Le congrès qui a changé ELA

Le IIIe congrès d’ELA, en août 1976, à Euba.

À l’occasion du 50e anniversaire du IIIe congrès d’ELA, tenu en 1976 après quarante ans de clandestinité, Unai Oñederra Egaña, membre de l’exécutif d’ELA, en charge de la Formation, d’Iparralde et de la Stratégie souverainiste revient sur un moment fondateur du syndicalisme basque. Il analyse les choix politiques et organisationnels qui ont façonné l’autonomie, la stratégie et l’identité d’ELA jusqu’à aujourd’hui, et interroge leur héritage pour les nouvelles générations.

Unai Oñederra

50 ans, ça se fête. Célébrer, commémorer et transmettre : c’est ce que fait le syndicat ELA le 3 juillet au théâtre Coliseo d’Eibar. Et même plus, puisqu’un demi- siècle s’est écoulé depuis que le syndicat a tenu son IIIe congrès en 1976, après quarante années de clandestinité.

Refondation de 1976

Le congrès de refondation s’était déroulé en deux parties : la première, clandestine, a réuni 182 délégués à Euba du 16 au 20 août ; la seconde, illégale mais publique, a rassemblé environ 800 délégués au fronton Astelena d’Eibar les 30 et 31 octobre, ainsi que des invités de différents syndicats locaux et internationaux.

Qu’est-ce qui explique l’importance de ce IIIe congrès d’ELA ? Le fait qu’un groupe de jeunes y a repris le flambeau de l’organisation ELA historique, née en 1911, et a refondé le syndicat, en établissant les bases du modèle organisationnel qui a rendu possible l’ELA que nous connaissons aujourd’hui.

“Qu’est-ce qui explique l’importance de ce IIIe congrès d’ELA ? Le fait qu’un groupe de jeunes y a repris le flambeau de l’organisation ELA historique, née en 1911, et a refondé le syndicat, en établissant les bases du modèle organisationnel qui a rendu possible l’ELA que nous connaissons aujourd’hui.”

Ainsi, au-delà d’un acte politique destiné à célébrer cet anniversaire, à en conserver la mémoire et à transmettre ses enseignements aux jeunes générations, la cérémonie d’Eibar est également un hommage et une marque de reconnaissance envers ce groupe de jeunes militants.

Déjà le principal syndicat du Pays Basque

En réalité, ELA aurait dû tenir son IIIe congrès à Iruña à la fin du mois de juillet 1936. Mais le coup d’État franquiste du 18 juillet bouleversa tous les plans. À cette époque, ELA était déjà le principal syndicat du Pays Basque sud, avec 52 000 adhérents. Ce succès résultait de l’évolution syndicale engagée pendant la Seconde République, caractérisée notamment par sa présence dans les quatre provinces du sud du Pays Basque, la création de fédérations professionnelles, l’organisation de grèves plus nombreuses et plus longues, la mise en place d’une protection sociale pour les affiliés ainsi que le développement d’un puissant mouvement coopératif et mutualiste.

La Une d’Enbata du 4 novembre 1976, consacrée à la deuxième partie du IIIe congrès d’ELA de 1976, à Eibar. A la tribune, au centre, Manu Robles-Arangiz, alors âgé de 82 ans et président d’ELA.

Durant la République, le syndicat connut un processus de radicalisation. Toutefois, malgré une critique de plus en plus sévère du capitalisme, il demeurait attaché à la doctrine sociale de l’Église. Bien que des travailleurs de gauche y adhèrent et que le syndicat soit formellement indépendant du PNV (Parti nationaliste basque), son président, Manu Robles-Arangiz, cumulait cette fonction avec celle de député aux Cortes espagnoles. En 1936, lorsque le IIIe congrès devait se tenir, Manu Robles-Arangiz avait 42 ans.

En 1976, lors du congrès d’Euba, en exil, il avait maintenu vivant l’héritage d’ELA. C’est lui qui transmit ce témoin de l’ELA historique fondé en 1911 aux jeunes réunis à Euba, leur accordant une confiance totale malgré les divergences idéologiques. Il s’opposa ainsi aux membres de l’ancienne direction nationale qui souhaitaient reporter le congrès, sachant pourtant qu’ils perdraient le vote. Cette décision scella durablement le lien entre l’ancien président et la jeune génération.

Un syndicat indépendant des partis politiques

Pendant que l’ancienne direction vivait en exil sous le franquisme, ces jeunes commencèrent à s’organiser à l’intérieur du Pays Basque sud dans les années 60. Ils apportaient une orientation nouvelle : c’étaient des abertzale de gauche, socialistes et partisans de la lutte des classes. Ils ne considéraient pas la lutte armée comme un instrument approprié. Plutôt que d’attendre une avant- garde armée, ils estimaient que les travailleurs devaient être les principaux acteurs de leur propre émancipation, grâce à l’organisation collective et au mouvement de masse. Pour eux, le syndicat était l’outil le plus adapté. Le syndicat, et seulement le syndicat. Mais un syndicat indépendant des partis politiques.

Au cours de cette décennie, les difficultés de la clandestinité entraînèrent plusieurs divisions internes. Certains considéraient que le syndicat était insuffisant et voulaient le transformer en mouvement socialiste (MSE, Movimiento Socialista de Euskadi), allant jusqu’à créer un parti politique (ESB, Euskal Sozialisten Biltzarra). La direction historique en exil rejeta cette évolution et exclut du syndicat le groupe concerné. En revanche, elle parvint en 1975 à un accord avec le groupe de jeunes qui défendait un syndicat socialiste autonome. Cet accord permit la tenue du IIIe congrès de 1976.

Un syndicat financé par les cotisations de ses membres

Comme indiqué plus haut, les décisions prises lors de ce congrès ont rendu possible l’ELA actuelle : le principal syndicat du Pays Basque sud ; autonome à l’égard de tout parti politique et de tout pouvoir économique ; financé par les cotisations de ses membres ; revendicatif et combatif ; indépendantiste, défenseur de la langue basque, féministe, écologiste et antiraciste ; adepte d’une stratégie radicale mais pragmatique et non violente ; engagé dans un renouvellement permanent afin de répondre le plus efficacement possible aux intérêts, besoins et aspirations des travailleurs basques ; et présent depuis 2004 également au Pays Basque nord, par l’intermédiaire de la fondation Manu Robles-Arangiz.

Construction d’un Pays Basque libre et socialiste

Quelles furent donc les décisions majeures prises il y a cinquante ans lors de ce IIIe congrès ?

– ELA sera un syndicat, et uniquement un syndicat. Il sera indépendant de tout parti politique (non seulement autonome vis-à-vis du PNV, mais également de toute formation de gauche ; à l’époque, l’autonomie vis- à-vis de l’URSS était particulièrement visée).

– Le syndicat reposera sur les cotisations de ses adhérents et sera financièrement autonome. Pour garantir cette indépendance, une cotisation relativement élevée sera instaurée.

– ELA disposera d’une structure politique unique. Les structures géographiques et sectorielles seront créées en fonction des besoins stratégiques de l’organisation. Au lieu de s’organiser selon les quatre provinces du Pays Basque sud, le syndicat sera réparti en douze régions afin d’éviter les luttes de pouvoir territoriales.

– Le syndicat est l’outil spécifique de défense des revendications des travailleurs. Mais il est conçu comme un acteur politique à part entière, non limité aux seules relations de travail, et capable d’intervenir dans tous les domaines qui influencent la vie des travailleurs.

– L’objectif ultime du syndicat est la construction d’un Pays Basque libre et socialiste.

Telles furent les décisions fondamentales de ce troisième congrès. L’année suivante, en 1977, fut créée la caisse de résistance, qui jouera un rôle déterminant dans l’orientation du syndicat. Dès son origine, ce fonds de solidarité démontra son efficacité pour améliorer les conditions de travail et de vie des salariés.

“L’année suivante, en 1977, fut créée la caisse de résistance, qui jouera un rôle déterminant dans l’orientation du syndicat.”

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Manu Robles-Arangiz ne voyait pas d’un mauvais œil l’indépendance du syndicat à l’égard des partis politiques. Il avait lui-même souffert du mépris que ceux-ci manifestaient parfois envers le syndicalisme. En revanche, il mena bataille dans le débat sur le socialisme, défendant fermement un humanisme communautaire et s’opposant à ce que le syndicat se définisse comme socialiste. Mais, une fois le vote perdu, il remit le flambeau aux jeunes qui représentaient l’avenir du syndicat, leur accordant sa pleine confiance.

Le XVIe congrès d’ELA, en juin 2025. Au premier plan, le comité exécutif nouvellement élu.

Principes renouvelés pour servir aux générations futures

Depuis lors, le syndicat a beaucoup changé, tout comme le Pays Basque. Il doit en être ainsi : un syndicat doit évoluer avec la société afin de remplir au mieux sa mission, qui consiste à rester un syndicat de classe, abertzale et efficace au service de l’ensemble de la classe ouvrière du Pays Basque. Lors du congrès de l’an dernier, une cérémonie particulière a été organisée pour actualiser les Principes adoptés en 1976. L’espoir est que, tout comme ceux d’il y a un demi-siècle nous ont été utiles, ces principes renouvelés puissent à leur tour servir aux générations futures et contribuer, grâce à cette transformation permanente du syndicat, à construire un Pays Basque plus libre, plus égalitaire, plus solidaire et plus durable.

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