
Après avoir été l’allié clé de la lutte contre l’Etat Islamique, le mouvement kurde de Syrie se retrouve lâché par Washington. La reprise en main du Rojava par Damas révèle une constante brutale : au Moyen-Orient, les Kurdes restent des alliés utiles mais jamais durables.
En l’espace de quelques jours, les Forces démocratiques syriennes (FDS) à majorité kurde ont perdu la moitié du Rojava, le territoire qu’elles contrôlaient au nord-est de la Syrie. Assistant à cette débâcle depuis sa prison, Abdullah Öcalan, le leader historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) engagé de son côté dans un processus de paix délicat avec la Turquie, n’a pu que s’en désoler : “Affaiblir les Kurdes pour gouverner le Moyen-Orient en les exploitant est une stratégie de domination et un piège qui se reproduit depuis des siècles”. En pensant que les États-Unis n’oublieraient pas le sacrifice des Kurdes dans la lutte contre l’État Islamique (EI) et les soutiendraient face au gouvernement syrien emmené par l’ancien djihadiste al-Charaa, les FDS sont une nouvelle fois tombées dans ce piège.
C’est à la demande des États-Unis que les forces kurdes avaient en 2019 pris le contrôle de zones à majorité arabe et en avaient chassé l’EI au prix de lourdes pertes puisque plus de 11 000 militants kurdes périrent dans ces combats. Pourtant, dès 2017, le département d’État américain reconnaissait que les relations des États-Unis avec les Kurdes étaient “temporaires, transactionnelles et tactiques“. Et depuis quelques mois, les États-Unis affichaient clairement leur soutien à la vision centralisatrice d’al-Charaa.
Le président Syrien a été reçu en novembre à la Maison Blanche et Trump ne tarit pas d’éloges à son sujet : “un homme fort, un dur. Un CV un peu rude, mais on ne va pas non plus mettre un enfant de cœur là-bas”. La volonté de Washington est de lui transférer la responsabilité de la lutte contre l’EI, afin de préparer un désengagement des troupes américaines qui épaulaient les FDS dans cette tâche. Par ailleurs, Tom Barrack, l’envoyé spécial des États-Unis pour la Syrie a à plusieurs reprises déclaré être opposé à un modèle fédéral pour la Syrie, au prétexte que cela n’a marché pour aucun autre pays de la région.
al-Charaa, soutenu par les États-Unis et la Turquie
Ces dernières semaines, al-Charaa s’est donc senti en mesure d’avancer ses pions sur le délicat sujet de l’intégration des FDS au sein de l’armée syrienne. Le 10 mars 2025, les Kurdes avaient signé avec le gouvernement syrien un accord qui prévoyait une telle intégration, mais de manière collective et en gardant une certaine autonomie. Le 1er avril, un nouvel accord se penchait sur le cas particulier d’Alep, la deuxième ville du pays où résident de nombreux Kurdes : les FDS acceptaient de quitter les deux principaux quartiers kurdes de la ville et d’en laisser le contrôle à une force de police kurde. Les FDS voyaient dans cet accord un modèle d’intégration politique qui pourrait s’appliquer à d’autres minorités (chrétiens, alaouites, druzes…). Malheureusement, ce n’est pas par conviction qu’al-Charaa avait accepté puis fait mine de respecter les accords du 10 mars et du 1er avril, mais parce qu’il était sur la sellette en raison des massacres commis par ses forces de sécurité contre les Alaouites et les Druzes. Adoubé par les États-Unis après sa visite à la Maison Blanche et soutenu par la Turquie qui souhaite la disparition pure et simple des forces armées kurdes en Syrie, al-Charaa a entrepris d’obtenir un accord plus à son avantage.
Il lui fallait auparavant s’assurer qu’Israël n’interviendrait pas comme l’été dernier, quand l’État hébreu avait lourdement bombardé l’armée syrienne pour venir au secours des druzes; pour Israël, les minorités de Syrie sont en effet des alliés de circonstance pour affaiblir le pouvoir de Damas. Les FDS ne font d’ailleurs pas mystère de leur volonté de s’assurer du soutien d’Israël.
Le sommet israélo-syrien de Paris des 5-6 janvier derniers a acté une normalisation partielle des relations entre les deux États, et al-Charaa a fort probablement obtenu l’assurance qu’Israël ne viendrait pas au secours des Kurdes.
Le sommet israélo-syrien de Paris des 5-6 janvier derniers tombait donc à point nommé pour al-Charaa puisqu’il a acté une normalisation partielle des relations entre les deux États. Au vu du mutisme d’Israël ces derniers jours, il a fort probablement également obtenu l’assurance qu’Israël ne viendrait pas au secours des Kurdes.
L’attaque des quartiers kurdes d’Alep
Ayant ainsi assuré ses arrières, al-Charaa ordonna dès le 6 janvier une attaque sur les quartiers kurdes d’Alep. Cette attaque, visiblement préméditée depuis des semaines, s’est prolongée le 13 janvier en une offensive d’ampleur du régime contre les Kurdes, qui lui a permis de reprendre facilement les zones arabes contrôlées par les Kurdes et notamment les gouvernorats de Raqqa et de Deir ez-Zorn, leurs installations pétrolières, et les prisons où sont incarcérés les djihadistes de Daech.

Parallèlement à cette offensive militaire, al-Charaa a cherché à délégitimer les revendications des FDS en publiant le 16 janvier un décret surprise reconnaissant le kurde comme une langue “nationale” et faisant de Newroz, le nouvel an kurde, un jour férié. Même si le caractère “national” de la langue ne lui confère aucun caractère officiel et qu’aucune proposition de nature fédéraliste n’est proposée, ces mesures vont au-delà des concessions faites par la Turquie et l’Iran à leurs propres minorités kurdes. Le lendemain de ce décret, lors d’une rencontre très tendue à Erbil entre les dirigeants kurdes et Tom Barrack, ce dernier a ainsi pu leur asséner : “Vous voulez encore gérer la situation comme si Bachar al-Assad dirigeait la Syrie. Il y a un changement fondamental”.
Le 18 janvier, Tom Barrack et al-Charaa proposaient à Mazloum Kobane, le leader des FDS, un accord qui avait tout d’une reddition.
Le 18 janvier, Tom Barrack et al-Charaa proposaient à Mazloum Kobane, le leader des FDS, un accord qui avait tout d’une reddition et selon lequel les membres des FDS devaient intégrer l’armée syrienne en tant qu’individus et non en tant que collectif, alors que début janvier, le maintien de trois divisions kurdes semblait acquis. Les kurdes n’étaient dès lors plus autorisés qu’à maintenir une force de police locale dans certaines villes. La Turquie pouvait jubiler puisqu’elle obtenait la dissolution des FDS sans avoir à mobiliser les 15 000 soldats qu’elle maintient sur le territoire syrien. Mais, enivrée par ce succès, elle a incité al-Charaa à obtenir encore davantage et à exiger dès le lendemain que de nouvelles zones comme la ville d’al-Hasakeh passent sous contrôle syrien. C’en était trop pour les Kurdes qui ont retiré leur signature de l’accord, forçant Trump à intervenir directement pour enjoindre al-Charaa de calmer ses ardeurs et de concéder un accord moins humiliant pour les Kurdes.
Que peuvent espérer les Kurdes ?
Le nouveau texte est suffisamment vague pour ne pas enterrer définitivement les revendications kurdes : “les deux parties s’accordent pour intégrer toutes les forces militaires et de sécurité des FDS au sein des ministères de la défense et de l’intérieur, pour continuer les discussions sur les mécanismes détaillés de cette intégration, et pour intégrer les institutions civiles au sein de la structure du gouvernement syrien”. Mais que peuvent raisonnablement espérer les Kurdes ? Dans un message sur X du 20 janvier, Tom Barrack les a publiquement désavoués en affirmant que le rôle des FDS dans la lutte contre l’EI avait “largement expiré” et que les Etats-Unis soutenaient “l’unité nationale sans approuver le séparatisme ni le fédéralisme”. Dans une telle perspective, on voit mal comment l’expérience politique du Rojava, véritable vitrine du “confédéralisme démocratique” prôné par les Kurdes de Syrie et de Turquie, pourrait survivre.
Il n’en reste pas moins que Damas ne peut se permettre d’imposer une solution complètement inacceptable aux Kurdes car cela hypothèquerait toute perspective de stabilité pour le pays. Or al-Charaa, qui fait face à une opposition dans ses propres rangs et a survécu à plusieurs tentatives d’assassinat, a absolument besoin de stabilité. Il en va de même des Etats-Unis qui ne peuvent prendre le risque d’une résurgence de l’EI, mais également de la Turquie. En effet, Ankara héberge près de 2,5 millions de réfugiés syriens sur son sol, ce qui entraîne de fortes tensions xénophobes et économiques : ils ne rentreront pas en Syrie en cas de conflit persistant avec les Kurdes. Enfin, le président Erdogan est engagé dans un processus de paix avec le PKK et le prix politique à payer en cas d’échec serait important. Il faudra donc compter avec les Kurdes pour trouver un point d’équilibre stable entre toutes ces tensions.
