Entre Bildu et PNV, le temps du dégel (1/2)

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Ellande Duny-Pétré
Ellande Duny-Pétré
Hezitzailea. Burgoseko auzitik geroz mugimendu abertzalean engaiatua. Enbatan, Hegoaldeko kronikaren arduraduna.
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Mertxe Aizpurua (EH Bildu), Gabriel Rufián (ERC) et Aitor Esteban (PNV), trois négociateurs aux dents longues.

Mertxe Aizpurua (EH Bildu), Gabriel Rufián (ERC) et Aitor Esteban (PNV), trois négociateurs aux dents longues.

Les négociations et accord entre les deux partis aboutissent à un soutien relatif d’EH Bildu au budget 2022 de la Communauté autonome basque dirigée par le PNV. A Madrid et en Navarre, les souverainistes basques s’accordent avec le PSOE. Cette politique des pactes avec différents partenaires de droite comme de gauche donne du poids politique à EH Bildu. Choisir d’accueillir en privé et plus discrètement les presos libérés facilite le dialogue entre des partenaires. S’ouvrent ainsi des temps nouveaux où les indépendantistes sortis du ghetto pèseront tous azimuts.

La déclaration d’Arnaldo Otegi et d’Arkaitz Rodriguez du 18 octobre (Enbata n°2375) reconnaissait pour la première fois la douleur endurée par toutes les victimes d’ETA, sans faire de distinction entre elles. Elle en annonçait une seconde qui n’a pas tardé. Selon un scénario ne devant rien à l’improvisation, le collectif des prisonniers politiques basques EPPK demande, le 29 novembre, que les cérémonies accueillant les presos libérés soient privées et discrètes et non pas publiques. Elles donnaient lieu jusqu’alors à des manifestations de soutien copieusement médiatisées par nos adversaires, elles révulsaient les Espagnols. Pire, elles donnaient du grain à moudre aux partisans du blocage —les associations de victimes, la droite et l’extrême droite, les magistrats— pour empêcher le processus de paix d’avancer.

La reconnaissance de toutes les victimes d’ETA était un passage obligé ouvrant de nouvelles perspectives politiques, la réaction un peu trop positive du PSOE basque en témoigne. Certes la pilule est lourde à avaler sur le plan symbolique et humain. Mais au final, les “ongi etorri” publics et bruyants étaient contre-productifs.

La gauche abertzale fait le pari que le jeu en vaut la chandelle avec des gains à venir supérieurs au prix à payer dans l’immédiat.

La grande difficulté de notre combat est qu’il faut aussi convaincre nos adversaires ou au moins affaiblir leurs arguments.

On regrettera que depuis 2018, seulement un peu moins de 80 retours de presos non loin du Pays Basque aient eu lieu dix ans après l’arrêt de la lutte armée et qu’environ 200 prisonniers politiques soient toujours derrière les barreaux. La prochaine réforme du code pénal espagnol ouvrira-t-elle des portes ? Il est permis d’espérer.

Contourner l’obstacle

La décision d’EPPK est d’autant plus méritoire que les associations espagnoles de victimes hurlent toujours aussi fort avec les loups et présentent des recours pour maintenir ouverts les dossiers judiciaires et interdire les cérémonies d’accueil, soit 27 dépôts de plaintes depuis 2016 pour ces dernières. Les institutions espagnoles persistent dans leur acharnement judiciaire sur la base de décisions arbitraires hors du droit commun. Plusieurs anciens dirigeants d’ETA, certains ayant déjà purgé leur peine, dont Antza, Txapote, Anboto parmi les plus connus, sont convoqués par l’Audiencia nacional pour des attentats commis il y a vingt, ou parfois près de trente ans.

Comme lors de l’arrêt de la lutte armée initié au palais d’Aiete en octobre 2011, puis à Luhuso en décembre 2016 par les Artisans de la paix, EPPK se libère finalement de la pression de nos adversaires qui ressassent le passé et s’en servent, en usent et en abusent. Il contourne l’obstacle en traçant une route qui lui est propre, il leur coupe l’herbe sous les pieds. La formule, aussi habile que courageuse, a une conséquence politique majeure ; elle accélère une restructuration du champ des acteurs.

EH Bildu devient un partenaire de jeu dans un paysage très fragmenté, aussi bien en Navarre que dans la Communauté autonome et en Espagne. Partout, les majorités sont difficiles à rassembler, négocier avec ses adversaires devient impérieux. La gauche abertzale n’est plus mise au ban de la vie politique par différents pactes —celui d’Ajuria Enea et les différents pactes antiterroristes— elle se normalise, devient fréquentable et surtout des partenaires ont besoin d’elle pour gouverner. Sans doute l’alignement des planètes actuels n’est-il que provisoire, l’arrivée au pouvoir des forces de droite pourrait tout remettre en cause du jour au lendemain, mais les scénarios de 2021 ouvrent des possibilités impensables il y a dix ou vingt ans.

Budget de l’État espagnol

A Madrid, en cette fin d’année, s’achèvent les rounds de négociations au couteau concernant le vote du budget de l‘Etat. Nous assistons au grand show, un bras de fer homérique en forme de roman feuilleton où Gabriel Ruffiàn, le jeune porte parole d’ERC, joue un rôle majeur, fait de provocations et de rouerie. EH Bildu roule dans la roue d’ERC, les deux formations totalisent 18 députés qui valent de l’or, situant la possible coalition de gauche à 4 voix de la majorité absolue. Les Catalans sont parvenus à faire libérer leurs prisonniers politiques, mais d’autres dirigeants importants sont toujours en exil. Sur la table, le dossier le plus difficile à négocier porte sur la part des langues co-officielles, euskara, catalan, galicien, dans les films diffusés par les plates formes internationales Netflix, HBO, Amazon, etc.

Aujourd’hui c’est la grande misère, Netflix ne diffuse qu’un seul film en euskara, Handia. Après moult rebondissements et sous la menace permanente d’un rejet du budget, une formule a été trouvée. 10,5 millions d’euros seront alloués par Madrid pour le doublage et le sous-titrage des films proposés par les plates formes internationales. Il n’a pas été possible d’obtenir d’elles qu’elles proposent directement 6 % de leur production destinée à l’Espagne en langues autres que le castillan. La prochaine loi sur l’audiovisuel garantira l’obligation d’affecter annuellement 15 millions d’euros à la production de films et d’émissions dans les trois langues co-officielles. Le Conseil de l’audiovisuel catalan veillera à l’application de l’accord et aplanira les conflits possibles avec les plates formes audiovisuelles en matière de doublage. Par ailleurs, EH Bildu a obtenu la possibilité de diffuser en Navarre une chaîne de télévision bascophone destinée aux enfants.

Chassés par la porte, de retour par la fenêtre

Pour des raisons politiques faciles à comprendre, PSOE et EH Bildu restent publiquement discrets sur le résultat de leurs négociations. Nous apprenons, entre autres, que le second a obtenu sept millions d’euros de plus pour financer le projet socio-culturel de Pasaia à Luzuriaga(1), la digitalisation d’un fonds audiovisuel en euskara et l’élargissement de routes autour de Lesaka en Navarre. Ces investissements, au départ refusés par les socialistes, ont été adoptés dans le cadre de la négociation avec ERC, officiellement “pour des raisons techniques”. C’est dire que dans cette foire d’empoigne, si “on te chasse par la porte, tu rentres par la fenêtre”. La droite espagnole râle et assiste impuissante à ce vaste marchandage.

Il est loin le temps où le PNV, faiseur de roi, était le seul à faire monter les enchères pour offrir in extremis ses cinq députés à un parti espagnol, lui permettant ainsi de gouverner. Au prorata de leur nombre d’élus et selon le calendrier, le PSOE privilégie les gauches catalanes et basques. Arithmétiquement, il n’a plus besoin du PNV qui, du coup, fait grise mine. Mais les socialistes voient plus loin que le bout de leur nez, ne sachant pas de quoi demain sera fait et parce qu’ils dirigent ou sont partenaires de gouvernements des quatre provinces. Aussi, le PNV obtient à Madrid un accord portant sur l’arrivée du TGV à Bilbo, la construction d’une gare souterraine à Gasteiz, la gestion complète de l’équivalent chez nous du RSA. Durant le débat, l’adoption de 44 amendements portant sur des dépenses d’investissement, a permis au PNV de grappiller 55 millions de plus. In extremis, le 23 décembre, le PNV obtient que trois taxes —taxe Tobin sur les transactions financières, taxe Google et TVA sur le commerce électronique— soient collectées par les députations forales, comme la plupart des autres impôts. La mesure avait été convenue l’été dernier avec Pedro Sanchez. La surprise est venue du fait que quasiment tous les députés espagnols l’aient approuvée, y compris ceux du PP, seuls ceux de Ciudadanos et Vox votant contre. Le débat a été particulièrement vif et a permis au PNV de montrer que l’extension des pouvoirs fiscaux des quatre provinces n’est en rien un privilège. Beaucoup en Espagne pensent le contraire et demandent l’abolition du Concierto economico.

UPN ou la politique des mains vides

Ailleurs, ça se bouscule au portillon, c’est même l’embouteillage. Nueva Canarias, le Parti régionaliste de Cantabrie et Teruel existe n’ont qu’un seul député chacun. Qu’à cela ne tienne, ils ferraillent dur et obtiennent leur part du gâteau pour leurs habitants si oubliés et marginalisés. Même le député abertzale navarrais de Geroa bai, Koldo Martinez, se bat vaillamment et parvient à décrocher 17 millions d’euros. A titre d’exemple, en voici le détail. L’enveloppe se répartit entre la lutte contre les inondations au nord d’Iruñea, la décontamination de sols industriels, la mise en route d’une voie verte suivant le tracé d’une ancienne ligne de chemin de fer, une bretelle d’autoroute, un centre d’industrialisation et de robotisation dans le secteur de la construction, l’illumination nocturne du château d’Olite, la remise en valeur des bunkers franquistes par l’Institut de la Mémoire qui s’attache à sortir de l’oubli les victimes de la dictature. Comme une liste à la Prévert, n’en jetez plus, la cour est pleine !

Seuls les régionalistes de l’UPN (Union du peuple navarrais) sont comme des glands. Leurs deux députés et leur unique sénateur n’obtiennent rien, tout simplement parce qu’ils sont pieds et poings liés au PP et s’alignent donc sur une opposition frontale face à la gauche. Isolés, leur marge d’influence est nulle, c’est la “politique des mains vides”, raillent leurs détracteurs. Le paradoxe veut que ce soient EH Bildu et le PNV qui obtiennent plusieurs dizaines de millions d’euros supplémentaires en faveur de la Navarre : pour la recherche et le développement, le désamiantage, les infrastructures autoroutières et les pistes cyclables.

Partie 2/2 accessible dès le 17/1/2022 en cliquant ici.

(1) Un beau pied de nez adressé par la gauche abertzale à la coalition PSOE-PNV qui, aux dernières municipales, a évincé EH Bildu de la mairie de Pasaia.

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