de manifestations et de polémiques, ERC pense pouvoir négocier une solution avec le PSOE.

Les textes juridiques en matière d’enseignement public s’empilent et se succèdent au gré des majorités au pouvoir à Madrid. Tentons de clarifier l’imbroglio. La Constitution espagnole de 1978 reconnaît la coofficialité de la langue catalane, à l‘égal de la langue espagnole, mais dit que « tous les Espagnols [donc les Catalans] ont le devoir de savoir et le droit d’utiliser » l’espagnol. Le statut d’autonomie catalan de 1983 donne au gouvernement régional la compétence complète en matière d’enseignement. En 2013 avec la loi Wert (gouvernement PP) et en 2020 avec la loi Celaá (gouvernement PSOE), deux textes en matière d’enseignement sont votées en Espagne. Le premier indique que l’espagnol est « la langue véhiculaire » d’enseignement dans toute la péninsule. Le second supprime cette notion et au travers de « mesures compensatoires », assouplit le système en modulant l’usage des deux langues selon les zones géographiques et les compétences linguistiques des enfants. Le changement a été négocié avec les indépendantistes dont les socialistes espagnols ont impérativement besoin pour gouverner l’État. Il est essentiel pour les Catalans de « sanctuariser » leur modèle inspiré du Québec. Il fait du catalan la langue véhiculaire d’enseignement et donc pratique l’immersion de façon généralisée, tout en laissant dans les faits une certaine marge de manoeuvre aux centres d’éducation. En 2009, les Catalans se donnent une loi qui organise et garantit l’enseignement en immersion. Une loi régionale, donc une sous-loi, balayée au premier froncement de sourcil madrilène.

Comme contre la loi Molac

Les textes se contredisent, les institutions se marchent sur les pieds, les majorités changent, un jour une droite catalanophobe, le lendemain une gauche plus ouverte au dialogue. Les recours pleuvent, les juristes et autres experts autoproclamés s’en donnent à cœur joie. Les radicaux, les intégristes de la langue unique veillent au grain : la langue dominante doit toujours dominer. Langue, dialecte, patois, le vieux schéma est toujours là, « Une langue est un dialecte doté d’une armée et d’une marine… » (1). Les gardiens du temple siègent au Conseil constitutionnel et à la Cour suprême, les droites et leurs extrêmes, PP, Ciudadanos et Vox, les sollicitent à qui mieux mieux (2). Le 23 novembre, le couperet de la sentence tombe. La Cour suprême fait aux Catalans le même coup que le Conseil constitutionnel français contre la loi Molac. Elle met à bas le principe de l’enseignement en immersion en imposant au moins 25 % des cours en espagnol, la durée de ces derniers sera ainsi doublée. Pourquoi 25 % et pas 20 ou 40 %? Nul ne le sait. Sans doute les hauts magistrats espagnols sont-ils aussi de brillants sociolinguistes, ce que tout le monde ignorait. Plus sérieusement, sur fond de confrontations indépendantistes, l’Espagne impose son diktat.
En plein débat sur le vote du budget 2022, le premier ministre Pedro Sanchez s’efforce de dégeler les relations avec la plupart des partis indépendantistes catalans soucieux eux aussi de trouver une porte de sortie politique au blocage entre les deux pays. La décision de la Cour suprême ne pouvait pas tomber plus mal. Alors Pedro Sanchez se défausse : c’est une décision de justice, l’exécutif n’a rien à voir avec ça, ce n’est même pas au pouvoir central de faire appliquer la décision, le gouvernement catalan doit s’en charger puisqu’il détient la compétence de l’enseignement.
Pere Aragonès, président de la Generalitat, annonce fin novembre qu’il refuse de faire appliquer la décision de la Cour suprême. Il demande à tous les centres scolaires de Catalogne de ne rien modifier dans leurs pratiques et leur organisation. Ada Colau, la maire de Barcelone et membre de En Comù (Podemos catalan), le soutient : « Les faits démontrent que le modèle catalan de l’enseignement en immersion est essentiel pour la cohésion sociale, l’égalité des chances et la maîtrise complète des deux langues, le catalan et l’espagnol ». Mais elle demande une solution négociée.

80 familles contre 1,5 millions d’élèves

L’opinion publique catalane s’enflamme. Le 3 décembre, une famille de Canet de Mar (Barcelone) obtient d’un tribunal que son enfant de 5 ans reçoive 25 % de l’enseignement en espagnol. A l’inverse, une mère de la même école défend le projet pédagogique de cet établissement public : « Lorsque nous y inscrivons nos enfants, nous acceptons une école catalane, participative, laïque et dont l’immersion linguistique est le principe de fonctionnement ». Mais six jours plus tard, les autorités s’exécutent et augmentent le nombre d’heures en espagnol. Les réseaux sociaux s’en emparent avec leur cortège de harcèlement, manifs, contre-manifs, déplacement du ministre catalan de l’éducation sur place, etc., la tempête dans le verre d’eau se déchaîne.
Les universitaires qui s’obstinent à faire leurs cours en espagnol sont montrés du doigt. Peu importe qu’en cinq ans, seulement 80 familles sur un total de 1,5 millions d’élèves catalans, réclament un enseignement en espagnol. Le leader du PP Pablo Casado part en croisade en accusant le PSOE de brader par intérêt partisan l’unité de la patrie. Il demande le 3 janvier que soit créé un corps d’inspecteurs d’État chargés de surveiller les établissement scolaires catalans pour vérifier la mise en œuvre de la règle des 25 % en espagnol, dénoncer les infractions et proposer des sanctions. P. Casado ajoute que article 155 de la Constitution espagnole doit être mis en œuvre en matière d’enseignement. Il permet à l’État de suspendre un statut d’autonomie et les institutions régionales qui en découlent, pour mettre au pas, police, télévision, budget, ou relations extérieures, comme ce fut le cas en 2017, au plus fort du conflit souverainiste. « Il est scandaleux que l’on tente d’interdire en Espagne une langue parlée par 500 millions de personnes à travers le monde », plaide-t-il.

Le « catagnol »

Pour l’instant, rien n’est réglé. Le gouvernement catalan poursuit sur la voie de la négociation avec le gouvernement socialiste espagnol et prépare une réforme de sa loi sur l’éducation. Il entend faire du catalan « une langue véhiculaire et d’apprentissage » dans l’enseignement. Le carcan impératif du 25 % ne sera pas mentionné et les directeurs d’écoles pourront adapter le poids de chaque langue, en fonction du contexte socio-culturel et du niveau des élèves. Une étude réalisée par le Conseil supérieur d’évaluation du système éducatif catalan et publiée à la mi-novembre, révèle une situation inquiétante. L’usage du catalan baisse de façon significative chez les adolescents dans le secondaire. Alors que 84 % des habitants parlent le catalan, une novlangue apparaît dans la jeunesse, le « catagnol », sorte de créole fait de métissage linguistique.
Tant que la gauche est au pouvoir en Espagne et a besoin des indépendantistes, ces derniers entendent engranger des avancées au moins partielles. Ils sont d’autant plus confortés dans cette démarche qu’ils sont en charge de la gestion du pays et qu’en Catalogne la majorité souverainiste tangue sérieusement. ERC et Junts ne la devaient qu’aux députés d’extrême gauche radicale de CUP. Or ceux-ci viennent de refuser de voter le budget. Les purs et durs affaiblissent leur propre camp. Du coup, Pere Aragonès, s’est tourné vers En Comù, le Podemos catalan qui a accepté de le soutenir. ERC doit donc négocier tous azimuts, sur fond de recomposition de la majorité gouvernementale.

(1) « אַ שפּראַך איז אַ דיאַלעקט מיט אַן אַרמיי און פֿלאָט », aphorisme attribué au linguiste yiddish Max Weinreich (1894-1969).
(2) Dans de nombreux pays, ce système des hautes cours garantes des grands principes, pose question. Par exemple sur le CC français, voir https://www.enbata.info/articles/les-observateurs-etrangers-tombent-des-nues-lorsquils-decouvrent-la-composition-du-conseil-constitutionnel

 

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