Aberri Eguna 2018

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AE2018A l’occasion de l’Aberri Eguna 2018, ce dimanche 31 mars, deux grands rassemblements ont eu lieu. Le premier à Iruña à l’appel d’Independentistak Sarea. Le second à Donibane Garazi,  à l’appel d’EH Bai et d’Aitzina, s’inscrivant dans la même logique de l’appel d’Independentistak, et ayant pour objectif  de reconstruire et renforcer les liens sociaux, politiques, institutionnels et culturels que les états espagnol et français ont voulu détruire. L’engagement à “poursuivre la construction de notre pays” y a été renouvelé et “le droit de décider” à nouveau revendiqué.

Enbata.Info publie ici une traduction française de la déclaration du syndicat ELA, faite à l’occasion de l’Aberri Eguna 2018 (pour lire le texte original en euskara, cliquer ici). C’est l’analyse spécifique qu’a le syndicat ELA de la situation politique actuelle en Pays Basque sud, et dans l’Etat espagnol. ELA y donne son point de vue sur les conclusions à tirer du processus Catalan, sur les conditions de mise en place d’une stratégie souverainiste gagnante en Hegoalde, en même temps qu’il applaudit le travail réalisé de manière générale en Iparralde et le rôle du Lehendakari Etchegaray.

Aberri Eguna · 2018

À l’occasion de l’Aberri Eguna, le syndicat ELA revendique la pertinence des luttes syndicales et sociales pour construire une nation souveraine, bascophone, fondée sur l’égalité des genres et sur la reconnaissance des droits de toutes les personnes. Et cela face aux discours qui considèrent de telles luttes dépassées ou face à ceux qui les prennent pour des obstacles au progrès. ELA considère que le syndicalisme constitue un outil essentiel de résistance, tout en étant un facteur de démocratisation et de justice. Les luttes accompagnées par ELA tout au long de l’année écoulée – victorieuses pour la plupart – et la hargne avec laquelle patronat et administrations s’y sont opposés confortent notre syndicat dans son intime conviction : le syndicalisme constitue aujourd’hui un outil efficace pour faire face à un système économique et social contraire à nos aspirations nationales et de classe.

En ce jour d’Aberri Eguna, nous nous devons d’évoquer la Catalogne car ce qui s’y joue est essentiel pour notre avenir. Au cours de la journée historique du 1er octobre dernier, le mouvement indépendantiste a remporté une victoire morale et politique indéniable face à la négation, à la répression et à l’imposition. Outre les attaques préalables à la consultation, deux jours seulement avant le référendum, le Roi d’Espagne a appelé à l’alignement de tous les pouvoirs, réels et factices, pour imposer par la force le seul principe constitutionnel qui prévaut aux yeux de l’État : l’unité de l’Espagne. Les autres préceptes étant subordonnés à ce principe, il en résulte une violation des droits et des libertés fondamentales. Les conséquences sont claires : incarcérations, suspension de l’autonomie, départs en exil, etc. L’arrestation en Allemagne du président Puigdemont n’est que le dernier épisode en date de cette stratégie de décapitation des forces indépendantistes. C’est un véritable drame politique et humain qui se joue sous les yeux de l’opinion publique avec le silence complice de l’Union Européenne.

Il est urgent de tirer les conclusions de tels événements. La principale leçon à retenir est qu’il n’existe pas de bilatéralité entre parties inégales. C’est d’ailleurs ce qu’avait affirmé le général Armada en déclarant que le coup d’État de 1981 n’avait pas été un échec. Rappelons en effet que c’est à ce moment-là que furent fixées les limites réelles du développement des autonomies – des limites égales et uniformes pour toutes les régions de l’État espagnol. C’est pourquoi toute tentative d’approfondissement du niveau d’autogouvernement toute revendication d’une reconnaissance nationale sont intolérables aux yeux de l’État. Il en fut ainsi avec la proposition de nouveau statut politique défendu par le Président basque Ibarretxe et il en va ainsi actuellement en Catalogne. À partir de là, la seule unilatéralité est bien celle de l’État, qui s’impose par la force en Catalogne comme en Pays Basque.

Dans ce contexte autoritaire et centralisateur il nous revient de mettre en place des stratégies abordables, attrayantes et potentiellement gagnantes. Or, ce sont les personnes qui constituent le cœur de telles stratégies. C’est pourquoi nous pensons que le plus urgent est de doter de sens le moment présent, de nous préparer à une lutte de longue durée et de fixer des lignes de travail compréhensibles et suscitant l’enthousiasme chez ceux et celles qui souhaitent s’engager.

Proposer des perspectives exige, avant tout, de savoir définir correctement le moment présent et de décrire sans faux détours la phase politique et le positionnement des principaux acteurs. Ainsi, nous considérons que les principales forces politiques basques et, en particulier, les institutions au pouvoir, aussi bien dans la Communauté Autonome du Pays Basque que dans celle de Navarre, ne contribuent pas à une prise de conscience du déclin progressif de l’autonomie ni de celui de la démocratie elle-même. Au-delà de la sempiternelle allusion aux compétences non transférées, les méthodes de l’État espagnol pour limer nos prérogatives politiques sont volontairement dissimulées. Les recours présentés contre les lois adoptées par les parlements autonomes, de nombreuses compétences grignotées ou révisées a posteriori par le Tribunal Constitutionnel ou par des Lois génériques, d’autres compétences gérées sous des conditions politiques imposées, les restrictions à l’autonomie convenues avec l’État comme c’est le cas de la Règle des dépenses ou de la Loi de stabilité budgétaire… En lien avec tout cela, on peut aussi souligner l’affaiblissement du Concierto économique  entre l’administration centrale et la Communauté Autonome Basque ou du Convenio économique avec la Communauté Forale de Navarre. Le potentiel de cette Entente est lui neutralisé, et de façon tout à fait « concertée ».

Selon ELA, un processus souverainiste exige que les citoyennes et citoyens soient conscients de l’importance de l’érosion de l’autonomie et, plus précisément, de la portée de l’article 155 déjà en vigueur dans les faits depuis de nombreuses années. Cette érosion a pour objectif l’application systématique des formules économiques et sociales les plus néolibérales, par le biais du coup de force constitutionnel ayant entraîné la modification de l’article 135 de la Constitution.

De même, ELA exprime sa préoccupation vis-à-vis de la décision du Gouvernement basque et du Parti Nationaliste Basque (PNV) de maintenir contre vents et marées leur alliance avec les tenants de ce pacte d’État uniformisateur. Le Parti Socialiste et le Parti Populaire (espagnols), le premier étant à la tête de la coalition au pouvoir et le second, son allié, sont directement ou indirectement responsables de décisions extrêmement préoccupantes pour le monde abertzales comme, par exemple, l’application de l’article 155 et la suspension de l’autonomie catalane, l’incarcération de personnes accusées de délits absurdes, l’éloignement et l’application généralisée et injuste du premier degré pénitentiaire aux prisonnières et prisonniers basques (l’un d’entre eux, Xabier Rey, étant décédé récemment) ou les arrestations arbitraires de responsables politiques comme celles de la semaine dernière… La politique linguistique mérite une mention spéciale car c’est le point central de l’argumentation utilisée par l’espagnolisme dans ses disputes internes. La remise en cause du modèle éducatif par immersion en vigueur dans les écoles catalanes ne laisse  rien présager de bon pour notre langue. Sans oublier le mépris avec lequel le rapport sur les tortures rédigé par le médecin légiste Etxeberria, de renommée internationale, a été accueilli. Or, rien de tout cela n’influence l’action du Gouvernement Basque ni du PNV. En revanche, l’alliance PNV-PP-PSOE soutient les politiques antisociales, les coupes budgétaires et l’opposition à un syndicalisme combatif représenté par ELA. Dans un tel contexte, le discours de la bilatéralité avec l’État n’est qu’une ruse rhétorique visant à rendre présentables les arrangements virtuels au sein de cette Espagne en pleine centralisation.

En lien avec ces politiques antisociales et antidémocratiques, ELA considère que la gauche dans son ensemble doit, de toute urgence, appeler un chat un chat, définir les politiques qui s’imposent et proposer des alternatives. Car il n’y a pas de gauche sociale et politique sans pédagogie adaptée ni dialectique engagée envers le syndicalisme et les mouvements sociaux. À cet égard, les appels constants d’EH-Bildu et de certains mouvements sociaux adressés au Parti Nationaliste Basque en vue de conclure un Pacte de pays pour la défense du droit à l’autodétermination nous semblent de plus en plus incompréhensibles. Tout se passe en effet comme si la politique d’alliances du PNV n’était pas suffisamment parlante, comme si la réalité n’existait pas ou devait être ignorée pour l’analyse et la définition d’une stratégie.

Pour ELA, cette proposition permanente de pacte constitue une grave erreur. D’une part, parce qu’à de nombreuses reprises, les dirigeants du PNV ont nié que leur stratégie était l’accumulation de forces souverainistes. D’autre part, parce qu’elle exerce une pédagogie trompeuse dans la mesure où elle fait passer le nationalisme institutionnel  pour une force souverainiste. De plus, parce que cela masque le caractère néolibéral et antisocial des politiques appliquées par les gouvernements basque et navarrais. En outre, parce que cela enferme la stratégie souverainiste dans les limites d’un éventuel pacte entre élites, comme s’il s’agissait simplement de mettre d’accord entre elles les directions des partis. Et enfin, parce que cela banalise la difficulté du défi à relever. Car les événements de Catalogne ont mis en évidence le fait que les parlements ne suffisent pas, par eux-mêmes, à soutenir un processus souverainiste. Il faut du monde, beaucoup de personnes qui s’identifient à ce processus.

ELA ne partage donc pas cet entêtement visant à conclure un Pacte de pays  qui, en outre, ne serait pas conditionné par un programme progressiste. Il en résulte une relativisation de la question sociale, la non remise en question des politiques de fond et le mépris des alliances avec les mouvements sociaux et avec le syndicalisme revendicatif. Par ailleurs, les initiatives du Parlement basque telles que l’accord sur les Négociations Collectives (passant outre le fait que le Gouvernement basque est le principal patron du pays) ou l’accord sur les Inégalités de revenus salariaux (ne prenant pas compte de la nature politique du problème et  convoquant syndicats et patronat à une même table de dialogue social que l’on sait inutile) sont incompréhensibles. À moins que le but recherché soit une simple homologation institutionnelle.

Cet appel de la gauche à un hypothétique Pacte de pays acquiert une singularité en Navarre, par le biais d’un nouvel artifice qui est alimentée par une pédagogie équivoque. Expulser le navarrisme des institutions était une nécessité indiscutable. Pour autant, l’action du nouveau gouvernement ne correspond pas au changement politique et social tant attendu. Des choses ont été faites mais le changement politique et social reste à faire.

Nous disions que les personnes constituent le principal atout politique d’un processus souverainiste et qu’il nous faut beaucoup plus de gens :  des personnes en confiance, sachant défendre leur droit à être consultées et convaincues que leur décision doit être prise en compte. Nous sommes conscients du fait que, si le pari était sincère, l’ample majorité dont dispose le nationalisme basque au Parlement autonome constituerait un atout non négligeable. Mais le processus catalan a révélé que la souveraineté n’est possible que si l’ensemble des classes populaires sait que son sort est lié au processus souverainiste. Autrement dit, le mouvement souverainiste ne pourra rassembler les forces suffisantes pour briser la politique uniformisatrice de l’État espagnol que si les politiques du gouvernement autonome sont mises au service des classes populaires. Cette interprétation est d’ailleurs celle de nombreuses forces de gauche à l’issue du 1er octobre en Catalogne.

Le processus catalan nous a également permis d’assister à la délocalisation du grand capital et des entreprises emblématiques en vue de renforcer la stratégie de l’État espagnol. Une telle réalité n’a pourtant pas empêché le Député général Rementería de se prosterner devant ces pouvoirs à Madrid, en disant qu’il avait fait ses devoirs et imposé la fiscalité réclamée, ni la présence du Président du Gouvernement basque sur la photo de famille des entreprises cotées à la bourse de Madrid, l’Ibex-35. Nous pensons que le comportement de ces grandes entreprises en Catalogne devrait contribuer à forger un objectif très concret. Car, pour des raisons écologiques, climatiques et sociales, mais également pour des aspirations nationales, il est urgent de construire des outils (financiers, coopératifs, alimentaires, commerciaux, énergétiques…) respectant la terre et la justice sociale. Nous voulons parler d’expériences réelles, comme celle de la monnaie locale « eusko » en Pays basque nord. Nous souhaitons en définitive recréer les outils qui nous ont été volés par le capitalisme, pendant des décennies, pour les remettre à disposition de la société. Faute de quoi, nous resterons soumis au chantage permanent des forces économiques qui défendent elles aussi le status quo.

Un processus souverainiste social et unilatéral, comme celui défendu par ELA, exige la mise en place de références idéologiques et politiques de gauche, de classe et féministes. À plus forte raison, face à l’avancée de l’extrême-droite sur tout le continent. Saluons à cet égard la dimension politique de la grève féministe du 8 mars dernier. Ce fut en effet une journée historique à l’occasion de laquelle, nous, les femmes, avons clairement démontré que le système ne fonctionnerait pas sans notre contribution. Mais il serait inacceptable que le capital politique de cette grève sans précédent soit désactivé ou accaparé par le système. En conséquence, il est temps de préciser l’agenda politique, de fixer des revendications concrètes et les étapes suivantes d’un féminisme autonome, anticapitaliste et intégrant une perspective de classe.

En outre, les manifestations massives des retraité·e·s constituent un nouvel exemple de lutte sociale exemplaire, que nous soutenons sans ambages. Nous considérons que, dans ce cas-là aussi, il est urgent de préciser les revendications et de définir un discours véritablement alternatif et solidaire : un discours de gauche. La lutte féministe, en plein développement, et les mobilisations des retraité·e·s, montrent le potentiel de la lutte et de l’interpellation sociale pour conditionner et influencer la lutte politique.

Cette année encore, nous tenons à souligner le travail réalisé par les abertzale en Iparralde, souvent en collaboration avec des militants et forces de l’Etat français. Le désarmement d’ETA, en avril dernier, et le travail ultérieur sur la situation des prisonniers et prisonnières – qui débouche sur une évolution substantielle de la politique pénitentiaire – révèlent qu’un travail partagé est possible, sur la base d’objectifs concrets et que, contrairement à ce qui se passe au Pays basque sud, une confiance mutuelle règne entre organisations sociales, forces politiques et élus. Soulignons à cet égard l’audace et la vision du Lehendakari Etchegaray, qui a repris à son compte l’agenda de paix et de développement institutionnel, basé entre autres aspects sur la reconnaissance et la collaboration avec le mouvement social.

Le syndicalisme est en prise avec les aspirations concrètes et ressenties par les travailleuses et les travailleurs. Et il doit le rester. Pour notre syndicat abertzale, ce terreau de besoins objectifs et ressentis constitue une scène privilégiée pour proposer un projet national, attrayant et réalisable. Car nous avons souvent le sentiment que les forces politiques et les mouvements sociaux peinent à placer les questions sociales et syndicales au centre de leurs préoccupations en vue de promouvoir un processus national.

Par ailleurs, nous sommes conscients que la crédibilité du syndicalisme abertzale vis-à-vis du défi souverainiste dépend de sa capacité à créer des espaces de collaboration exempts de toute logique compétitive, afin d’apporter des réponses à un monde du travail précarisé. Ainsi, ELA considère avoir formulé honnêtement les conditions matérielles et pratiques d’une alliance syndicale capable de remédier à une telle précarité sociale et de l’emploi. Car, face à une précarité croissante, la seule réponse décente possible consiste à identifier et à renforcer des espaces de lutte, de conflit et de grèves. Il nous revient de fournir les moyens pour rendre cela possible. Après des années de crise, de nombreuses luttes sociales et liées à l’emploi se réactivent. Dans le monde du travail, progressivement et de manière de plus en plus pressante, les gens prennent conscience que le cycle économique change et que notre heure arrive, l’heure des travailleurs et des travailleuses. Le syndicalisme ne peut manquer ce rendez-vous. En tous cas, pas ELA.
En Euskal Herria, mars 2018

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