Réflexes, récits et sens collectif (2/2)

Couverture du livre « Les marchands de doute » de Naomi Oreskes et Eric Conway (Éd. Le Pommier, 2012)

Suite et fin de l’article : Réflexes, récits et sens collectif (1/2)

Quelle importance ont les récits dans notre compréhension du monde et de ce qui s’y joue ? Dans cette seconde partie, intéressons-nous aux récits en tant qu’éléments structurant notre rapport aux autres et au monde.

Le monde que construisent les récits

Dans l’article précédent, j’expliquais que les plus grandes compagnies pétrolières – parmi les premières à avoir financé des recherches sur les impacts de leurs activités sur le climat puis constaté que les conclusions de ces recherches n’allaient pas dans le sens de leurs affaires – ont choisi de dissimuler ces résultats et de semer activement le doute sur la question du climat, de façon à retarder et affaiblir le plus possible toute mesure globale de réduction d’émissions de GES. Ces activités de fabrication du doute ont été bien documentées par Naomi Oreskes et Eric Conway dans leur livre « Les marchands de doute » (Éd. Le Pommier, 2012). Cette fabrication du doute passe par la diffusion d’un récit, c’est à- dire un ensemble d’éléments narratifs qui donnent une explication au monde, explication qui convoque des symboles et des images plutôt que des faits et des analyses. Ainsi, dès que les premières alertes sur le changement climatique se sont fait entendre, les marchands de doute ont diffusé un récit selon lequel les lanceurs d’alerte (scientifiques ou militants pour le climat) souhaitaient restreindre nos libertés, mûs par une panique fondée sur des éléments irrationnels. Et, face à cette soi-disant irrationalité liberticide, ils se posaient en gardiens de la raison et d’une économie profitant à tous. Chacun des éléments de ce récit est réfuté par les faits, mais ce n’est pas ce qui leur importait ; ce qui leur importait était le pouvoir de conviction de ce récit, basé sur sa capacité à être en résonance avec une vision du monde suffisamment partagée. Autrement dit, ça marche car ça répond à ce que les décideurs ont envie d’entendre : « pas besoin de changer quoi que ce soit, continuons sur notre lancée ».

Outre les marchands de doute, les promoteurs de l’inaction climatique ont également un autre récit, celui de la technique qui nous sauvera, de la croissance (fondée sur les énergies fossiles) qui renforcera nos capacités d’adaptation, et de l’histoire humaine dans laquelle « on s’est toujours adapté ». Là aussi, bien que chacun de ces arguments soit réfuté par les réalités physiques des ressources en métaux et en énergie, et par la rapidité sans précédent de la hausse actuelle des températures, ils fournissent quand même un outil idéologique puissant qui se cale parfaitement dans les systèmes de valeurs des décideurs. Même s’il ne s’en prend pas à l’existence du changement climatique, ce récit répond de même à ce que les décideurs ont envie d’entendre : « pas besoin de changer quoi que ce soit, continuons sur notre lancée ».

Les récits ne sortent pas de nulle part

En comparaison, faute de récit sur lequel s’appuyer, les scientifiques et les militants pour le climat sont beaucoup moins bien équipés, car pour l’heure ils restent uniquement sur le terrain des faits et des analyses. Il est bien sûr fondamental d’expliquer le problème, ses causes et ses effets, mais cela est fait depuis des décennies. A elles seules, ces explications ne font pas levier suffisamment fort pour changer la perception du monde, si elles ne sont pas accompagnées de récits capables d’agir sur les imaginaires.

Comme le rappelle Marie Peltier, l’adhésion à des récits de défiance générale, actuellement massive, n’est pas tant une question de rapport aux faits que de rapport au monde. Quand quelqu’un ressort l’argument maintes fois démenti depuis plus de 10 ans selon lequel « il faisait plus chaud pendant l’optimum médiéval » ou « c’est à cause des cycles solaires », ce qu’il exprime n’est pas littéral – bien souvent, il ne maîtrise pas les concepts qu’il brandit – mais est à comprendre dans le cadre d’un récit selon lequel le changement climatique serait un prétexte pour nous faire accepter des contraintes que nous n’accepterions pas autrement, et selon lequel il est finalement inutile d’agir pour le climat.

Les récits sont tellement puissants qu’ils pèsent parfois même plus lourd que le réel qui nous saute aux yeux : au sud des Pyrénées, 2023 a poursuivi le long épisode de sécheresse qui touche l’ensemble de la péninsule ibérique depuis bientôt trois ans. Le bilan est lourd en termes de dégâts sur des écosystèmes déjà fragilisés, et de pertes économiques : production d’huile d’olive réduite de moitié, nombreux champs de céréales non fructifiés – 75% de la consommation céréalière espagnole devra être importée cette année –, mortalités massives d’arbres fruitiers. Le risque élevé de désertification de la péninsule ibérique a longtemps été l’objet d’alertes des climatologues, et logiquement, cette situation devrait provoquer un sursaut d’action pour rendre le territoire moins vulnérable. Une majorité de la population a bien sûr pleinement conscience des enjeux, mais en parallèle on a également vu se répandre des rumeurs prétendant que si la sécheresse persistait autant c’est parce que l’Agence Espagnole de Météorologie (AEMET) elle-même manipulait la basse atmosphère à l’aide de produits chimiques répandus par avion pour porter tort aux intérêts nationaux espagnols, ou était au moins complice d’une telle manipulation. Plusieurs figures publiques de l’AEMET se sont vu qualifier de « criminels », « assassins », « mercenaires d’une information au service du mal », « manipulateurs », « vous le paierez », « on vous surveille », « ne nous prenez pas pour des cons », « ils nous assèchent et vous êtes leur porte-parole », et autres remarques du même style.

 

Les récits sont tellement puissants qu’ils pèsent parfois même plus lourd que le réel qui nous saute aux yeux.

Pour ceux qui tiennent absolument à croire que la question du changement climatique est une fausse excuse « imposée par les élites globales », la cause d’une sécheresse hors normes ne peut pas être dans un changement climatique bien réel et prévu de longue date, mais se trouve nécessairement ailleurs, quitte à nier l’évidence et à propager des rumeurs aussi improbables que paranoïaques.

Des récits plus porteurs

Nos sociétés actuelles sont caractérisées par leur individualisme et par la dominance décisionnelle et médiatique des classes riches, qui ne souffrent pas de mal-logement, de précarité énergétique, de flicage social ou de racisme.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les récits collectifs dominants tournent beaucoup autour de nos libertés individuelles (dans lesquelles la consommation tient une grande place) et de ce qui les menace, quitte à inventer des menaces très alambiquées. Dans des cas extrêmes, ces menaces inventées serviront à souder la population contre un « ennemi de la nation », qu’il s’agisse des mystérieux « assécheurs de l’Espagne » ou, comme en Grèce, des migrants accusés d’avoir allumé et propagé les incendies de la région d’Evros puis d’empêcher le travail des pompiers « en lançant des pierres sur les canadairs » (aussi absurdes que soient ces rumeurs, beaucoup y ont cru) alors même qu’ils étaient les premières victimes de ces incendies. Ces coupables désignés font ainsi partie d’un récit qui remplit une fonction politique : permettre une plus grande cohésion entre d’une part certains leaders politiques, et d’autre part des gens ordinaires ayant des intérêts matériels opposés, mais pouvant se retrouver dans une certaine vision du monde qui infuse ces récits. Il est donc dans l’intérêt des leaders politiques en question de mettre en avant ces récits qui permettent par ailleurs, en dirigeant l’attention et la colère vers ces « ennemis » fabriqués, de continuer à ne pas s’occuper du changement climatique et de ses implications sociales, autrement dit de faire perdurer un ordre social non soutenable et inégalitaire.

A l’opposé, les récits qui concernent notre survie collective sont largement inaudibles malgré l’ampleur des enjeux. Ce déséquilibre ne doit rien au hasard : dans une société dont les piliers centraux seraient le soin – aux écosystèmes et aux personnes – et l’entraide, notre attention serait portée sur le collectif, perçu comme le socle dont dépend tout le reste, comme le tronc commun dont dépend chaque brindille que nous sommes, et qui dépend en retour de la santé de chaque brindille.

 

Dans une société dont les piliers centraux seraient le soin – aux écosystèmes et aux personnes – et l’entraide, notre attention serait portée sur le collectif, perçu comme le socle dont dépend tout le reste.

Cette vision du monde se retrouve chez nombre de peuples premiers et ses postulats sont confirmés par l’étude des écosystèmes. Dans une telle vision du monde, ce ne serait pas du tout le même genre de récit qui habiterait nos imaginaires, ce seraient des récits capables de canaliser la défiance générale vers des chemins non individualistes et non calqués sur l’idéologie dominante qui sacralise la propriété privée et sacrifie la solidarité collective. Ces récits désigneraient sans ambages les ennemis de l’humanité : l’industrie pétrolière qui a menti et désinformé sur le changement climatique, et condamné ce faisant des centaines de millions de vies ; les riches qui se soustraient à la solidarité en fuyant l’impôt (s’il y a une « élite globale », ce serait plutôt là qu’elle se trouve) ; et plus largement tous ceux qui accaparent des ressources qui devraient être communes.

Dans ces récits, nous comprendrions qu’une société qui ne protège pas ses membres les plus vulnérables n’est pas une société mais une pyramide alimentaire dans laquelle chaque niveau dépouille celui au-dessous jusqu’à devenir soi-même le niveau le plus bas. Dans ces récits, l’individualisme serait une tare évidente, car tout le monde comprendrait que notre ciment social est une culture de la participation où chacun.e contribue à construire les conditions d’une vie digne pour tous et toutes, et où nous nous saisissons des moyens d’agir en ce sens. C’est peut-être là que se trouvera la bascule la plus importante : redessiner notre monde commun, et nous rendre collectivement en mesure de reprendre la main dessus.

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