Quand les promoteurs écartèlent… l’euskara

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Peio Etcheverry-Ainchart
Peio Etcheverry-Ainchart
Formakuntzaz historialari eta lanbidez editore. Abertzaleen Batasunako kide eta Donibane Lohitzuneko Herriko Etxean hautetsi abertzalea.
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PromoteursErdeko

“Et pour couronner le tout, notre académicien en puissance prévoit un troisième bâtiment situé à mi-pente, qu’il baptise “Erdeko” en lieu et place de “Erdiko”.”

Non seulement les promoteurs immobiliers se délectent à faire leur beurre de chaque parcelle de terrain encore libre, mais ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin. En effet, l’investisseur étant attiré par ce petit pays verdoyant où l’indigène chante et danse toute la journée au pied des montagnes, il faut bien l’appâter par du pittoresque. A ce titre, la lecture en ligne des plaquettes immobilières est à conseiller à quiconque dispose d’une petite demi-heure à tuer ; elle est édifiante de racolage et de lieux communs folkloristes.  Mais ce qui saute aussi aux yeux, c’est les noms des programmes immobiliers en question.

Sucré-salé

Bien sûr, en fonction des villes concernées, l’usage de l’euskara est plus ou moins de mise. Il est évident que l’aristocratique Biarritz ou la (on-ne-sait-plus-trop-quoi) Anglet se passent assez volontiers de noms fleurant trop le vascon.

Le choix d’être ou ne pas être euskalzale étant évidemment libre, chacun jugera selon ses critères esthétiques ces noms français plus ou moins jolis ou au contraire fades.

Personnellement, baptiser des programmes immobiliers “Central Avenue” (Aedifim immobilier), “Avant-garde” (Immotec immobilier) ou “Paloma” (encore Immotec immobilier) ne me paraît pas du meilleur goût, mais bon.

Parfois, les promoteurs cherchent à faire un savant mélange entre basque et français, peut-être pour satisfaire tout le monde à la fois. Du coup, on se retrouve avec d’assez bizarres “L’Orée Baiona” (Nexity immobilier) ou “Plaza Saint-Joseph” (Alday immobilier) à Saint-Jean-de-Luz. Dans ce genre “sucré-salé”, le plus incongru me semble être ce même Robert Alday, qui choisit de baptiser totalement en français son programme bayonnais “Les jardins de la Nive”, alors qu’il va nommer un programme équivalent “Les jardins d’Aturri” à… Dax ! Au moins a-t-il repéré que l’Adour avait un nom en euskara, ce qui lui a visiblement échappé pour la Nive ; par contre, il n’a visiblement pas intégré le fait que Dax avait cessé d’être une terre bascophone depuis environ 2000 ans, restant toutefois un pays de langue gasconne dont il aurait pu s’inspirer.

Les noms de résidences en matière immobilière, c’est un peu comme l’alcool en soirée étudiante : les mélanges ne donnent pas souvent grand-chose de bon.

Mal à l’euskara

Si les résidences “Plein Soleil” et autres joyeusetés de ce type sont toujours là, fidèles reflets de la richesse pourtant exquise de la langue de Molière, reconnaissons toutefois à nos amis promoteurs leur volonté – désintéressée ou bassement mercantile – de souvent faire un effort pour donner des noms basques à leurs programmes une fois sorti du BAB.

Ces derniers peuvent parfois être très jolis, et même faire montre d’une remarquable originalité: ainsi “Arpana” (Vinci immobilier à Ustaritz). Mais à part quelques exceptions, il semble évident que le choix d’un nom basque n’offre pas l’assurance du bon goût, confinant parfois à la nausée : comment peut-on encore baptiser des résidences “Villas Kattalin” (Amodia immobilier à Saint-Pée) ou “Lehio gorri” (Tagerim immobilier à Ustaritz) au début du XXIe siècle ?

Personnellement, je me demande si je ne préfère pas un beau nom français à de telles atrocités basques.

Mais surtout, au-delà de la banalité crasse de ces noms basques, c’est l’euskara qui se retrouve carrément martyrisée, évidemment d’abord dans son orthographe. Les exemples sont si nombreux que je ne peux tous les énumérer, des diverses variantes de “Eguzki” avec “I” ou “S” (ne manque qu’un “y” à la fin…), à des “Lurra” avec un seul “R”. Le programme “Ellaïa” (de Vinci immobilier à Bayonne) fait même mal aux yeux. Le pompon du mauvais goût est probablement le programme “Egurrean” de l’inimitable Alday à Bayonne, qui a probablement dû rechercher “bois” sur Google-traduction mais n’a pas saisi la différence entre “en bois” et “dans le bois”, pour nommer un immeuble niché dans un “cadre arboré” [sic] mais bel et bien en très écologique béton armé – rassurez-vous…

Perles

Pour finir sur deux notes plus légères – quoique – pointons avec malice ce promoteur voyou à l’ancienne qu’est Frédéric Orard (IFO immobilier) qui, non content de jouer avec les zones grises du PLU luzien pour éviter de devoir produire des logements sociaux sur son programme, affiche sur son site internet les photos des deux bâtiments dudit programme –l’un nommé “Gaineko” et l’autre “Behereko”, tous deux élevés sur un terrain effectivement pentu– mais présente Gaineko comme étant celui du bas et Behereko celui du haut… Et pour couronner le tout, notre académicien en puissance prévoit un troisième bâtiment situé à mi-pente, qu’il baptise “Erdeko” en lieu et place de “Erdiko”. S’il sait lire un règlement de PLU, il semble moins compétent devant le site Nola-erran.

Enfin, achevons avec une petite cerise sur le gâteau, davantage pour comble de mauvaise foi que par souci linguistique. Le promoteur Apria vante avec aplomb son programme luzien “Baretasun” (Tranquillité), situé à l’exact croisement entre… les voies d’entrée et de sortie de l’autoroute, l’entrée du Leclerc-drive, et la route menant à la zone d’activité de Jalday ! La présentation du site d’Apria vaudrait vraiment une chronique à elle seule…

Pour conclure, je ne sais pas si le Pays Basque est à vendre mais il est clair que pour certains, de bons dictionnaires (et une morale) sont à acheter d’urgence.

 

7 Comments

  1. Cailliau
    Posted 16/01/2018 at 21:07 | Permalink

    Excellent article, une plume qui titille juste comme il faut sans rentrer dans l’agressif. Bravo, ce fut un plaisir à lire.

  2. Eneko Bidegain
    Posted 22/01/2018 at 11:10 | Permalink

    Biziki ona da artikulua, Peio. Anitz haserrearazten nauen gai bat hunkitu duzu. Eta ez da bakarrik gertatzen etxegintza proiektuekin; baizik eta edozein zentro, elkarte eta abarren izenak ematearekin. Osagarri-zentro batek izena, euskaraz, baina azalpen guzia frantsesez… Horrelako zenbat! Bistan da, horrek arazo sakonago bat adierazten du: zer den euskara, frantsesen begietan. Hots, baliorik ez duen hizkuntza bat, hila, apaingarri eta “tokiko” kolore pixka bat emateko eta kito. Bada zer idatzi eta zer erran gai honetaz…

  3. Arturo Villanueva
    Posted 22/01/2018 at 12:45 | Permalink

    Ainitz atsekabetzen nauen gaia da…Orain arte Kotxepen (ez autoaren azpian…) bizi izan naiz eta heldu den astetik aitzina “Aldizka” deitzen den etxean biziko naiz! Herriko etxeek toponimia errespetarazi beharko lukete.

  4. Pantxika64
    Posted 23/01/2018 at 10:11 | Permalink

    Très bon article, mais il faudrait qu’il soit lu par un maximum de personnes.
    Que faire contre cela? aller manifester? je n’ai pas de solution….et vous?

  5. David Acheriteguy
    Posted 23/01/2018 at 11:15 | Permalink

    “Perlak” aipatu dituzu, baina egiazko perla zure artikulua da, jauna. Euskaldun guziek zuk bezala ihardesten balute, promotore horiek kasu gehiago egingo lukete beren aho fina zabaldu aitzin…

  6. Vincenç Claverie
    Posted 23/01/2018 at 15:16 | Permalink

    Le nom “Paloma” à Biarritz pourrait ne pas être incongru, s’il était totalement volontaire, ce dont on peut douter. Paloma signifie palombe en gascon et se prononce “paloume”. Biarritz étant aussi une commune occitanophone, on pourrait donc trouver ça logique.

  7. Jakes Maillard
    Posted 26/01/2018 at 23:54 | Permalink

    Article bien ficelé et ravageur par son ironie… bravo. On peut se poser la question du degré d’exigence des communes concernées lors de l’octroi d’un permis de construire, d’autant que leurs services annexes seront impactés de ces inepties : site internet, plan de ville ou quartier, etc… même chose pour les adresses postales.