Perkain, mémoire vive des Aldudes

Partie de bota luze à Sorogain.

Depuis plus de 35 ans, Mikel Erramouspé collecte avec l’association Aldudarrak la mémoire de la vallée des Aldudes. En rassemblant archives et vidéos, un constat s’est imposé : la pelote basque occupe une place centrale dans l’histoire locale. De cette démarche est née une série de quatre documentaires consacrés à Perkain, à la pelote et à ce qu’ils révèlent d’une culture, d’un territoire et d’une communauté en mouvement.

Mikel-Erramouspe

Enbata : Quelle a été la genèse de cette série documentaire sur Perkain et la pelote dans la vallée des Aldudes ? Le fait d’avoir mené ce projet dans une démarche militante, sans subventions publiques, a-t-il influencé votre manière de travailler ?

Mikel Erramouspé : Il y a aux Aldudes une association culturelle, Aldudarrak, qui vient de fêter ses 80 ans, dont l’objet est l’animation culturelle au sens large. Elle œuvre pour que notre mémoire ne se perde pas. Une autre association, qui s’appelle Perkain, s’occupe de la pelote. C’est à partir d’échanges entre nous qu’est apparue la nécessité de travailler sur le patrimoine historique de la vallée à travers le prisme de la pelote en choisissant comme support le documentaire vidéo. Nous nous sommes pris en main dès le départ en réalisant tout nous-mêmes. L’Institut culturel basque, les mairies, les entreprises et les dons de particuliers nous ont permis de nous équiper. Notre manière de travailler a forcément été plus participative, plus proche des gens et très libre des contraintes inhérentes d’une production audiovisuelle. Puis, dans un deuxième temps, les élus communautaires, enthousiasmés par le premier documentaire sorti en 2024, nous ont soutenus pour les numéros suivants.

Votre enquête navigue entre histoire et légende. En quoi la transmission d’une mémoire commune contribue-t-elle, selon vous, à la cohésion d’un peuple et à sa capacité à construire son avenir ?

En fait, nous nous sommes rendu compte que les habitants de la vallée des Aldudes ignorent largement leur histoire.

“Nous nous sommes rendu compte que les habitants de la vallée des Aldudes ignorent largement leur histoire, la très difficile naissance des Aldudes en 1773, le conflit qui l’a opposé à Baigorri jusqu’à s’affronter les armes à la main…”

Les plus anciens connaissaient la légende de Perkain mais rien sur la très difficile naissance des Aldudes en 1773, du conflit qui l’a opposé à Baigorri jusqu’à s’affronter les armes à la main dans le cadre de la guerre de la convention en 1793-94, les Aldudar se battant avec l’Espagne monarchiste et les Baigorriar aux côtés de la France révolutionnaire. Cette histoire totalement ignorée, et c’est tout le paradoxe, a-t-elle favorisé dans les années 1990 l’émergence de la “vallée des Aldudes”, avec le travail commun des trois villages pour se prendre en main et construire un avenir commun ?

La vallée des Aldudes

Que nous apprend la pelote basque, en tant que culture populaire profondément enracinée, sur les conditions d’une véritable souveraineté culturelle aujourd’hui ?

La pelote basque est un univers fascinant. Elle raconte non seulement les exploits sportifs mais également une vie sociale et culturelle intense. Elle devient parfois un enjeu politique avec Perkain qui jouit d’une aura incroyable dans toutes les provinces basques et jusqu’à Madrid. Ses relations politiques au plus haut niveau lui permettent de défendre la cause des Aldudar.

Faut-il pour autant s’en inspirer pour construire notre souveraineté culturelle ? Oui à condition que la pelote soit soutenue non seulement comme un sport comme un autre, mais comme un projet culturel et social à part entière. Dans le troisième documentaire, il sera donné à voir des images tournées en 1990 lors des fêtes d’Esnasu. Quatre bergers s’affrontent sur trois épreuves : ardi ile moxtea (tonte de brebis), soka tira et à la pelote. Il y a un monde fou. Toutes les maisons d’Esnasu sont représentées. On y voit les enfants, les ados, les jeunes jusqu’aux personnes âgées. Sans théoriser et sans se payer de mots, les habitants se sont rassemblés pour profiter d’un spectacle insolite mais tellement fédérateur. Ce défi est une initiative des bergers ; les jeunes du comité s’en sont saisis, il n’y a ni sponsors ni subventions. Ainsi, la véritable souveraineté populaire se déploie dans cet événement. 1990, c’est proche mais tellement loin de nous, et je pense que nous avons beaucoup perdu en naturel. Les villages de Banka, Aldude et Urepele ont conservé une forte identité malgré les bouleversements de l’histoire.

Quelles leçons cette vallée peut-elle offrir à ceux qui cherchent à construire des territoires durables et résilients ?

Quand nous étions jeunes dans les années 70, on était persuadé qu’il n’y avait pas d’avenir dans la vallée. Puis, emportés par le mouvement culturel, le bouillonnement militant, nous avons rêvé à un avenir dans la vallée. Desnitiatives comme celle d’Oteiza ont été une locomotive et en ont entraîné d’autres. Peu à peu ce bouillonnement s’est structuré à travers notamment l’association AIBA (Aldudeko Ibarra Beti Aintzina) qui fédère associations, entreprises, entités diverses… pour préparer les portes ouvertes de la vallée et pour permettre aux habitants de prendre la parole sur des thèmes comme la résilience, les maisons fermées, le collectif…

“Quand nous étions jeunes dans les années 70, on était persuadé qu’il n’y avait pas d’avenir dans la vallée. Puis, emportés par le mouvement culturel, le bouillonnement militant, nous avons rêvé à un avenir dans la vallée.”

Nous n’avons pas de leçons à donner sinon à encourager chacun là où il se trouve à se prendre en main, à se faire confiance et à prendre part à la construction collective de notre communauté humaine. Tout comme pour ce documentaire, les habitants ont l’habitude de ne pas attendre qu’on fasse pour eux.

L’histoire de Perkain dépasse les frontières politiques.  Comment cette réalité éclaire-t-elle la relation entre enracinement local, ouverture au monde et solidarité ?

Il est toujours délicat pour un historien de vouloir transposer des réalités tellement différentes d’une époque à l’autre. Par contre nous avons une responsabilité dans la façon dont nous transmettons notre histoire. Il faut éviter un localisme étroit et un récit trop particulariste. Mais en même temps il ne faut pas nous diluer dans une vague histoire prétendument “universelle” et donc supérieure. Il nous faut articuler les deux. Aucun événement de notre vallée ne se déploie tout seul sans interaction avec les mouvements de fond de l’humanité. Prenons par exemple la question de l’émigration massive des habitants de notre vallée. C’est dans un même “geste” que se déploient notre propre histoire et celle dite mondiale. En les faisant dialoguer et en les articulant, elles se révèlent dans toute leur signification.

Les figures comme Perkain jouent-elles un rôle particulier dans la mobilisation d’une communauté ? Quels sont, selon vous, les apports et les limites des récits fondateurs et des héros populaires ?

Il est important d’avoir des figures comme Perkain. De transmettre leur histoire. Notre côté “enfant” a besoin de se reconnaître en eux. Mais ne reproduisons pas l’exemple d’un récit national figé et orienté. Oui, nous avons besoin de récupérer notre histoire, mais pour autant évitons d’en faire une histoire officielle et orientée. Notre histoire est complexe. Ne la réduisons pas à une posture victimaire. Ne confondons pas mémoire et histoire. Restons en alerte, n’ayant pas peur de nous laisser bousculer par nos contradictions. Elles ne nous desservent pas. Au contraire, elles nous rendent lucides sur nous- mêmes et nous aident à avancer.

Projection à Larrazkena, Baigorri

Si vous deviez retenir trois ou quatre enseignements majeurs de l’histoire de la vallée des Aldudes et de la pelote basque pour construire un pays durable, souverain et solidaire, quels seraient-ils ?

Ce qui me frappe, c’est la ténacité de ces habitants qui se sont accrochés à leur pays. Accrochés au point de se sacrifier en passant les meilleures années de leur jeunesse comme bergers dans les déserts du Nevada ou d’ailleurs. Je suis en admiration devant ces femmes qui, jour après jour, assurent l’éducation des enfants, s’investissent dans la vie professionnelle, assurent la vie associative. En observant à l’échelle du quotidien et des petites choses qui ne font pas la une des journaux, on remarque que notre société tient grâce à l’héroïsme du quotidien de ces hommes et ces femmes.

Un déclic qui a eu lieu dans les années 80 dans la vallée : de nos contraintes comme l’éloignement, le relief escarpé et nos faibles moyens économiques, on pouvait faire des atouts.

Toutefois, nous sommes également affectés par un phénomène général qui nous inquiète, celui de l’individualisme et des mentalités de consommateurs. Rien n’a remplacé les mouvements d’action catholique comme le MRJC qui avaient formé tant de militants en infusant une véritable formation à la prise de responsabilité individuelle et collective et à l’engagement. La méthode “voir, juger, agir” a été d’une pédagogie redoutable. Désormais, sous prétexte d’épanouissement, le loisir, le développement personnel et autres sornettes ont pris leur place. Nous payons déjà et nous paierons cela très cher…

Raison de plus pour entrer en résistance en s’investissant dans des projets comme celui-là.

Cette expérience nous a également amenés à faire le choix de projections exclusivement en présentiel au lieu d’une diffusion par internet. En allant, à la demande des cinémas, des associations, des municipalités, rencontrer les gens, débattre avec eux, sans oublier d’aller chez les personnes âgées et plus généralement les personnes qui ne peuvent se déplacer. Et nous ne sommes pas déçus. Leur gratitude nous donne énergie et espoir.

Le projet global consiste à produire quatre documentaires vidéo sur l’histoire de la pelote :

1. “Nun habila Perkain ?”, sorti en octobre 2024, raconte la période de la révolution française dans la vallée.

2. “Perkainen haritik”, sorti en novembre 2025, traite des modalités de jeu de pelote tout au long du XIXème siècle.

3. “Perkainen Itzalean”, qui sortira en octobre 2026, racontera les changements survenus dans les jeux de pelote, la construction des murs à gauche, trinquet… dans les trois villages de la vallée tout au long du XXème siècle.

4. Le dernier, prévu pour 2027, s’intitulera “Perkainetik Perkainerat” et se posera la question de la transmission de la pelote comme sport mais aussi comme culture sans oublier la place de la langue basque.

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