
William Hamlet, président de KABIA – Maison de l’Économie Sociale et Solidaire en Pays Basque – , revient sur les fondements de l’ESS, son ancrage historique au Pays Basque nord, ses dynamiques actuelles et les leviers d’action pour renforcer ce modèle économique au service de l’intérêt général.

Enbata : Comment définiriez-vous l’économie sociale et solidaire (ESS) ?
William Hamlet : L’économie sociale et solidaire est une manière d’entreprendre présente dans tous les champs d’activités. Elle repose sur une activité économique ancrée dans son territoire et guidée par trois principes fondamentaux : une utilité sociale et environnementale, une lucrativité limitée et une gouvernance partagée.
Concrètement, l’activité doit répondre à un besoin social ou environnemental, la richesse créée sert d’abord au maintien et au développement de l’activité, et les décisions sont prises collectivement selon le principe « une personne = une voix ».
Ces principes sont reconnus juridiquement à travers différents statuts : associations, mutuelles, coopératives (SCOP, SCIC), fondations, ainsi que, depuis la loi Hamon de 2014, certaines entreprises commerciales intégrant ces engagements dans leurs statuts.
Historiquement, quelle forme l’ESS a-t-elle prise en Pays Basque nord ?
L’ESS s’est d’abord développée à partir de traditions locales d’entraide et d’organisation collective, qui ont pris la forme de structures associatives et mutualistes.
“L’ESS s’est d’abord développée à partir de traditions locales d’entraide et d’organisation collective, qui ont pris la forme de structures associatives et mutualistes.”
À partir des années 1960-1970, l’influence du modèle coopératif du Pays Basque Sud, notamment celui de Mondragon, a favorisé l’essor des coopératives. Ces dynamiques se sont construites en lien étroit avec une forte identité territoriale et des mouvements citoyens engagés dans le développement local.
Depuis les années 1990, l’ESS s’est progressivement structurée et institutionnalisée, devenant un pilier reconnu du développement économique territorial.
On peut citer en exemple la capacité du Pays Basque à se mobiliser pour permettre la création d’entreprises et l’emploi local avec l’association Hemen. Il y a aussi la capacité historique à mobiliser l’épargne populaire au sein notamment de Herrikoa, outil de financement du développement économique local, né au début des années 1980 et qui fait encore aujourd’hui référence.
Quelles sont aujourd’hui les principales caractéristiques et dynamiques locales de l’ESS ?
Le Pays Basque nord connaît une dynamique forte en matière d’ESS, reconnue bien au-delà du territoire. L’ESS est présente partout, avec une concentration sur le littoral liée à la démographie, mais c’est dans l’intérieur que sa part relative est la plus importante.
“L’ESS est présente partout, avec une concentration sur le littoral liée à la démographie, mais c’est dans l’intérieur que sa part relative est la plus importante.”
Dans les zones rurales, elle joue un rôle essentiel pour le maintien de l’emploi, des services à la population, du dynamisme culturel et du lien social.
Toutefois, une part importante des structures, notamment associatives, dépend encore des financements publics. Dans un contexte de baisse des budgets des collectivités, cela fragilise leur visibilité et leur avenir, même si certaines coopératives parviennent à un modèle économique autonome.
Pouvez-vous citer des exemples emblématiques de l’ESS ?
On peut citer l’Eusko, première monnaie locale d’Europe, qui permet de maintenir les richesses sur le territoire, ou encore I-Ener et Enargia, projets citoyens autour de l’énergie durable et de l’autonomie énergétique.
D’autres initiatives illustrent la diversité de l’ESS : le logement solidaire (Etxalde, Gurekin, Foyer Jeunes Travailleurs, Habitat Éco-Action, le COL…), l’agriculture et l’alimentation (Lurzaindia, Euskal Herriko Laborantza Ganbara, la ferme d’Uhaldia, BLE, les épiceries sociales coopératives….), l’économie circulaire (Aima, Patxama, la Manufacture du Pays basque, Resak…), la culture (une grande partie des structures culturelles ont un statut associatif), la finance solidaire (l’Eusko, Herrikoa), l’accompagnement social ou la santé (Atherbea, Zuekin, Goxa Leku, La générale).
Pourquoi la Communauté d’Agglomération Pays Basque s’engage-t-elle dans ce champ de l’ESS ?
L’ESS représente près de 13% des emplois du territoire et concerne tous les secteurs. Elle est donc pleinement intégrée au schéma de développement économique de la CAPB, au même titre que les autres filières.
“L’ESS représente près de 13% des emplois du territoire et concerne tous les secteurs.”
La collectivité dispose d’une élue déléguée et d’une chargée de mission dédiée. Historiquement, les structures de l’ESS sont aussi des partenaires essentiels des collectivités pour répondre à des besoins que d’autres acteurs ne couvrent pas.
Quelles actions peuvent être mises en œuvre pour renforcer ce secteur ?
Les enjeux portent notamment sur des partenariats financiers pluriannuels, l’accompagnement à la structuration, l’accès aux financements européens et privés, la prise en compte du fonctionnement dans les aides, ou encore l’accès aux marchés publics.
Il s’agit aussi de valoriser les missions d’intérêt général, d’aider à l’accès au foncier et de soutenir l’émergence de nouveaux projets, notamment par la sensibilisation dès l’école et l’accompagnement entrepreneurial.
Quels résultats observe-t-on déjà sur le territoire ?
On recense environ 1 200 établissements employeurs de l’ESS, représentant 13 700 emplois salariés, soit 12,6% des emplois du territoire. La dynamique est en croissance depuis 2012.
Mais au-delà des chiffres, l’utilité sociale et environnementale, ainsi que l’importance du bénévolat, restent encore insuffisamment reconnues et mesurées.

KABIA mène actuellement un travail qualitatif auprès de structures de l’ESS du Pays Basque nord avec qui elle coopère pour qu’à partir de leur réalité de travail on sur une plateforme de coopération les missions et activités, leurs valeurs ajoutées pour le territoire et leurs difficultés soient recensées. L’enjeu est de mieux connaître les spécificités de chacun pour construire des solutions communes à partir d’une coopération renforcée. Ce travail sera d’ailleurs mené en partenariat avec le Pays Basque sud par l’intermédiaire de Reas Navarra, dans le cadre d’un programme FEDER POCTEFA.
La coopération est le facteur opérant le plus caractéristique du Pays Basque. Les acteurs d’autres territoires nationaux sont souvent interloqués par le niveau de coopération et d’entraide déjà existant. Cette réalité prend son origine dans la conception très collective de la vie sociale et ce, depuis la maison familiale (Etxe) jusqu’à l’échelle du Pays Basque nord dans son ensemble.
En quoi l’ESS constitue-t-elle une voie d’avenir pour les nouvelles générations, ainsi que pour les personnes souhaitant contribuer à un territoire plus soutenable, solidaire et souverain ?
Face aux défis sociaux et écologiques majeurs de notre temps et à l’importance que les activités économiques ont dans la capacité de répondre aux défis contemporains, nous pensons que l’économie sociale et solidaire est une alternative nécessaire et porteuse d’inspiration pour les autres modes d’entreprendre.
“On peut faire une relation directe entre la richesse de l’écosystème ESS d’un territoire et sa capacité à résister aux chocs socio-économiques et disposer d’une meilleure qualité de vivre ensemble.”
L’analyse des activités ESS sur les territoires démontre leurs rôles essentiels pour répondre à des besoins que les pouvoirs publics ou les entreprises classiques n’arrivent pas à satisfaire, notamment vis-à-vis des populations précarisées.
On peut faire une relation directe entre la richesse de l’écosystème ESS d’un territoire et sa capacité à résister aux chocs socio-économiques et disposer d’une meilleure qualité de vivre ensemble.
Le développement de l’ESS est une manière de contribuer à une économie d’un territoire plus juste, solidaire et ancré localement. Elle s’impose plus que jamais comme une alternative essentielle pour bâtir une société plus durable. Ses activités répondent aussi aux aspirations de sens et d’utilité dans l’engagement professionnel des nouvelles générations qui ne se retrouvent plus dans les entreprises à profit classiques.

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