
Pour Lisa Bouquil, coordinatrice de la Manufacture Pays Basque, l’artisanat peut devenir un levier concret de transition écologique, d’emploi local et de lien social. À Irisarri, la structure fait vivre au quotidien ateliers, création, réemploi et transmission dans une dynamique collective ouverte à tout le territoire.

Enbata : Pourquoi et comment est née la Manufacture Pays Basque ?
Lisa Bouquil : Le projet Manufacture Pays Basque est né de l’appel à projets « Manufacture de proximité » lancé par l’État dans le cadre de France 2030. Une équipe d’artisans partageant les mêmes valeurs s’est structurée pour répondre collectivement à cet appel, avec l’ambition de créer un lieu vivant dédié aux métiers manuels.
Le cœur de métier repose sur trois filières complémentaires : la menuiserie, la céramique et les métiers du textile et du cuir. Concrètement, la Manufacture met à disposition des espaces équipés avec du matériel professionnel pour permettre à des artisans, des makers et des amateurs éclairés de travailler dans de bonnes conditions, sans avoir à investir seuls dans des machines coûteuses. Un agenda culturel mensuel vient enrichir cette offre avec des ateliers, des événements et des rencontres ouverts au grand public.
Votre projet mêle artisanat, économie circulaire, transmission des savoir-faire et numérique : en quoi cette combinaison fait-elle l’originalité de la Manufacture ?
Ce qui fait la singularité de la Manufacture, c’est que l’artisanat y est pensé comme une réponse concrète aux défis d’aujourd’hui : produire localement, réparer plutôt que jeter, transmettre plutôt qu’oublier. L’économie circulaire se traduit par l’usage de matériaux de réemploi, la valorisation des chutes et des rebuts autant que faire se peut.
“La transmission intergénérationnelle des savoir-faire
est au cœur du projet :
des artisans aguerris
côtoient des débutants, des scolaires, des curieux.”
La transmission intergénérationnelle des savoir-faire est au cœur du projet : des artisans aguerris côtoient des débutants, des scolaires, des curieux.
Concrètement, comment fonctionne cet espace au quotidien entre artisans professionnels, amateurs, bénévoles, associations et grand public ? Qu’est-ce qui favorise la coopération plutôt que la simple cohabitation ?
Au quotidien, la Manufacture accueille des profils très différents : artisans professionnels qui y ont leur atelier ou y viennent ponctuellement, amateurs qui suivent des cours ou utilisent les équipements, associations, et grand public lors des événements ouverts.

Ce qui rend ce lieu vivant, c’est avant tout la richesse de ceux qui le font. Nous accueillons aujourd’hui plus d’une vingtaine d’intervenantes et intervenants qui viennent proposer des ateliers dans des pratiques extrêmement variées — céramique, sérigraphie, linogravure, broderie, reliure, tricot, couture, travail de la laine, arts plastiques, tableaux floraux, restauration de meubles, mais aussi yoga, écriture ou arts du spectacle. Cette diversité dit quelque chose d’essentiel : le territoire est créatif, il regorge de savoirs et d’envies de transmettre, et la Manufacture est l’endroit où tout cela peut se déployer et se rencontrer.
Ce qui favorise la coopération plutôt que la simple cohabitation, c’est le partage qui s’installe naturellement entre les résidents, les intervenants ponctuels et les participants aux ateliers. On se croise entre deux ateliers, on s’entraide, on échange sur des projets.
Vous êtes implantés à Irisarri, en territoire rural : quel impact souhaitez-vous avoir localement, aussi bien sur l’emploi, les liens sociaux que la relocalisation des savoir-faire ?
La Manufacture veut contribuer à démontrer qu’un territoire rural peut être un lieu d’innovation sociale et économique. Sur le plan de l’emploi, l’objectif est d’accompagner des porteurs de projets artisanaux qui n’auraient pas trouvé ailleurs les conditions pour se lancer ou se développer — un jeune ébéniste, une créatrice textile, un potier en reconversion. Sur le plan des liens sociaux, la Manufacture ambitionne de devenir un équipement de territoire au sens fort : un endroit où les générations, les origines et les statuts se mélangent autour du faire. Sur la relocalisation des savoir-faire enfin, l’enjeu est de rouvrir des filières qui ont failli disparaître du territoire basque, en formant, en transmettant, en rendant visible ce que des mains expertes sont capables de produire localement. C’est le cas par exemple d’une jeune créatrice avec laquelle nous travaillons actuellement, dont le projet vise à redonner toute sa place à la laine de brebis Manex tête noire — à travers des créations, des installations artistiques et des ateliers ouverts au public.
La culture et la langue basques occupent une place forte sur le territoire : comment cette identité nourrit-elle votre manière de travailler, de transmettre et d’animer le lieu ?
Sur la question de la langue, nous sommes conscients qu’il nous reste du chemin à parcourir. Nous souhaitons développer davantage de synergies avec les associations locales de promotion de l’euskara, pour que la langue basque soit plus présente dans la vie quotidienne du lieu — dans la signalétique, dans les communications, dans les ateliers. Nous aspirons à accueillir des personnes souhaitant animer des ateliers en euskara, ou contribuer à la traduction de nos contenus. C’est une dimension que nous voulons construire avec les acteurs du territoire.
Le bénévolat semble jouer un rôle important dans votre dynamique collective : comment créez-vous l’envie de s’engager durablement dans le projet, et qu’est-ce que les bénévoles viennent y chercher humainement ?
La Manufacture a besoin de personnes qui croient au projet et souhaitent y contribuer au quotidien. Nous faisons régulièrement appel au bénévolat pour nous aider concrètement à développer le projet.
Nous sommes implantés dans un territoire rural où l’offre culturelle, artisanale et sociale est rare. Ramener des activités, créer un lieu d’échange et de pratique autour des arts, de l’artisanat et de la culture dans ce contexte, ce n’est pas anodin. Parmi nos chantiers concrets, l’ouverture d’un espace café est une priorité : un endroit où l’on peut simplement venir passer un moment, sans être inscrit à un atelier, juste pour se poser, échanger, observer. Ce type d’ancrage informel est essentiel pour que le lieu appartienne vraiment à sa communauté. Au-delà, nous avons besoin d’aide sur la gestion quotidienne, la communication, le rayonnement du lieu. Et nous sommes ouverts à toutes les propositions — chaque idée, chaque compétence, chaque énergie est la bienvenue pour faire grandir ce projet.
A travers les ateliers textile, bois et céramique, vous défendez aussi le réemploi et les circuits courts : selon vous, comment l’artisanat peut-il devenir un levier concret de transition écologique et citoyenne et l’emploi de demain ?
L’artisanat est probablement l’une des réponses les plus cohérentes à la question écologique, à condition de le repenser. Réparer un meuble plutôt qu’en acheter un neuf fabriqué à l’autre bout du monde, coudre ou retisser un vêtement plutôt que le jeter, fabriquer local avec des matériaux sourcés à proximité : chacun de ces gestes a un impact réel. À la Manufacture, le réemploi est une pratique que nous valorisons au quotidien — les chutes de bois deviennent d’autres pièces, les tissus inutilisés sont détournés, tout ce qui peut avoir une seconde vie est réutilisé.
“Les métiers manuels sont des emplois d’avenir,
non délocalisables, porteurs de sens,
résistants aux automatisations de masse.
Former à ces métiers aujourd’hui,
c’est préparer une économie plus résiliente
et plus humaine pour demain.”
C’est dans cet esprit que nous collaborons avec des acteurs du territoire partageant cette vision. Avec Alki, manufacture de mobilier basée à Larressore, nous avons par exemple structuré une collaboration autour de la revalorisation de leurs chutes de tissus, transformées en sacs, pochettes et porte-clés proposés à la vente dans leur showroom. Ce type de synergie illustre ce que nous voulons construire : un réseau local de savoir-faire complémentaires, où les matériaux circulent plutôt que de finir en déchets.
C’est d’ailleurs l’une des ambitions fortes de la Manufacture : être identifiée sur le territoire comme un lieu de savoir-faire, capable de revaloriser les matériaux — textile, bois, terre — et de démontrer que ces filières ont un avenir ici, entre des mains qualifiées et engagées.
Sur l’emploi, nous sommes convaincus que les métiers manuels sont des emplois d’avenir, non délocalisables, porteurs de sens, résistants aux automatisations de masse. Former à ces métiers aujourd’hui, c’est préparer une économie plus résiliente et plus humaine pour demain.
Dans cinq ans, à quoi ressemblerait pour vous une “réussite” de la Manufacture Pays Basque ?
Cinq ans, pour une association comme la nôtre, c’est déjà un horizon ambitieux. Soyons lucides : les tiers-lieux et les structures associatives culturelles sont aujourd’hui dans une situation de grande fragilité. Des lieux similaires ferment régulièrement, faute de financements suffisants ou d’un ancrage territorial assez solide. Nos propres projections nous invitent à raisonner à court terme en raison de la difficulté de faire vivre ce modèle.
Dans ce contexte, réussir dans cinq ans, ce serait d’abord tout simplement exister encore — et exister pleinement. Cela suppose une adhésion réelle de la population locale au projet : des habitants qui participent aux ateliers, qui parlent de la Manufacture autour d’eux, qui en font leur lieu ; des artisans, artistes qui viennent occuper les espaces ; des projets mêlant différents acteurs sur le territoire. La réussite, ce serait aussi d’avoir démontré qu’un projet de ce type est viable en territoire rural basque, qu’il répond à un besoin réel et qu’il mérite d’être soutenu dans la durée par les acteurs publics et privés du territoire.


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