Un “service” rendu aux Kurdes

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David Lannes
David Lannes
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Des combattants kurdes montent à l'assaut dans la ville de Raqqa en 2017, contre l’Etat islamique

Des combattants kurdes montent à l’assaut dans la ville de Raqqa en 2017, contre l’Etat islamique

Erdogan n’a pas dû lire le dernier numéro d’Enbata où j’expliquais qu’une intervention armée turque était peu probable (*)… La Turquie et les États-Unis venaient en effet de mettre en place une “structure opérationnelle conjointe” pour contrôler la frontière entre la Turquie et la Syrie et en évincer les forces kurdes du YPG. Les Kurdes avaient accepté d’évacuer une zone de 5km le long de la frontière en estimant que cette “zone de sécurité” exigée par la Turquie était en fin de compte un bon moyen de se protéger des attaques de cette dernière. C’était, on l’a vu, un bien mauvais calcul…

Les Turcs –qui exigeaient une zone de sécurité plus étendue de 32 km de profondeur— estimaient avoir été piégés par cet accord passé avec les États-Unis mais ne pouvaient pas prendre le risque d’intervenir alors que des forces américaines étaient sur place, aux côtés de leurs alliés des Forces Démocratiques Syriennes (FDS, auxquelles sont rattachés les Kurdes du YPG). Cette obstruction est tombée le 6 octobre lorsque, au cours d’un entretien téléphonique avec Erdogan, Trump a annoncé le retrait de ses soldats du nord de la Syrie. Trois jours plus tard, l’armée turque lançait une offensive d’envergure contre le YPG.

Prises au dépourvu

Très inférieures d’un point de vue militaire, les forces du YPG se trouvèrent de surcroît prises au dépourvu. Dans le cadre de l’accord militaire américain, elles venaient en effet de détruire plusieurs de leurs structures de défense… Le 13 octobre, Mazloum Abdi, chef militaire des FDS, déclarait devoir choisir entre “des concessions douloureuses” au régime d’Assad et à la Russie, et “l’annihilation” des Kurdes de Syrie. C’est évidemment la première option que le SDF a privilégiée en signant un accord avec Damas autorisant l’armée syrienne à pénétrer dans des zones tenues par les FDS afin de bloquer l’avancée de la Turquie. Du pain béni pour le gouvernement syrien qui a pu reprendre le contrôle de zones qu’il avait dû abandonner il y a 7 ans, sans avoir à céder la moindre contrepartie politique aux Kurdes qu’il qualifiait encore “d’agents de Washington” quelques jours auparavant. De son côté, Trump a tenté de limiter la casse après sa “gaffe” en écrivant le 9 octobre une lettre affligeante et complètement contre- productive à Erdogan : “ne jouez pas au dur. Ne faites pas l’idiot ! […] Vous ne souhaitez pas être responsable du massacre de milliers de personnes et je ne veux pas être responsable de la destruction de l’économie turque – ce que je ferai”. Rendu furieux par cette lettre au ton comminatoire et paternaliste, Erdogan aurait immédiatement jeté la lettre à la poubelle et ordonné le déclenchement de l’offensive… Il refusa ensuite de rencontrer les émissaires américains (“Je ne les rencontrerai pas, ils parleront avec leurs homologues. Quand Trump viendra, je participerai aux discussions.”) avant de se raviser.

Suspendre l’offensive

Au terme de cette rencontre, le 17 octobre, Erdogan a accepté de signer un accord avec Washington et de suspendre son offensive pendant 5 jours –“de suspendre, pas de mettre un terme” a-t-il insisté tout en précisant que “ce n’est pas un cessez-le-feu. Un cessez- le-feu se signe entre deux parties légitimes”. Ces cinq jours de trêve devaient permettre au YPG de se retirer complètement d’une zone de sécurité frontalière de 32 km de profondeur : c’était l’objectif initial d’Erdogan, qu’il a donc réussi à faire valider par les Américains. Mais il fallait encore obtenir l’assentiment de Moscou qui avait jugé “inacceptable” l’offensive turque et rappelé que “la Turquie n’a aucun droit à déployer ses troupes de manières permanente en Syrie”… Fort opportunément, l’échéance de l’accord entre la Turquie et les États-Unis étaient fixée au 22 octobre, date à laquelle une rencontre était prévue entre Poutine et Erdogan. À l’issue de ce sommet, et malgré la position initiale de la Russie, un accord en 10 points a été conclu, qui valide également les objectifs de la Turquie. En résumé : la Turquie n’aura pas le contrôle intégral de la “zone de sécurité” mais obtient que le YPG en soit évacué. Elle gardera de plus le contrôle des zones conquises et pourra donc y installer une partie des 3,6 millions de réfugiés syriens qu’elle accueille sur son territoire. Cerise sur le gâteau : “La Turquie et la Russie n’autoriseront aucun agenda séparatiste sur le territoire syrien”.

Turquie, Syrie, KurdesRéintégration de la Syrie

La Turquie peut donc s’estimer satisfaite de l’issue des négociations avec les États-Unis et la Russie. Mais cette victoire a cependant un coût politique : elle va devoir s’entendre avec le régime syrien et donc reconnaître de facto la légitimité d’Assad qu’elle a cherché à renverser pendant des années en armant de nombreuses factions rebelles. C’est exactement l’objectif que poursuit la Russie, qui veut briser l’isolement diplomatique de la Syrie et vient d’ailleurs d’obtenir pour cela l’accord de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis pour la réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe. On est forcé de reconnaître la cohérence de la vision politique de la Russie qui s’impose désormais comme un acteur incontournable. C’est en effet Moscou qui va se retrouver en position d’arbitre dans les nouvelles phases de dialogue qui vont s’ouvrir : entre les Kurdes et Damas d’une part et entre Damas et Ankara d’autre part. Cette position centrale lui permet par ailleurs d’affaiblir l’OTAN —en sapant les relations entre la Turquie et les États-Unis— et de faire pression sur l’Union Européenne —en orientant la politique migratoire turque. Est-il besoin de le dire ? La politique suivie par les États-Unis souffre de la comparaison, et le problème ne se limite pas aux gamineries versatiles de Trump à qui l’on doit reconnaître la cohérence d’avoir toujours souhaité le départ de ses troupes. L’équipe diplomatique américaine dirigée par l’ambassadeur James Jeffrey et chargée du dossier syrien, porte en effet une lourde responsabilité dans les malheurs actuels des Kurdes. C’est elle qui leur a fait croire que l’armée américaine resterait indéfiniment sur place et qu’il ne fallait pas tenir compte de Trump qui disait le contraire. S’ils n’avaient pas été dupes, les Kurdes auraient pu se tourner vers Assad plus tôt, en position de force, et obtenir des contreparties politiques. Mais Jeffrey et son équipe souhaitaient prolonger le plus possible l’isolement diplomatique du régime syrien… ce dont Trump se contrefichait, qui twittait : “que la Russie et Assad protègent les Kurdes!”.

Double langage partagé

Cette politique au cap approximatif n’est pas l’apanage des Républicains américains. Ainsi, si les Démocrates américains et la plupart des partis politiques européens prennent aujourd’hui la défense des Kurdes et dénoncent les exactions des groupes armés syriens qui servent de supplétifs à l’armée turque, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’ils soutenaient ces mêmes groupes il n’y a pas si longtemps. À titre d’exemple, au moins 21 des factions rebelles qui affrontent aujourd’hui le YPG ont été armées par les États-Unis, et 14 ont même reçu des missiles anti-char, la plupart sous la mandature d’Obama. Et c’est le socialiste François Hollande qui a reconnu que la France livrait des armes aux rebelles. Il est certes insupportable de voir Assad se livrer à d’abominables exactions, mais livrer des armes à des groupes peu fiables et en l’absence de toute vision à long terme est-il une bonne idée ? “Nous avons rendu un grand service aux Kurdes… et maintenant nous partons” a dit Trump. Mais le Président américain n’est malheureusement pas le seul à avoir rendu un “service” aux Kurdes…

(*) Vers une “zone de sécurité” au Kurdistan de Syrie ?

C’est peut-être pour retrouver un peu de contenance après la défaite de son parti aux municipales que le Président turc Erdogan se montrait belliqueux le 26 juillet dernier et affichait sa détermination “à fracasser le couloir de la terreur à l’Est de l’Euphrate” et à “envoyer dans la tombe” les militants des forces kurdes du YPG qui contrôlent cette zone. Une opération militaire semblait alors imminente et beaucoup craignaient de voir se reproduire le scénario de la bataille d’Afrine où les forces kurdes s’étaient inclinées en mars 2018, face à une offensive turque d’envergure. Deux mois plus tard, ce scénario catastrophe semble heureusement écarté et une phase de négociations très intéressante semble même s’amorcer… Dès le 7 août en effet, les États-Unis rendaient public un accord militaire passé avec la Turquie et visant à répondre à “ses préoccupations relatives à la sécurité”, à mettre en place “une structure opérationnelle conjointe en Turquie pour coordonner et gérer ensemble l’établissement d’une zone de sécurité” qui devrait devenir “un couloir de la paix”, et “mener tous les efforts nécessaires pour que les déplacés syriens puissent rentrer dans leur pays”.

Position conciliante

Évidemment, il faut un peu plus qu’un accord d’une dizaine de lignes pour transformer un “couloir de la terreur” en “couloir de la paix”, et les polémiques n’ont pas attendu que l’encre sèche pour se déclencher. C’est, tout particulièrement, la taille et la nature de la “zone de sécurité” qui pose problème. Selon le ministre turc des Affaires Étrangères, Trump aurait promis une zone d’une trentaine de kilomètres de profondeur, courant le long de la frontière syro-turque et complètement évacuée par les forces kurdes. Mais pour les Américains, il s’agirait plutôt, dans un premier temps, d’une bande de 5 km surveillée en commun par les Américains et les Turcs et évacuée par le YPG kurde. On aurait pu penser que les forces kurdes refuseraient catégoriquement la présence de l’armée turque sur leur territoire, mais elles se sont montrées étonnamment compréhensives. Les Forces Démocratiques Syriennes (dont le YPG est une composante) ont en effet estimé que tout cela faisait partie “d’une feuille de route pour atteindre la stabilité”. Cette position conciliante s’explique facilement : la zone de sécurité protège de fait les Kurdes de Syrie contre une nouvelle invasion turque car le mécanisme de sécurité conjoint mis en place par la Turquie et les États-Unis rend désormais improbable un scénario semblable à celui d’Afrine. Il ouvre de plus une voie de dialogue avec les Kurdes qui sont consultés pour son implémentation logistique et reconnait implicitement leur légitimité.

Arrivée massive de réfugiés

Erdogan n’a pas tardé à se rendre compte qu’il s’était un peu fait piéger : “Il semblerait que [Washington] veuille établir une zone de sécurité au nord de la Syrie, pas pour la Turquie, mais pour le groupe terroriste”, a-t-il fulminé. La carte militaire étant désormais difficile à jouer, il utilise désormais les réfugiés pour faire monter les enchères et façonner la zone de sécurité à sa guise. “Notre objectif, a-t-il déclaré, est d’installer au moins un million de nos frères et soeurs dans cette zone de sécurité”, menaçant “d’ouvrir les vannes” de l’émigration vers l’Europe si on ne laissait pas faire. L’arrivée massive de réfugiés inquiète beaucoup les Kurdes qui craignent d’importants changements démographiques dans la région mais la question des réfugiés est de toutes manières incontournable puisque la Turquie en accueille actuellement 3,6 millions. Mieux vaut donc qu’elle soit traitée dans un cadre négocié. Au final donc, il n’est pas exclu que la Turquie et les Kurdes trouvent tous les deux leur compte dans l’établissement d’une zone de sécurité. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela qu’Ocalan, le leader historique du PKK emprisonné depuis 1999, s’est permis cette déclaration sibylline : “Je peux résoudre le conflit en l’espace d’une semaine [...] mais l’État [turc] doit faire ce qu’il a à faire”…