Patxa’ma : bâtir l’avenir avec les matériaux du passé

Olivier Hirigoyen (premier à gauche) avec  l’équipe de Patxa’ma

Avec Patxa’ma, Olivier Hirigoyen raconte la naissance et l’essor d’une initiative pionnière du réemploi dans le bâtiment, au Pays Basque. Entre expérimentations de terrain, structuration coopérative et ambition territoriale, l’acteur défend une filière locale au croisement de l’écologie, de l’économie et du patrimoine.

Enbata : Comment est né le projet Patxa’ma ?
Olivier Hirigoyen : En 2019, il existait à Bayonne un collectif de porteurs de projets autour de l’économie circulaire. Des initiatives plus ou moins avancées s’y retrouvaient régulièrement pour partager leurs expériences et mutualiser les informations. On y croisait notamment des projets comme Les Retournées, Konpo Txoko ou Resak, qui ont depuis poursuivi leur structuration et trouvé leur place dans l’écosystème local. C’est dans ce cadre qu’est née l’idée du réemploi des matériaux du bâtiment. Une rencontre fortuite, une bière… et c’était parti !
L’idée initiale consistait à créer une plateforme basée uniquement sur la collecte et la revente de matériaux. Mais une formation dispensée par IDRE à Pau, acteur de la mise en réseau sur le réemploi, consacrée à la déconstruction et au démontage de matériaux sur un loft en bois, a constitué un véritable déclic. Elle nous a permis de comprendre qu’il était possible d’agir en amont, directement à la source, au moment où les matériaux sont déposés, plutôt que d’être simplement récepteurs.
Avec Julien Simon, cofondateur de Patxa’ma, cela nous a ouvert un champ des possibles très concret : portes, fenêtres, planchers, escaliers, cuisines, salles de bains, terrasses, toitures… tout était là, disponible.
Ayant une formation plutôt orientée bureau d’études, nous avons décidé de nous former directement sur le terrain via des missions d’intérim, en l’occurrence en charpente et en électricité. Cette immersion nous a permis de prendre confiance, de nous faire la main et de comprendre concrètement les rouages du secteur du bâtiment.
Parallèlement, nous étions incubés au Tube à ESSai à Tarnos. Nous menions donc une double activité : missions d’intérim en journée sur les chantiers, et travail sur le projet le soir, les week-ends et entre les missions. Ce travail incluait l’élaboration du modèle économique, une étude de marché et un repérage des initiatives existantes ailleurs, en France et en Europe.

Quels ont été, à vos débuts, les principaux avantages et difficultés rencontrés ?
Avec quelques outils achetés d’occasion, des annonces postées sur Leboncoin, un Kangoo équipé de barres de toit pour transporter les matériaux volumineux, et de la vente directement sur chantier, nous avons pu lancer l’activité rapidement et sans investir outre mesure.
Financièrement, nous nous sommes appuyés sur une subvention de la Région, qui nous rémunérait un mi-temps pour un travail à temps plein. Les recettes des activités chantiers et ventes étaient directement injectées dans la trésorerie, ce qui nous a permis de créer un matelas pour la suite. Au bout d’un an, nous avons pu créer deux emplois à temps plein.
Finalement, le plus gros du travail a été de convaincre les maîtrises d’ouvrage, réceptives sur le bien-fondé de notre démarche, mais plus frileuses au moment de passer aux actes. Heureusement, certaines personnes ont été convaincues et nous ont fait confiance.

Quelles raisons vous ont conduits à choisir le statut de société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) ?
Dès l’incubation, la question de la gouvernance collective s’est imposée comme une évidence. Le choix de se structurer en SCIC, il y a deux ans, ne relevait pas d’un simple changement administratif, mais d’un repositionnement stratégique fort. D’abord, sortir de l’image marginale du « bénévolat et récup » pour professionnaliser la démarche et se rendre crédibles aux yeux des acteurs du bâtiment et des institutions.
Ensuite, incarner une vision territoriale : faire de Patxa’ma un outil du territoire en intégrant les acteurs professionnels dans la gouvernance, via des collèges dédiés.
Aujourd’hui, Patxa’ma compte 75 sociétaires. Environ 80% sont des professionnels du bâtiment (entreprises, architectes, bureaux d’études, acteurs de la transition) auxquels s’ajoutent des collectivités publiques et des partenaires financiers. Cette gouvernance multi-acteurs permet de créer un véritable maillage territorial, de faciliter les coopérations et de co-construire les solutions avec celles et ceux qui auront à les mettre en œuvre.

Quelles étapes ont été décisives dans cette phase de développement et de croissance ?
Il y a un an, un Dispositif Local d’Accompagnement (DLA), mené avec Filipe Arretz, nous a permis de prendre du recul, de sortir de l’opérationnel et de gagner en hauteur de vue. Ce travail approfondi a permis de faire un état des lieux de l’activité depuis sa création, d’analyser la situation actuelle et de clarifier les perspectives.
Deux phases distinctes ont été identifiées. La première, de 2019 à 2024, correspond à une phase d’expérimentation où l’on « fait », où l’on teste l’ensemble des dimensions du projet : chantiers, revente, modèle économique. La seconde, engagée depuis 2025, correspond à une phase de structuration et de diffusion, où l’on « accompagne à faire », en transmettant, en formant et en embarquant les acteurs pour massifier la démarche.
La stratégie des prochaines années repose sur plusieurs axes complémentaires. Le premier consiste à développer l’activité chantier et revente afin d’augmenter les volumes traités. Le second vise à se positionner en amont des projets. Le réemploi ne peut pas être une simple variable d’ajustement en phase travaux : il doit être intégré dès la conception et la programmation. Sans anticipation, les matériaux ne sont pas identifiés à temps, les marchés ne sont pas adaptés et les opportunités sont perdues.

Le réemploi doit être intégré dès la conception et la programmation. Sans anticipation, les matériaux ne sont pas identifiés à temps, les marchés ne sont pas adaptés et les opportunités sont perdues.

Un autre axe majeur concerne le développement de la formation. L’enjeu est double : proposer des formations techniques à destination des professionnels, mais aussi sensibiliser les acteurs publics et les donneurs d’ordre. L’objectif est que l’ensemble de la chaîne d’acteurs monte en compétence et s’approprie les enjeux du réemploi.
Dans cette dynamique, nous avons lancé une étude pour la création d’une plateforme territoriale à grande échelle couvrant le Pays Basque, les Landes et le Béarn, avec un volet transfrontalier incluant les provinces du Pays Basque sud. Cette plateforme sera co-construite avec les acteurs locaux (bailleurs sociaux, entreprises, collectivités) afin d’identifier précisément les besoins et les contraintes des futurs utilisateurs.
Patxa’ma se positionne comme chef de file de cette dynamique, tout en envisageant, à terme, une gouvernance partagée entre les acteurs du territoire. Si tout le monde est aligné, l’horizon 2028-2029 devrait voir la création de cet outil territorial et de coopération, implanté en Euskal Herri.

Quels bénéfices concrets cette initiative apporte-t-elle au territoire et à l’économie locale ?
Notre action répond à la transition écologique du secteur du bâtiment, et elle participe à la robustesse de cette économie qui repose sur un tissu important de petites entreprises locales. Elle contribue à faire monter en compétences les entreprises et à renforcer l’emploi local.
D’une part, la structure a permis la création de six emplois à temps plein. D’autre part, elle génère de l’activité pour un écosystème d’acteurs locaux, en mobilisant régulièrement des auto-entrepreneurs et des artisans partenaires sur ses chantiers.
C’est pourquoi la Région Nouvelle-Aquitaine nous soutient depuis le début et a su nous accompagner dans toutes les phases de notre développement, tandis que nous nous auto-finançons à plus de 80% par nos prestations et nos ventes.

Deux salariés de Patxa’ma en train d edémonter un plancher.

Le syndicat Bil ta Garbi et la Communauté d’Agglomération Pays Basque ont également soutenu notre démarche. En 2021, la CAPB a mis à notre disposition un local dans le quartier Saint-Bernard, avec un loyer modéré, qui a été aménagé en bureau et plateforme de stockage. Cette étape a marqué le lancement à plus grande échelle de notre activité.
Patxa’ma ne se contente pas de démonter et revendre : chaque chantier est traité comme un terrain d’expérimentation. L’équipe a développé des techniques de dépose soignée, de reconditionnement, de manutention, et a créé un outil de gestion sur mesure reliant chantiers, stocks et boutique en ligne qui pourra à terme être mis à disposition auprès d’autres structures à l’échelle nationale. Nous avons aussi travaillé pour développer des procédures de contrôle et validation des matériaux. Résultat : notre assurance est devenue la première en France à couvrir les matériaux de réemploi à la revente. Cette petite victoire est en réalité un levier systémique pour débloquer l’adoption par les professionnels.
Cette philosophie d’amélioration continue vise à produire des méthodologies transmissibles. L’objectif n’est pas de garder le savoir-faire pour nous, mais de le diffuser pour que d’autres structures puissent émerger et que le réemploi devienne un standard.

Cette vision du réemploi relie écologie, économie et souveraineté territoriale : les matériaux ont une histoire, une qualité patrimoniale, et leur circulation locale crée du lien social.

Au-delà de la réduction des déchets, le réemploi est pensé comme une stratégie de résilience locale. Face aux aléas géopolitiques sur les matières premières et hydrocarbures, disposer de matériaux locaux en bon état, souvent fabriqués pour durer, permet de se rendre autonome. Cette vision relie écologie, économie et souveraineté territoriale : les matériaux ont une histoire, une qualité patrimoniale, et leur circulation locale crée du lien social.
Sur ce point, le réemploi ne se réduit pas à une équation environnementale ou économique. Il y a une dimension sociale forte : les gens qui viennent sur les chantiers ou sur notre plateforme sont enthousiastes, perçoivent la vie antérieure des matériaux et la projettent dans leurs propres projets. Sauver des poutres en chêne, des pierres taillées, des parquets massifs, c’est conserver le patrimoine, garder du vécu, une histoire. Cette dimension affective et culturelle distingue radicalement le réemploi de l’achat en grande surface.

Quelles peuvent être les différentes façons de vous accompagner dans cette dynamique ?
Les particuliers peuvent privilégier l’achat de matériaux de réemploi, relayer les initiatives locales et intégrer ces pratiques dans leurs projets. Les professionnels peuvent le prescrire dès la conception, adapter leurs pratiques et collaborer avec des acteurs spécialisés.
Plus largement, il s’agit de changer de regard sur les matériaux de seconde vie et de faire évoluer les standards du secteur vers des pratiques plus sobres, circulaires et ancrées dans les territoires.

Soutenez Enbata !

Indépendant, sans pub, en accès libre,
financé par ses lecteurs
Faites un don à Enbata.info
ou abonnez-vous au mensuel papier

Enbata.info est un webdomadaire d’actualité abertzale et progressiste, qui accompagne et complète la revue papier et mensuelle Enbata, plus axée sur la réflexion, le débat, l’approfondissement de certains sujets.

Les temps sont difficiles, et nous savons que tout le monde n’a pas la possibilité de payer pour de l’information. Mais nous sommes financés par les dons de nos lectrices et lecteurs, et les abonnements au mensuel papier : nous dépendons de la générosité de celles et ceux qui peuvent se le permettre.

« Les choses sans prix ont souvent une grande valeur » Mixel Berhocoirigoin
Cette aide est vitale. Grâce à votre soutien, nous continuerons à proposer les articles d'Enbata.Info en libre accès et gratuits, afin que des milliers de personnes puissent continuer à les lire chaque semaine, pour faire ainsi avancer la cause abertzale et l’ancrer dans une perspective résolument progressiste, ouverte et solidaire des autres peuples et territoires.

Chaque don a de l’importance, même si vous ne pouvez donner que quelques euros. Quel que soit son montant, votre soutien est essentiel pour nous permettre de continuer notre mission.


Pour tout soutien de 50€/eusko ou plus, vous pourrez recevoir ou offrir un abonnement annuel d'Enbata à l'adresse postale indiquée. Milesker.

Si vous êtes imposable, votre don bénéficiera d’une déduction fiscale (un don de 50 euros / eusko ne vous en coûtera que 17).

Enbata sustengatu !

Independentea, publizitaterik gabekoa, sarbide irekia, bere irakurleek diruztatua
Enbata.Info-ri emaitza bat egin
edo harpidetu zaitezte hilabetekariari

Enbata.info aktualitate abertzale eta progresista aipatzen duen web astekaria da, hilabatero argitaratzen den paperezko Enbata-ren bertsioa segitzen eta osatzen duena, azken hau hausnarketara, eztabaidara eta zenbait gairen azterketa sakonera bideratuagoa delarik.

Garai gogorrak dira, eta badakigu denek ez dutela informazioa ordaintzeko ahalik. Baina irakurleen emaitzek eta paperezko hilabetekariaren harpidetzek finantzatzen gaituzte: ordaindu dezaketenen eskuzabaltasunaren menpe gaude.

«Preziorik gabeko gauzek, usu, balio handia dute» Mixel Berhocoirigoin
Laguntza hau ezinbestekoa zaigu. Zuen sustenguari esker, Enbata.Info artikuluak sarbide librean eta urririk eskaintzen segituko dugu, milaka lagunek astero irakurtzen segi dezaten, hola erronka abertzalea aitzinarazteko eta ikuspegi argiki aurrerakoi, ireki eta beste herri eta lurraldeekiko solidario batean ainguratuz.

Emaitza oro garrantzitsua da, nahiz eta euro/eusko guti batzuk eman. Zenbatekoa edozein heinekoa izanik ere, zure laguntza ezinbestekoa zaigu gure eginkizuna segitzeko.


50€/eusko edo gehiagoko edozein sustengurentzat, Enbataren urteko harpidetza lortzen edo eskaintzen ahalko duzu zehaztuko duzun posta helbidean. Milesker.

Zergapean bazira, zure emaitzak zerga beherapena ekarriko dizu (50 euro / eusko-ko emaitzak, 17 baizik ez zaizu gostako).

Utzi erantzuna

Zure e-posta helbidea ez da argitaratuko. Beharrezko eremuak * markatuta daude