Lettre à un jeune abertzale 2-2

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Educateur. Engagé dans le mouvement abertzale depuis le Procès de Burgos. Responsable de la chronique Hegoalde dans Enbata.
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Jakes Abeberry eta Jean-Louis Davant

Jakes Abeberry eta Jean-Louis Davant

Manu Robles-Arangiz fundazioa et Eusko Ikaskuntza ont organisé une journée au Musée Basque de Bayonne à l’occasion des 50 ans du journal Enbata. Lors de la table ronde qui a terminé cette rencontre, autour de Patxi Noblia, Jean-Louis Davant, Jakes Abeberry et Christiane Etchalus, la question d’un jeune abertzale est restée quelque peu sans réponse. Ellande Duny-Pétré tente aujourd’hui de lui répondre. Partie 2-2, suite de la Partie 1-2.

Nehore ez da ikasirik sortia

L’intelligence, la créativité, cela s’entretient. Il faut faire faire du sport à ses méninges et les relaxer pour qu’elles marchent mieux. Je vais te raconter trois anecdotes. Tu sais la pression énorme à laquelle sont soumis les chefs d’Etat, sommés à chaque instant de prendre des décisions lourdes de conséquence. Deux socialistes, Felipe Gonzalez et François Mitterrand, prenaient toujours le temps de faire autre chose afin de résister à cette pression, lutter pour «conserver vivante sa fraîcheur d’esprit», sa créativité nécessaires à l’art de gouverner, comme disait le premier. Il se passionnait pour la culture des Bonsaïs et avait une serre dans les jardins de la Moncloa. Mitterrand jouait au golf et voyageait secrètement, visitait des musées avec sa seconde femme. Quant à Xabier Arzallus, la tête baissée, il ruminait seul en arpentant pendant des heures le sol de la grande terrasse de son appartement.

Autre anecdote que je tiens de Jakes Abeberry. Il est évident que dès le départ, il avait bien un potentiel. Bainan, nehore ez da ikasirik sortia, personne n’est sorti tout armé de la cuisse de Jupiter… Lorsqu’il était un grand adolescent, Jakes s’entrainait avec ses frères, Koko et Maurice qui deviendront avocats au barreau de Bayonne, Pierre qui sera avocat puis prédicateur dominicain. A quoi s’entraînaient les frères Abeberry? Sur un thème, une affirmation  choisis au hasard, l’un étant pour, l’autre étant contre, ils passaient des heures à argumenter, à répliquer, à organiser, à structurer leur pensée.

Tout le monde connaît la qualité des intellectuels juifs dans le monde et à qui l’humanité doit tant. Une des plus grandes communautés juives vit à New-York. Tous les matins pendant une heure, ils sont nombreux à faire une séance de commentaire de la Thorah. Pas forcément parce qu’ils sont tous très croyants. Il s’agit aussi et surtout de se délier l’esprit, d’argumenter, de structurer sa pensée.

Je ne vais pas te conseiller de jouer au golf ou de te convertir au judaïsme… Mais lorsque l’on est le nez sur le guidon, absorbé dans une vie militante intense, il faut savoir relever la tête et penser à autre chose. Quant à l’art des joutes oratoires, le rôle des partis politiques basques serait précisément de proposer des formations aux militants, les partis français ou de grandes écoles le pratiquent. Hier le PCF a beaucoup développé cette démarche, ses membres étant issus de classes populaires, souvent moins scolarisés que les autres, souffraient de pas mal d’handicaps.

Trouver son rythme, sa cadence

Michel Burucoa

Michel Burucoa

L’usure, le découragement, le doute, l’aigreur, le ressentiment, ce sont les principaux écueils de la vie militante quotidienne. Il faut les connaître et connaître ses limites. Notre projet est immense, nous sommes encore loin d’atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés. Le militantisme est exigeant, il entraîne souvent des choix difficiles, voire des sacrifices. Avec l’enthousiasme de nos vingt ans, nous sommes tous passés par des moments de découragement, de ressentiment. Face à une épreuve, une situation, une décision inacceptables, certains parviennent à tourner la page très vite. Louis Inchauspe, le père de Michel, qui fut président du Conseil général de Basses-Pyrénées, disait que «faire de la politique, c’est d’abord parvenir à avaler une couleuvre par jour»… Lorsque l’usure et le ressentiment sont trop forts, il faut savoir prendre le temps de décrocher, d’équilibrer sa vie, de respirer, de lire, de faire du sport, de rêver, d’aimer, de changer d’air. Ce ne sera pas une perte de temps dans cette vie trop courte. Pas de complexe à avoir ni de sentiment de culpabilité, nous sommes tous faillibles et il faut travailler le mieux que l’on peut, sans subir «la dictature de l’idéal du moi», comme disent  les psys. Dans un groupe d’action, les autres membres seront attentifs à ces situations et feront l’effort d’être aidants, même si cela est difficile sur le moment en terme de répartition des tâches à prendre en charge. Mais c’est essentiel, car l’usure de l’un use les autres et j’ai connu des organisations qui se sont effondrées du fait de ces phénomènes. L’autre contre-feu, c’est de trouver son rythme de vie, sa cadence, de doser son effort, tel un marathonien. Comme en musique, c’est cela qui compte pour entretenir «le dur désir de durer». L’hygiène de vie est essentielle: le temps de sommeil, la nourriture, prendre soin de son corps qui est un bien extrêmement précieux. Je connais des militants qui ont brûlé la chandelle par les deux bouts, ils arrivent à 50 ans, usés jusqu’à la corde. C’est très dommage pour eux et pour Euskal Herria. Le 20 juillet au Musée Basque, tu as vu comme moi la vigueur d’esprit, la clarté d’expression de Jakes Abeberry. Il a 83 ans. A son âge, il nous surclasse tous. Je nous souhaite d’être aussi verts que lui, aussi vifs et plein d’ardeur, animés par le même feu sacré, lorsque nous serons octogénaires…. Si terrassé par la fatigue, tu souhaites te mettre en retrait, je te conseille de te laisser traverser par la parole, la pensée de quelques hommes, par exemple celle des philosophes stoïciens de l’Antiquité: Les Pensées de Marc-Aurèle, le Manuel d’Epictète, les lettres à Lucilius de Sénèque. Il ne s’agit pas de philo hyper-théorique sur des questions totalement éthérées. C’est une philosophie enracinée dans la vie. Cela aide bien. Pas mal d’hommes politiques lisent ces auteurs pour se ressourcer. La lecture des grands écrivains peut aussi être d’un bon secours. De Bitoriano Gandiaga à Iratzeder, en passant par René Char, Dostoiewski, Saint-John Perse, William Shakespeare… le choix ne manque pas. Ce sont de grandes eaux où s’alimente l’espoir de l’homme. Même si tu n’es pas croyant, un jour tu ouvriras les Evangiles. C’est un très grand livre de vie.

Prix Nobel ou poteau d’exécution

Txillardegi

Txillardegi

L’art de la négociation, du compromis. à deux pas de la compromission. Dans tous les domaines, l’issue d’un combat, d’un bras de fer avec un adversaire institutionnel, le second tour d’un scrutin avec ses alliances nécessaires, l’opportunité ouverte par un changement ministériel ou de majorité, un changement politique imprévu (3), signifient qu’arrive le temps de la négociation et du compromis. C’est le moment-clef le plus difficile qui soit , propice aux tensions internes, aux déchirements qui peuvent être fatals à l’association, ou au mouvement dont tu fais partie. Négocier, c’est la plupart du temps accepter de perdre un peu pour gagner un peu, trouver avec l’adversaire un terrain d’entente qui permettra de sortir du conflit. C’est forcément insatisfaisant. Souvent, le leader est sur la sellette, il finira soit en Prix Nobel, soit sur le poteau d’exécution. A un échelon plus modeste, les militants abertzale, déjà fatigués par le bras de fer, doivent se préparer à cette étape décisive et complexe et faire corps tous ensemble. Pourront alors être définies les conditions d’un accord de sortie du conflit, un calendrier, les moyens et les garanties de sa mise en oeuvre. Le leader du Sinn Féin, Gerry Adams dit qu’arrêter la guerre est plus difficile que la poursuivre et qu’il a passé plus de temps à convaincre ses propres amis que ses ennemis sur la nécessaire évolution du conflit au travers d’un accord. Dans ces situations, il est facile de jouer les maximalistes et de faire tout capoter. Comme disait mon père, «un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure». L’exemple des deux dirigeants canaques, Jean-Marie Tjibaou et de Yeiwéné Yeiwéné, assassinés par d’autres indépendantistes canaques, peu après la signature des accords de Matignon, est terrible à cet égard. «Gardez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge» …

Ne pas rejeter, convaincre

Telesforo Monzon

Telesforo Monzon

Convaincre, intégrer. Ces mots-là seront aussi les maîtres-mot de ton action. Roger Idiart, un autre grand militant lui aussi, qui a tant œuvré à Enbata, à Lauburu, en Soule, qui a écrit pastorale et chansons, disait souvent: «On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre!» Comme beaucoup de choses simples, c’est très vrai. Le mouvement encore minoritaire qui est le nôtre en Iparralde a d’abord pour objectif, non pas de rejeter, de faire peur par sa radicalité, mais de convaincre, d’être pédagogue, de séduire celui qui ne partage pas notre projet politique, de l’attirer à notre cause, ou d’en faire un compagnon de route, de développer son adhésion.

Je m’appelle Duny-Pétré. Tu vois bien que mes ancêtres ne sont pas Basques. Au XIXe siècle, les Duny et les Pétré étaient en somme les immigrés de l’époque. Les Basques de Garazi les ont accueillis. Peu à peu, ils se sont intégrés. Dans leur maison du quartier Portaleburu à Donibane Garazi, les Pétré ont à leur tour accueilli des Basques du Sud, réfugiés carlistes de la deuxième guerre, vaincus par les Christinos. Tu vois, dans les familles de ce pays, l’accueil, «ongi etorri», ne sont pas un vain mot que l’on affiche en été pour les touristes. C’est une pratique. Aujourd’hui plus qu’hier, cet effort d’accueil véritable et d’intégration nous attend. Le Pays Basque est déjà habité par beaucoup de non Basques. Notre travail d’intégration est donc essentiel.

Transmettre à la génération qui vient. Un de mes amis, Kepa Etchandy, militant abertzale haut en couleur, est fier de «la plus grande réussite de sa vie: ses deux filles qui sont euskaldun, Maia et Leire». Et depuis quelque temps, Kepa est très préoccupé par une question: celle d’un nécessaire baby boom basque que l’on attend toujours… Cela pose la question de la transmission de l’abertzalisme à la génération qui viendra après la tienne. Pour un petit peuple dépourvu de souveraineté, donc soumis aux décisions et aux lois de ses adversaires, la question est essentielle, s’il ne veut pas finir comme les Occitans landais, les communistes ou les gauchistes: une espèce en voie de disparition. Quel était le premier souci des mères juives pendant les deux mille ans d’exil de ce peuple, hors de son territoire? Elles étaient toutes obsédées par le désir de voir leur fils épouser une juive et non pas une chrétienne. Ce fait historique fera hurler les jacobins de tout poil, au nom de la république et de la lutte contre le repliement identitaire, communautariste, voire raciste. Et pourtant, il s’agit bien d’une des raisons pour lesquelles les juifs sont parvenus à tenir le coup pour reconstruire Israël.

Korrika en grand

Comme à la Korrika, nous te passons le relai. L’abertzalisme que tu construiras avec ta génération ne sera pas comme le nôtre, il sera le tien. Et je ne te ferai pas le coup de Cicéron à la fin de sa vie, à Rome il y 2000 ans: il rouspétait contre tous les jeunes d’aujourd’hui qui sont nuls et bourrés de défauts… alors que de son temps, bien sûr, c’était autre chose! La voie que tu empruntes est escarpée. Elle semble longue, ton parcours t’apparaîtra un jour très court. Ce ne sera pas un chemin de roses trémières et de jeunes filles en fleur. Le monde abertzale a des épines, nous avons des conflits durs parfois, des rivalités, comme dans tout groupe humain. Mais dans l’ensemble, c’est bien. Tout simplement parce qu’en Iparralde, nous sommes encore peu confrontés à des enjeux d’exercice du pouvoir. Donc c’est d’abord la générosité, l’élan qui priment. Tu y rencontreras des femmes et des hommes hors du commun. Lutter pour un idéal, vouloir construire un Pays Basque dans un monde plus juste et plus fraternel, militer, sont une chance, un bonheur. L’entrain, l’humour et la gaîté seront donc chaque matin à l’ordre du jour et attention à ne pas attraper «une tête couleur piment au vinaigre» ou de janséniste tradi ! Henri III de Navarre (futur Henri IV de France) eut un parcours très mouvementé. Lorsqu’on lui présentait un futur collaborateur, évidemment bourré de qualités éminentes, il demandait toujours: «Est-ce qu’il sait rire au moins

La flamme des grands ancêtres

Ma lettre ressemble à un catalogue de bonnes intentions, le rêve d’une démarche, d’une action parfaites. Moi-même, je suis loin d’avoir suivi ces beaux conseils et j’ai commis pas mal d’erreurs. A chacun de contribuer à l’édifice commun, le mieux qu’il peut. Le parcours sans faute, c’est tout juste bon pour les chroniques nécrologiques. La règle de notre vie veut que chacun avance en aveugle, comme dans la recherche fondamentale, sans savoir immédiatement les effets des décisions prises. La part de la chance et du hasard a elle aussi son importance. Mais l’essentiel est de garder vivante, de répandre, de transmettre ce sentiment d’appartenance, cette flamme, née en Biscaye voici un siècle, jaillie en Iparralde en 1960. Nous l’avons reçue en héritage de la part de nos grands ancêtres: Agusti Chaho, Telesforo de Monzon, Gabriel Aresti, Sabino Arana Goiri, Bernat Detchepare, Txillardegi, Manex Erdozaintzi-Etchart, Xabi Etxebarrieta… Ce grand projet, cette part du rêve et d’utopie qui nous portent, sont notre bien le plus précieux, un peu comme le lyrisme, «une étrange énergie qui ose se confronter à la mort». Elle nous relie à d’autres, tu la transmettras à ceux qui demain seront sur ce morceau de terre.

(3)   La dernière vague d’accession de peuples à l’indépendance peu après la chute imprévue de l’empire communiste est assez significative à cet égard. Pays baltes, ex-Yougoslavie ou pays du Caucase se sont engouffrés dans une fenêtre de tir qui s’est vite refermée.

Un commentaire

  1. Xavier
    Publié le 24/09/2013 à 21:32 | Permalien

    Intéressant dans son ensemble de réflexion, effrayant dans la dérive tentatrice de l’entre-soi procréatif !
    Dommage!
    On peut transmettre des valeurs fortes du pays où l’on vit, que l’on aime, dans sa richesse singulière à préserver… que l’on vienne d’ici ou d’ailleurs! Comme pour vos descendants si j’ai bien suivi.
    Le dit pays n’en sera à mon sens que plus riche s’il sait intégrer et faire fructifier cette diversité inéluctable qui la compose en la transcendant dans un projet commun singulier (ici Abertzale).

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