Ataria, faire vivre les liens au territoire

Juillet 2026, sorties organisées par Ataria dans les lieux mythiques comme Orreaga,
avec l’intervenant Bixente Hirigarai

Comment mieux transmettre la langue, la culture, les savoirs et la mémoire d’un territoire en pleine mutation ? Philippe Mayté, président de l’association Ataria et l’un de ses membres fondateurs, revient sur l’origine du projet, ses ambitions et ses initiatives engagées pour créer des liens entre habitants, générations et acteurs du territoire.

Philippe Mayté

Enbata : D’où vient Ataria ?

Philippe Mayté : Ataria part d’un constat qui touche à ce que nous sommes : le lien à notre territoire — sa langue, sa culture, ses réalités économiques, sociales et environnementales — est fragile. Les arrivées de nouvelles populations, les mutations de tout type, bousculent une transmission qui, longtemps, allait de soi. Nous avons voulu répondre par l’affirmation plutôt que par le repli : habiter ce pays ne se décrète pas, cela s’apprend, se cultive, se transmet.

“Habiter ce pays ne se décrète pas, cela s’apprend, se cultive, se transmet.”

Cette intuition nous a réunis en novembre 2022 lors d’une première assemblée générale qui s’est tenue à Itsasu. Depuis, l’association a grandi jusqu’à réunir une soixantaine d’adhérents.

Quelle ambition porte aujourd’hui Ataria ?

Elle se décline en quatre points :

– Rendre possible une expérience de transmission sensible du territoire, basée sur des réalités vécues : immersion, regard paysager, rencontre d’acteurs, partage de regards et élaboration d’une réflexion collective.

– Mettre en commun des savoirs et expériences par une plateforme de ressources : cartographie, mémoire, données, ressources de valorisation patrimoniale, ressources pédagogiques et surtout mise en réseau des acteurs de la médiation territoriale.

– Être, avec d’autres, un acteur de cohésion territoriale en aidant à mieux comprendre les identités, la complexité, la pluralité des représentations et les mutations du territoire.

– Tout cela en étant un facilitateur de liens humains. Ataria veut créer des conditions de rencontres qui permettent l’émergence d’un sentiment d’appartenance partagé.

Qui porte cette initiative ?

Ataria s’appuie sur une diversité de profils complémentaires : acteurs culturels, acteurs sociaux, professionnels du développement territorial, enseignants, chercheurs, chefs d’entreprise, élus… avant tout, des habitants attachés à leur terre. Nous avons tous des engagements professionnels ou militants très divers, ce qui assure une réelle représentativité. Nous travaillons avec des partenaires comme Plazara, EKE, CDPB, Hemen, Bihar. Nous avons aussi réuni au printemps dernier à Espelletenia (Larzabale) une trentaine d’acteurs qui font œuvre de médiation territoriale en Basse-Navarre (langue, culture, médias, économie, patrimoine, environnement). Nous y avons constaté la nécessité et le désir de mieux se connaître, de faire réseau. Notre volonté est d’élargir ce cercle : associer chercheurs et praticiens, mobiliser la jeunesse, impliquer entreprises, collectivités et associations et construire une gouvernance collégiale, fidèle à nos valeurs, où chacun trouve sa juste place. Nous sommes aussi soutenus par la CAPB dans le cadre d’un appel à projet “atelier de l’innovation”.

Pourquoi ce projet est-il important pour le Pays Basque aujourd’hui ?

Parce que nos patrimoines et nos “capitaux immatériels” — la langue en tête, les savoir-faire, la mémoire, les liens sociaux — ne sont pas seulement à conserver comme des reliques : ce sont des forces vives pour le développement culturel, social, éducatif et économique de notre territoire. Ataria peut accompagner des enjeux qui nous concernent directement : l’intégration des nouveaux arrivants sans dilution de notre identité collective, l’implication des habitants, la présence de l’euskara au-delà du seul cadre scolaire, l’obligation faite aux acteurs économiques de s’ancrer réellement dans le pays plutôt que de le consommer, et la construction d’un récit partagé entre générations. Cela vaut aussi à l’échelle des sept provinces : regarder vers le Sud, vers des expériences comme le modèle coopératif de Mondragon- Arrasate, nourrit notre réflexion sur ce que peut être une économie fidèle à son territoire.

“Nos patrimoines et nos « capitaux immatériels » ne sont pas seulement à conserver comme des reliques : ce sont des forces vives pour le développement culturel, social, éducatif et économique de notre territoire.”

Nous parlons d’un véritable métabolisme territorial : notre pays comme système vivant, où chaque acteur peut choisir de prélever ou de régénérer ce qui le fait vivre.

Juillet 2026, sorties dans les lieux mythologiques à Arpea et Errozate

Que pourra-t-on concrètement trouver, faire ou construire à Ataria ?

Nous développons plusieurs volets. D’abord, une expérience de transmission sensible du territoire : immersions, marches, rencontres d’acteurs, lecture de paysages — apprendre le pays par le corps, pas seulement par les livres ou les réseaux sociaux. Ensuite, une plateforme de ressources — cartographie, mémoire, données patrimoniales, outils pédagogiques — mises en réseau avec les nombreux acteurs de la médiation territoriale. Nous proposons aussi une offre de Responsabilité Territoriale d’Entreprise, un parcours en trois modules — Habitant, Passeur, Guide — pour que salariés et dirigeants apprennent à connaître ce pays et à agir avec lui plutôt que sur lui. Nous les testons actuellement auprès de trois entreprises engagées et nous venons d’être labellisés “accompagnement RSE” par la Région Nouvelle-Aquitaine suite à un appel à manifestation d’intérêt. Enfin, nous voulons porter un projet de formation “Médiateur du Territoire – Pays Basque”, pour que la fonction de passeur soit reconnue et professionnalisée. Demain, un habitant pourrait ainsi suivre un vrai parcours de découverte du pays, un enseignant ou un guide pourrait se former et obtenir un diplôme, un chef d’entreprise pourrait ancrer sa structure durablement plutôt que d’en faire un simple décor de communication.

Comment Ataria entend-elle devenir un véritable “seuil” entre les générations, les territoires et les acteurs ?

Le nom s’est imposé de lui-même : Ataria, c’est le seuil, en euskara. Un lieu de passage entre ceux qui arrivent et ceux qui sont déjà là, entre ceux qui transmettent et ceux qui découvrent une identité assumée, en faisant le pari de la rencontre. L’association se veut donc une interface de rencontre et d’enracinement. Interface aussi entre la mémoire et la création, entre le patrimoine et l’innovation, et entre les territoires : Iparralde et Hegoalde, séparés par une frontière d’État mais unis par une même langue, une même culture, des solidarités anciennes ou à renforcer. Ataria travaille aujourd’hui essentiellement au Nord, dans le cadre institutionnel qui est le nôtre, mais nous pensons le Pays Basque comme un tout et cherchons à tisser des liens avec les initiatives du Sud, où la transmission territoriale est parfois plus structurée que chez nous (par exemple, le programme d’Eusko Ikaskuntza à Tolosa).

“Ataria, c’est le seuil, en euskara. […] L’association se veut donc une interface de rencontre et d’enracinement.”

Cela suppose aussi de réunir des publics mêlés, de croiser les regards entre habitants historiques, néo- arrivants, jeunes et professionnels, sans jamais céder ni au repli sur soi ni à la dilution qui efface ce qui nous rend singuliers.

Quelles sont les prochaines étapes et comment participer ?

Nous sommes actuellement accompagnés au Tube à ESS’ai en incubation et cela nous aide dans notre structuration. Nous consolidons notre feuille de route 2026-2027 et structurons notre offre en direction des entreprises avec une cohorte pilote, des entreprises qui font le choix d’un ancrage réel et pas seulement déclaré. Nous avons mis en ligne un site atariaeh.eus, qui permet de dire ce que nous sommes et de présenter nos propositions de formation.

Nous travaillons aussi une “fresque du territoire” testée récemment à Itsasu avec une vingtaine d’adhérents. Un atelier d’amélioration aura lieu le mardi 13 octobre, à 17h30, à Itsasu.

Les besoins d’Ataria sont réels : bénévoles et adhérents motivés, partenariats avec des structures qui partagent nos valeurs — des deux côtés de la frontière —, soutiens financiers et institutionnels, mais surtout des porteurs de mémoire et de savoir-faire prêts à transmettre. Comme le disait l’intuition fondatrice du projet : “il n’y a plus d’héritages, il n’y a que des héritiers — et c’est à nous de décider, ensemble, de ce que nous voulons nous approprier”. Toute personne qui se reconnaît dans cette ambition peut nous rejoindre en adhérant à l’association, en participant à nos rencontres, ou en nous contactant via atariaeh.eus ou atariaeh@gmail.com. Ataria se construit collectivement : chacun peut y apporter sa pierre.

Notre assemblée générale annuelle aura lieu le samedi 16 janvier prochain, à 9 h 30, à Itsasu, et nous nous ferons une joie d’accueillir de nouveaux adhérents.

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