Explosion de la coalition anti- Houthis au Yémen

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David Lannes
David Lannes
Ikerlari eta irakasle.
Beste artikulu batzu

Yemen

C’est un incroyable renversement de situation. Fers de lance de la coalition arabe qui combattait les rebelles Houthis au Yémen depuis 2015, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis (EAU) sont aujourd’hui presque ouvertement en guerre, la coalition a volé en éclats et les séparatistes du Sud se sont emparés du palais présidentiel à Aden. Il y a encore trois mois à peine ces acteurs semblaient pourtant unis contre les rebelles Houthis (Chiites et, selon la plupart des observateurs, soutenus par l’Iran). Pour tâcher d’y voir plus clair dans cet invraisemblable imbroglio, il n’est pas inutile de revenir rapidement sur l’histoire agitée du pays depuis la démission en 2011 du président Saleh, au pouvoir depuis 22 ans.

Le nouveau président, Abdrabbo Mousour Hadi, ne parvint pas à stabiliser le pays et les rebelles Houthis profitèrent du mécontentement général pour s’emparer en 2014 du Nord Ouest du pays et de la capitale Sanaa, forçant le président Hadi à démissionner et à fuir à Aden, plus au Sud. En mars 2015, une coalition de plusieurs pays arabes sunnites dirigée par l’Arabie Saoudite et fortement épaulée par les EAU, vint à la rescousse du Président Hadi en lançant des raids aériens sur les positions des rebelles pendant qu’au sol, un front anti-Houthis rassemblait plusieurs acteurs hétéroclites : séparatistes du Yémen du Sud, partisans de l’ancien président Saleh, islamistes d’al-Islah, etc. La situation humanitaire s’est vite dégradée, et après des mois d’un blocus naval imposé par la coalition et devant la perspective d’une offensive sur l’important port de Hodeïda, tenu par les Houthis, l’ONU est finalement parvenue à organiser des pourparlers à Stockholm, en décembre 2018.

Mauvaise grâce

C’est de très mauvaise grâce que le Président Hadi, l’Arabie Saoudite et les EAU ont participé au sommet de Stockholm. Comme je l’avais expliqué dans ces colonnes, l’Arabie Saoudite était alors empêtrée dans le scandale du meurtre du journaliste Kashoggi et l’administration Trump craignait que le Congrès américain ne s’en mêle et remette en question ses liens étroits avec Riyad. Trump avait donc cherché à calmer le jeu en forçant la main de ses alliés pour qu’ils participent à la rencontre proposée par l’ONU. L’accord finalement conclu à Stockholm prévoyait notamment un redéploiement des forces houthistes à Hodeïda mais reposait donc sur des bases très fragiles…

Après bien des atermoiements, les Houthis ont finalement procédé en mai à un redéploiement unilatéral jugé par l’ONU “complètement conforme” aux engagements pris, au grand dam du Président Hadi qui a accusé l’organisation internationale d’être “biaisée” et a même cessé de parler à son représentant au Yémen.

De leur côté, dans un contexte de tension extrême avec l’Iran, et une fois l’affaire Kashoggi un peu tassée, les États-Unis et l’Arabie Saoudite ont radicalisé leur position à l’égard des Houthis, perçus comme des pions de Téhéran. Ils étaient donc tout à fait disposés à déclarer les accords de Stockholm caducs… Mais les EAU n’étaient pas du même avis et c’est probablement cette petite divergence qui a conduit au conflit ouvert auquel nous assistons aujourd’hui…

Cette divergence est en fait la conséquence des motivations diverses et parfois contradictoires qui ont poussé les différents acteurs à rejoindre le front anti-Houthis : les séparatistes du STC (Conseil de Transition du Sud) contestent par exemple ouvertement la légitimité du Président Hadi. Les intérêts saoudiens divergent aussi de ceux des EAU : pour les premiers, la guerre contre les Houthis s’inscrit dans le cadre de sa lutte hégémonique avec l’Iran alors qu’il s’agit pour les seconds d’avancer ses pions pour s’affirmer comme un acteur régional incontournable. Ainsi, alors que l’objectif officiel de la coalition était de soutenir le président Hadi démis par les Houthis, les Émirats ont de fait oeuvré sur le terrain pour saper l’influence du gouvernement légitime et renforcer les acteurs locaux qui lui sont favorables, et en premier lieu les séparatistes du STC.

En effet, contrairement à l’Arabie Saoudite qui focalise son attention sur les Houthis, au Nord Ouest du Yémen, Abu Dhabi a les yeux rivés vers le Sud, et plus précisément vers les ports qui y sont situés (rappelons que le détroit de Bab-el-Mandeb qui sépare le Yémen de Djibouti est l’un des principaux couloirs de navigation au monde). Les Émirats aimeraient pouvoir les contrôler ou, à défaut, s’assurer qu’ils ne fassent pas trop ombrage à ses propres ports.

Manoeuvre habile

Force est de constater que les Émirats ont habilement manoeuvré depuis le déclenchement du conflit, à tel point qu’ils souhaitent maintenant mettre un terme à leur implication. L’an dernier, une offensive d’ampleur sur Hodeïda leur semblait être le meilleur moyen d’en finir avec cette guerre et ils s’étaient donc violemment opposés à la tenue des négociations, allant jusqu’à souhaiter publiquement l’échec du sommet de Stockholm ! Mais maintenant que cet accord est là, aussi imparfait soit-il, les EAU y voient une opportunité de sortir la tête haute du bourbier yéménite.

Deux éléments viennent par ailleurs les conforter dans cette position. Le premier est d’ordre militaire, car les Houthis ont renforcé leurs défenses depuis décembre 2018, si bien que l’issue d’une offensive serait aujourd’hui plus incertaine… La deuxième raison qui pousse Abu Dhabi à se retirer est que la guerre contre les Houthis est désormais un élément bien identifié de la croisade dangereuse que Washington et Riyad mènent contre Téhéran, et à laquelle les Émirats n’ont aucune envie de participer. Pour ces raisons donc, le 10 mai dernier et à la surprise générale, les EAU ont défendu les accords de Stockholm en estimant que le redéploiement des Houthis à Hodeïda était “une avancée imparfaite mais importante”. Quelques jours plus tard, le 28 juin, Abu Dhabi a confirmé son intention de s’émanciper de Riyad en annonçant le retrait d’une grande partie de ses troupes stationnées au Yémen et en adoubant ses deux principaux affidés pour représenter ses intérêts sur le terrain: les séparatistes du STC au Sud et les partisans de l’ancien président Saleh à l’Ouest. Aucune de ces deux forces ne reconnaissant sa légitimité, le Président Hadi doit s’appuyer davantage sur ses partenaires islamistes d’al-Islah —ce qui contribue en retour à faire grimper la tension puisque cette organisation proche des Frères Musulmans est considérée par les EAU comme leur ennemi principal au Yémen…

Là où ça fait mal

Bien évidemment, les Houthis se sont empressés d’appuyer là où ça fait mal… Le 1er aout, un missile balistique lancé par les rebelles tuait 36 personnes lors d’une parade militaire à Aden, dont un important commandant des séparatistes du STC. Ces derniers ont aussitôt manifesté dans la ville en dénonçant les rebelles Houthis bien sûr, mais également “la collaboration de certains officiels du gouvernement, des membres des Frères Musulmans tout particulièrement, qui ont aidé les Houthis à attaquer Aden”.

En représailles, le 7 août, le STC a appelé ses militants à s’emparer de toutes les institutions gouvernementales. Trois jours plus tard, ils s’emparaient du palais présidentiel… La situation depuis est des plus confuses, mais il est certains que les anciens partenaires de la coalition anti-Houthis se livrent à des combats acharnés.

Pour le Président Hadi, cela ne fait aucun doute, les attaques du STC sont téléguidées par les Émirats qui ont d’ailleurs reconnu avoir mené des attaques aériennes contre “des organisations terroristes” à Aden.

Il ne manque plus qu’une intervention armée de l’Arabie Saoudite pour contrer les attaques émiraties et la fête sera complète —en bon amphitryon, c’est d’ailleurs précisément cela que le président Hadi vient de demander…

Aujourd’hui presque ouvertement en guerre, la coalition a volé en éclats et les séparatistes du Sud se sont emparés du palais présidentiel à Aden. Il y a encore trois mois à peine ces acteurs semblaient pourtant unis contre les rebelles Houthis (Chiites et, selon la plupart des observateurs, soutenus par l’Iran). Il ne manque plus qu’une intervention armée de l’Arabie Saoudite pour contrer les attaques émiraties et la fête sera complète.