Quelle(s) identité(s) ?

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Quelles identités

QUE çà (me) plaise ou non, j’ai au moins
deux identités: l’une basque, l’autre
française. Je ne les ai pas choisies.
Chronologiquement je suis basque d’abord: à ma
naissance je suis tombé dans la potion magique
de l’euskara. C’est ma langue-mère, je n’en ai
pas connu d’autre jusqu’à mes six ans. A partir
de cet âge, le français a été pour moi la langue
de l’école, d’abord comme élève, ensuite comme
enseignant: avec moi elle n’en est guère sortie,
car je me suis toujours appliqué à utiliser la
langue basque avec tous ceux qui la savent.
Pourtant j’ai vite appris à aimer ma seconde
langue; au collège-lycée j’était fier de remporter
chaque année le prix de français devant mes
collègues unilingues de Mauléon-Licharre et des
chefs-lieux de cantons voisins. J’avais aussi la
passion de l’histoire et de la poésie, françaises
évidemment, car je n’en connaissais pas d’autre,
sauf quelques chants des deux Etchahun.
Telle est ma francitude,
comme dirait Ségolène Royal. Pour
autant elle n’a jamais éclipsé ma
basquitude, comme aurait dit Aimé
Césaire.

«La langue basque est une patrie…»
écrivait Victor Hugo. Je dirai plutôt
«matrie»: terre-mère, langue-mère,
Euskal Herria est dépourvue des attributs
virilement guerriers tels que
l’Etat et l’armée qui font la patrie:
française ou autre, celle-ci est un patriarcat
autoritaire qui sacrifie périodiquement
ses fils au dieu Mars, à
moins qu’une transcendance plus
exigeante (théiste, déiste ou athée
suivant le cas) ne bloque son glaive
égorgeur, comme dans le cas
d’Abraham, histoire probablement
symbolique, en tous cas hautement
pédagogique, marquant l’interdiction des sacrifices
humains. J’ai donc reçu de ma famille souletine
un matriotisme linguistique apolitique et
non-violent qui était largement celui des
Basques du Nord vers le milieu du XXème siècle,
dans la méconnaissance de tout abertzalisme
sabinien.

«Citoyen français de nationalité basque» comme
dira plus tard Enbata, je gérais ma double identité
dans une coexistence paisible. Ma petite matrie
basque faisait bon ménage dans mon esprit
avec le grand protecteur français, jusqu’à la
guerre d’Algérie. Là ce fut la déchirure, le choc
moral ouvrant la voie au divorce intellectuel:
contrairement à la belle idéologie officielle se réclamant
d’Ernest Renan, l’identité française
n’était pas proposée au libre choix des Algériens;
on cherchait à la leur imposer par la force et la
violence. En face le FLN en faisait autant et même
pire pour la patrie algérienne, mais au moins
il luttait sur son terrain. De fil en aiguille je dus
reconnaître qu’à moi non plus on ne m’avait pas
demandé si je voulais être français. Par dessus
le marché l’on ne m’imposait pas une simple citoyenneté,
mais un changement total d’identité
linguistique et socio-culturelle. Cet absolutisme
nationaliste choqua profondèment mon atavisme
paysan, allergique à tout formatage imposé par
la Ville et son Etat… Au retour d’Algérie je découvrais
les premiers numéros d’Enbata. Bientôt
j’entrais en existentialisme basque fédéraliste et
je m’y trouve bien.

Il m’étonnerait que mes états d’âme intéressent
tant soit peu les dirigeants de l’Etat français.
Mais ils devraient connaître et respecter ce principe
fondamental du droit: l’on ne peut
exiger d’une personne que le respect
des lois, des règlements et des contrats.
Etre français aujourd’hui, n’estce
pas être citoyen de la République
française, avec des devoirs et des
droits précis, et en toile de fond une
belle devise assez peu honorée jusqu’ici:
Liberté, Egalité, Fraternité? A ce
niveau, le travail ne manque pas! Faudrait-
il donc ajouter au Décalogue républicain
des commandements
supplémentaires?

J’allais l’oublier: l’on n’impose pas la
nationalité française aux immigrés,
bien au contraire, on la refuserait plutôt
à ceux qui la demandent, surtout
s’ils sont musulmans. La question posée
par le ministre à double casquette
ne serait-elle qu’un piège à immigrés?
Or je suis un immigré de l’intérieur: indigène
basque, noir albinos, indien dans la ville,
décrété citadin, volontaire désigné, en fin de
compte citoyen français de nationalité basque.

Jean-Louis Davant