
À la veille des élections municipales en Iparralde, Enbata interroge l’état réel des politiques linguistiques publiques et les marges d’action possibles. Peio Jorajuria, militant de la confédération associative Euskal Konfederazioa, répond à nos questions.
Assiste-t-on aujourd’hui à la fin d’un cycle politique dans la gouvernance et le financement de la politique linguistique publique ?
L’échec des négociations sur l’augmentation du budget de l’Office Public est l’illustration parfaite de la fin d’un cycle : celui du pacte politique qui était au cœur de la fondation de cet outil. L’OPLB a pour fonction de réunir les acteurs publics de la politique linguistique pour qu’ils définissent et mettent en œuvre ensemble une politique concertée. À un rythme certes trop lent et avec une ambition trop faible pour le monde associatif, mais il a au moins longtemps rempli ce rôle. La machine est désormais grippée. Certaines collectivités membres de l’Office ne se sentent plus engagées par les décisions qu’elles y ont prises. On aboutit à un espace de concertation devenu creux si les décisions sur les moyens se prennent à Pau, Bordeaux ou Paris. C’est d’autant plus vrai quand on parle de gel budgétaire, voire de baisse comme à l’Institut Culturel Basque.
Pourquoi l’application du droit à passer des examens en langue basque reste-t-elle bloquée au sein de l’Éducation nationale ?
Le combat est juridiquement gagné, mais se heurte à un refus de mise en application de la part de l’administration. C’est un droit prévu par le Code de l’éducation et par les circulaires de l’Éducation nationale. Pourtant, il a fallu se battre pour l’appliquer aux épreuves du brevet, et il faudra se battre encore pour le baccalauréat. Au-delà des questions de principe et de respect du travail fourni par les élèves et les équipes enseignantes, il faut rappeler qu’en petite et moyenne sections, plus de la moitié des familles d’Iparralde choisissent l’enseignement bilingue ou immersif. Ce chiffre chute au collège et plus encore au lycée. Ce n’est pas parce que les familles changent d’avis, c’est parce que l’offre est insuffisante ou inadaptée. Les examens jouent un rôle majeur dans la définition de cette offre. On l’a vu lorsque la rédaction en basque des épreuves de sciences au brevet a été interdite : certains établissements ont cessé d’enseigner les sciences en basque. C’est la même chose au lycée où le plus gros du volume horaire est consacré aux enseignements de spécialité, trop souvent dispensés en français parce que l’épreuve finale l’est. En maintenant cette interdiction, l’administration entrave les écoles dans leur mission de former des locuteurs complets.
En quoi la lettre adressée par le préfet aux maires révèle-t-elle les limites actuelles de la politique linguistique menée par l’État ?
Le courrier envoyé par le Préfet aux maires le 3 décembre est totalement anachronique. Il met en avant des miettes distribuées et demande au peuple de ne plus avoir faim. Une politique linguistique est une véritable politique publique et, en tant que telle, elle s’évalue. De même qu’une politique écologique se chiffre en tonnes de CO2, une politique linguistique s’évalue en nombre de locuteurs créés, en taux d’usage ou en visibilité dans l’espace public, et non par des chiffrages budgétaires en trompe-l’œil. Un enseignant coûte la même chose à l’État, qu’il s’exprime dans une langue ou dans l’autre ; il n’y a aucun surcoût. L’argent distribué par l’OPLB aux associations ne vient que très partiellement compenser les carences des pouvoirs publics — et notamment de l’État — dans leurs missions de promotion et développement des langues régionales, pourtant inscrites dans la loi. La réponse des maires est intéressante : elle montre que nous avons des représentants formés à ces questions, et qui n’acceptent pas de tels comportements de la part du représentant de l’Etat.
Faut-il changer de stratégie pour atteindre l’objectif de 30 % de locuteurs et sortir durablement l’euskara du statut de langue en danger ?
L’objectif d’atteindre le taux de 30 % de bascophones en Iparralde, longtemps porté par Euskal Konfederazioa, est désormais l’objectif affiché de l’OPLB. S’il est symbolique, c’est aussi un cap chiffré permettant de mesurer les avancées. La méthode (transmission familiale, école, enseignement aux adultes) est connue et réalisable. Elle nécessite cependant des moyens que l’OPLB n’a pas encore mis sur la table. Le nombre de locuteurs n’est pas le seul critère : il faut aussi agir sur l’usage, la motivation, les loisirs, les médias et le cadre juridique.
La co-officialité constitue-t-elle un horizon politique réellement accessible ou le terrain d’un affrontement idéologique de long terme ?
La situation des langues dites régionales est actuellement bloquée en France, non pas à cause de la Constitution, mais à cause de son interprétation. Le débat n’est pas uniquement juridique, il est idéologique. Nous faisons face à un bloc qui considère la langue française comme intrinsèquement supérieure. C’est une vision irrationnelle, à contre-courant des réalités mondiales. Nous sommes sur un territoire plurilingue qu’il est tout à fait possible de reconnaître juridiquement. Mais il faudra se battre pour faire reconnaître le droit de vivre en basque au Pays Basque.
Quel rôle concret les communes et l’Agglomération peuvent-elles — et doivent-elles — jouer dans la revitalisation linguistique à l’approche des municipales ?
Ces élections sont cruciales, car ce sont les seules où les électeurs d’Iparralde peuvent influer directement sur un échelon public en charge de la langue. Les communes ont un rôle moteur. C’est pour cela qu’Euskal Konfederazioa a publié un « baromètre de l’engagement », proposant 20 mesures concrètes pour une politique municipale efficace. Il faut maintenant s’assurer que les candidats prennent des engagements, pendant la campagne, et qu’ils les tiennent quand ils seront au pouvoir.
Pourquoi appeler à une grande mobilisation populaire à Bayonne en novembre 2026, et quels objectifs politiques poursuit cette initiative ?
Nous entrons dans une nouvelle phase politique, où il va être crucial de réaffirmer collectivement des fondamentaux, et de montrer à nouveau qu’en Pays basque, il y a une volonté partagée et déterminée de franchir un véritable cap sur la question linguistique. C’est dans ce sens qu’Euskal Konfederazioa veut ouvrir une nouvelle phase qui aboutira à une grande mobilisation, dans la rue, le 21 novembre 2026.
