
Comment et pourquoi être abertzale, d’hier à aujourd’hui ? Qu’à apporté le mouvement abertzale à Iparralde ? Comment peut-il et doit-il évoluer ? Jean-Louis Davant répond à ces questions.
Enbata : Comment et pourquoi devenait-on abertzale dans les années 60 ?
Jean-Louis Davant : Bien avant d’être abertzale, je fus euskaltzale, basquisant, très attaché à tout ce qui est basque. Ma première langue est l’euskara, je n’en connus pas d’autre jusqu’à six ans où je commençai l’apprentissage du français à l’école publique d’Arrast. L’interdiction de parler basque y était maintenue sans acharnement par l’institutrice.
L’euskara n’était pas non plus en vogue dans l’Institution Saint François (d’Assise) de Mauléon où j’entrai en sixième en 1947. Sur les vingt ecclésiastiques de l’établissement, presque tous Basques, seuls deux Souletins nous parlaient dans la langue natale en récréation.
Mais, en 1951, nous vint d’Hasparren l’abbé Pierre Charritton, avec une réputation sulfureuse : il était pour la patrie basque, « Zazpiak-Bat horren alde ». Il assura aux volontaires une heure de basque par semaine, suivant la loi Deixonne récemment votée par le parlement français. Il nous faisait aussi participer au concours annuel de composition basque organisé par le mouvement culturel Eskualzaleen Biltzarra, assemblée des basquisants. C’est là que je commençai à écrire en basque.
En même temps, je conversais en ville avec un abertzale radical autodidacte, Battitta Ichouréguy, réparateur de vélos et vendeur de journaux. Il était carrément indépendantiste, tandis que Charritton était fédéraliste. J’adhérais aux idées abertzale, mais je ne voyais pas comment elles pourraient se réaliser un jour, et je restai dans ce pré-abertzalisme platonique jusqu’au printemps 1961.

La terminale philo étant supprimée à Mauléon en 1953, j’allai préparer mon second bac à Saint François (Xavier) d’Ustaritz, où je fis connaissance avec les abbés Lafitte et Salaberry, fédéralistes comme Charritton, liant le projet autonomiste basque à l’idéal européen. Ces idées me convenaient, mais la possibilité de leur mise en œuvre me paraissait lointaine.
Pendant mes études agronomiques à l’école d’ingénieurs d’Angers (1954-1957), je progressai dans la connaissance théorique du fait basque grâce à la bibliothèque, avec notamment « Les Basques » de Philippe Veyrin.
Au retour d’Angers, je fis une année de stage pour compléter ma formation.
En même temps, je participai à trois mouvements culturels basques : Eskualzaleen Biltzarra que j’évoque plus haut, Embata association des étudiants basques fondée quelques années plus tôt à Bordeaux, Eskualdun Gazteria, Jeunesse agricole catholique (JAC) du Pays Basque nord dont l’aumônier était Charritton. J’écrivais régulièrement en basque dans le mensuel Gazte (“Jeune”), organe de cette JAC. Dans les trois, régnait un climat très bascophile, mais avec une grande méfiance envers la politique.
En septembre 1958, je fus mobilisé en Algérie pour le « maintien de l’ordre », et je revins en décembre 1960 après un séjour de 27 mois, une grande coupure dans ma vie.
Au retour, je trouvai dans ma famille les premiers numéros de l’Embata politique, qui devint bientôt Enbata en accord avec la nouvelle orthographe basque. Je fus appelé à faire partie du groupe éditeur par Michel Eppherre, ami souletin que j’avais connu à Eskualdun Gazteria, puis par l’écrivain Txillardegi, réfugié au collège Saint Joseph d’Hasparren, enfin par Jakes Abeberry. En avril 1961, je participai à la réunion mensuelle du noyau initial d’Enbata chez Michel Labéguerie à Cambo, avec les cinq autres membres du groupe : Jakes Abeberry, Michel Burucoa, Michel Epherre, Ximun Haran et l’abbé Pierre Larzabal. Haran était au départ du mouvement.
Qu’a apporté à la société d’Iparralde le premier mouvement abertzale, qui a incarné la dimension collective de l’abertzalisme, qui jusque là vivait par l’action de certaines individualités ?
Nous n’avons pas été les premiers abertzale du Pays Basque nord, nous l’avons toujours dit en reconnaissant ce que nous devions à des pionniers dont je viens d’évoquer quelques-uns. Mais ils ne se sont pas regroupés pour constituer une force collective.
Nous avons été les premiers à former ici un mouvement politique abertzale, à proclamer ensemble sur la place publique « Euskadi bakarra da gure aberria » (“Le Pays Basque seul est notre patrie”), selon les mots d’un chant de Michel Labéguerie.
Les premiers aussi en dehors des communistes, à pratiquer ouvertement une politique militante sans les notables et contre eux, avec des manifestations publiques dans les rues, des distributions de tracts et des ventes de journaux à l’entrée des églises et des lieux laïques de rassemblement… Les premiers à défendre les réfugiés d’ETA, contrairement à ce qui se produisit avec ceux de 1936 abandonnés de presque tous.

Au niveau économique, Enbata s’est opposé à l’émigration massive des jeunes basques, considérée comme normale par les notables de l’époque. Le mouvement a été amorcé par des cadets qui ont refusé de quitter le Pays, qui s’y sont accrochés dans des conditions difficiles. On a préconisé l’industrialisation à partir du sud, qui n’a pas répondu à cette attente. Ce qui a fonctionné, c’est l’exemple des coopératives de Mondragon, animées par des militants locaux.
Les chefs d’exploitations agricoles sont d’abord restés sourds aux propositions d’Enbata qui développa très tôt un programme d’agriculture de groupe. Il a fallu attendre l’arrivée de nouvelles générations pour voir émerger un syndicalisme agricole abertzale qui ne croit plus comme ses aînés à une sécurité durable à l’ombre des nouveaux notables progressistes.
Et de nos jours, qu’est-ce qui amène les habitant.e.s du territoire à devenir abertzale ? Qu’est-ce qui facilite en 2026 le fait d’être abertzale et de le revendiquer en tant que tel ?
Dans les années 1960, devenir abertzale, c’était entrer en sacerdoce dans un pays de mission nationaliste français avec une poignée de collègues et se faire mal voir. Aujourd’hui, l’abertzalisme est bien plus attractif grâce au travail mené sur deux générations.
La base sociale s’est élargie, le niveau électoral s’est élevé, le mouvement est pris au sérieux. Il s’appuie sur un vigoureux essor culturel qui mobilise la jeunesse, la langue est enfin respectée, enseignée, on ne la reçoit plus passivement et le passage à l’abertzalisme en est facilité.
L’écologie aussi favorise la tendance en préconisant le respect de tout le vivant dans sa diversité, avec la mise en valeur de chaque terroir.

Qu’est-ce qui rend plus difficile aujourd’hui de se revendiquer et d’être abertzale ?
Le grand ennemi, c’est l’individualisme excessif, l’égoïsme, le refus de s’engager dans le collectif.
En même temps, la dédramatisation du problème basque, positive par ailleurs, est aussi un facteur de démobilisation. Ici, nous n’avons plus à bouger pour défendre les réfugiés du sud ; là-bas, on lutte moins pour la langue basque à l’abri du bilinguisme officiel, et la justice espagnole non défranquisée en profite pour rogner les droits linguistiques des bascophones.
De façon générale, quels sont les enjeux du mouvement abertzale pour relever les défis du XXIème siècle ?
Nos enjeux ne sont-ils pas ceux de la population ? Une alimentation saine et de qualité avec une agriculture locale paysanne, l’emploi et les droits du travail, le logement, le progrès culturel et scientifique, l’environnement vivant, la lutte contre le changement climatique, la pollution, l’épuisement des ressources et de la biodiversité, la gestion humaniste de l’immigration, la recherche d’une économie moins violente, la défense de la démocratie et de la paix contre l’autocratie…
“Etre abertzale n’est-ce-pas avoir le courage d’affronter les besoins des gens là où l’on vit ? Et ici, l’on est au Pays Basque, avec sa géographie, son histoire, sa langue, sa culture et ses aspirations.”
C’est beaucoup, mais être abertzale n’est-ce-pas avoir le courage d’affronter les besoins des gens là où l’on vit ? Et ici, l’on est au Pays Basque, avec sa géographie, son histoire, sa langue, sa culture et ses aspirations.
Le mouvement abertzale change, le contexte de notre action évolue très vite. Pourriez-vous malgré tout définir les erreurs majeures que les abertzale de demain doivent éviter de commettre ?
Nous nous trouvons malgré nous dans une situation géopolitique ambigüe que nous définissions ainsi au temps du mouvement Enbata : « Nous sommes des citoyens français de nationalité basque. » Le problème basque vient au moins en partie du fait que la France confond les deux concepts de citoyenneté et de nationalité.
A mon avis, il faut éviter deux risques opposés : soit ignorer la politique française, soit trop s’y impliquer. On nous a embarqués dans le paquebot France sans nous demander notre avis, mais nous ne pouvons pas sauter à la mer, ni faire comme si nous étions sur une île. Les lois françaises nous obligent et nous servent à la fois, le contexte économique est là, les impôts, les subventions, les élections, les devoirs s’imposent à nous, des droits individuels nous sont reconnus…
“A mon avis, il faut éviter deux risques opposés : soit ignorer la politique française, soit trop s’y impliquer.”
Nous ne pouvons pas ignorer ce contexte français qui nous enveloppe étroitement, nous devons répondre aux demandes de nos compatriotes, nous devons leur proposer des solutions pratiques pour la vie quotidienne et chercher des voies d’avenir, avancer sur une ligne de crête qui tienne compte à la fois de notre situation de dépendance et de nos aspirations autogestionnaires. D’où la participation aux élections ainsi qu’à la gestion communale, intercommunale, territoriale, etc…
Pour autant nous ne pouvons pas, sous peine de noyer notre personnalité basque, nous immerger totalement dans la politique française et ses enjeux électoraux ou autres. Il y a donc un équilibre à maintenir entre l’absence et l’excès de présence. Il me semble que cet équilibre délicat existe actuellement, il s’agit donc de le maintenir, ce qui exige une attention permanente.
Il ne faut pas non plus suivre la gauche française dans son ignorance de l’entreprise et du besoin de créer des emplois, ignorance qui la condamne à se mettre hors sol, abandonnant le monde des employés modestes et des ouvriers à l’emprise de la droite extrême.
Ne pas négliger non plus l’Union Européenne malgré tous ses défauts, elle est désormais notre principal cadre économique et défensif entre les trois empires qui se disputent le partage du monde.
