La fonction des abertzale par Peio Etcheverry-Ainchart

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Jadis, Victor Hugo écrivit «La fonction du poète». Qu’il me soit permis de lui emprunter la formule pour aborder le thème de l’assemblée générale d’AB, samedi prochain. En effet, plus que d’un débat tactique, il me semble que le choix qu’AB doit faire au sujet des élections cantonales relève d’abord de la question de la définition du rôle des abertzale dans un tel contexte.

Le rôle d’un premier tour
Lors de l’AG du 23 octobre prochain, deux tendances s’opposeront. La première —dont je fais partie— promeut une reconduction de la formule Euskal Herria Bai; la seconde propose la constitution d’un pôle allant des Verts à Batasuna. À la base, une incongruité réside dans le fait que la seconde motion soit maintenue alors qu’elle est impossible à réaliser, Batasuna s’y étant déjà déclaré opposé. Je ne sais donc pas comment les porteurs de cette motion vont en gérer l’application si elle est votée, mais le sens de mon propos est de toute façon ailleurs; il est dans le sens politique à donner à cette proposition. Je rappelle tout d’abord qu’il n’y a dans ma réflexion aucune animosité vis-à-vis des Verts, qui sont pour moi les plus proches de nos partenaires en dehors du monde abertzale, de telle sorte que j’avais soutenu et continuerai à soutenir une alliance avec eux lors des élections européennes. Mais aujourd’hui il s’agit de cantonales et la question n’est plus la même; à mon avis, elle revient à se demander quel rôle nous avons à jouer lors d’élections locales (au sens de circonscription(s) électorales correspondant à tout ou partie d’Iparralde, c’est-à-dire des municipales aux législatives).
Dans une lecture civique des choses, je crois devoir rappeler que le fondement du premier tour d’une élection, dans une démocratie représentative, c’est de donner la possibilité à chaque couleur politique de défendre ses propres idées et de se compter. Les alliances éventuelles surviennent au second tour, si elles paraissent justifiées et possibles au regard des résultats du premier scrutin. Vouloir chercher des alliances dès le premier tour, c’est déjà dévoyer la logique électorale. Vient en-suite la lecture arithmétique. Je suppose qu’une partie du pari de cette formule est de dire que AB+Verts (car c’est le résultat recherché, du moins prévisible) fera davantage qu’Euskal Herria Bai seul, notamment en mettant des candidats abertzale dans les cantons de l’intérieur et des Verts sur la côte. C’est oublier que les plus de 15% de moyenne d’Euskal Herria Bai en 2007 et 2008 sont le fruit d’une unité entre abertzale, et je ne vois pas la forte déperdition à craindre en cas de division être compensée par le poids somme toute limité des Verts en Pays Basque, y compris littoral. Et surtout, lorsque l’on considère que l’enjeu majeur est la possibilité de gagner un canton de l’intérieur, le renoncement à cette possibilité me paraît être un prix bien élevé pour la seule satisfaction d’atteindre 10% dans un canton bayonnais ou biarrot! Enfin, en admettant que de bons scores soient réalisés en alliance avec les Verts, que signifierait ce résultat? Que l’électorat s’est abertzalisé ou qu’il a voté Verts? Nul ne le saura jamais et chacun tirera la couverture à soi.

Lecture politique
Venons-en à la lecture politique. Que recherche-t-on vraiment dans une alliance Verts-abertzale? Gonfler artificiellement le poids du monde abertzale dont on trouve la progression trop lente? Même en obtenant 10% avec les Verts, ce n’est pas en ajoutant 5% de Verts à 5% d’abertzale qu’on aura bougé de nos 5% propres. Si j’étais capable d’auto-dérision, je dirais que ce n’est pas parce que je monte sur les épaules d’un pote que je grandirai moi-même…
En cherchant à progresser par le biais d’alliances dès le premier tour, on cherche à se rassurer, à se convaincre qu’on pèse plus que notre poids réel. Comme si on avait peur de reconnaître qu’on est encore minoritaires, qu’on ne parvient pas encore à convertir toute la population, ce qui n’est pas une honte. C’est juste le résultat des urnes, de l’exercice démocratique. C’est ingrat quand c’est lent, c’est sûr, mais on n’est jamais déçu si on se fixe des objectifs atteignables. Les abertzale pouvons atteindre 20% tout seuls si on est meilleurs encore qu’aujourd’hui. Ça ne dépend que de nous et pas d’une addition avec le poids des Verts ou de qui que ce soit d’autre.

Assumer son identité politique
Et surtout, se présenter en abertzale au premier tour d’une élection locale, c’est juste proposer son projet, l’assumer, et le faire progresser par l’action politique la plus efficace et la plus lisible possible. Car jusqu’à preuve du contraire, si les Verts sont aux Verts et non chez nous, c’est bien parce qu’ils ne sont pas abertzale et que nos projets —tout en étant assez proches— ne sont pas les mêmes… S’il s’agit d’abertzaliser les Verts, il vaut mieux encore créer un pôle abertzale à l’intérieur de ce parti. Mais sinon, qui défendra le projet abertzale si ce n’est pas nous? AB peut-il laisser ce rôle à Batasuna ou au PNB sans en payer d’importantes conséquences politiques? La population suit trop peu la politique pour comprendre quoi que ce soit à nos cuisines abertzale internes. Si elle veut voter abertzale ou Verts, elle choisira l’option qui lui apparaîtra la plus lisible. Alors soyons lisibles et assumons notre identité politique pour ce qu’elle est, comme le feront les Verts de leur côté, avec le succès que je leur souhaite. Nous nous retrouverons alors volontiers au second tour.