Royaume-Uni contre Ecosse, une querelle de légitimités

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David Lannes
David Lannes
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En septembre 2019, le non à l’indépendance l’a emporté par 55,3 % des suffrages exprimés contre 44,7 % pour le oui.

En septembre 2019, le non à l’indépendance l’a emporté par 55,3 % des suffrages exprimés contre 44,7 % pour le oui.

Après le referendum d’indépendance en Ecosse, il y a près de six ans, la question se pose à nouveau à la faveur du Brexit, avec comme perspective supplémentaire, pour ce pays fervent européen, de pouvoir rester dans l’Union Européenne. Pour autant, la victoire électorale de Boris Johnson signe pour l’instant une fin de non-recevoir, comme celle de Nicola Sturgeon un devoir de la reposer.

L’Ecosse fait toujours partie intégrante du Royaume-Uni mais les résultats des élections générales du 12 décembre dernier montrent que le divorce est déjà largement consommé. Sur l’ensemble du Royaume-Uni, les conservateurs avec Boris Johnson à leur tête ont emporté une victoire écrasante et pourront gouverner en majorité, ce qui n’était pas arrivé depuis la victoire de Thatcher en 1987. Boris Johnson estime donc avoir obtenu le mandat clair qu’il souhaitait pour sortir son pays de l’Union Européenne.

Mais en Ecosse —je reviendrai le mois prochain sur le cas de l’Irlande— la situation est radicalement différente. Les indépendantistes du Scottish national party (SNP) emmenés par Nicola Sturgeon, ont remporté une victoire encore plus impressionnante, raflant 48 des 59 sièges écossais à Westminster, alors que les Tories s’effondraient de 13 à 6 sièges seulement.

Au-delà des simples rangs indépendantistes, Nicola Sturgeon a su convaincre tous ceux qui ne veulent pas que Boris Johnson les emmène “sur un chemin [qu’ils n’ont] pas choisi”. Elle estime donc avoir obtenu le mandat clair qu’elle souhaitait pour que “l’Ecosse puisse choisir son avenir”.

Deux légitimités démocratiques s’affrontent donc. Elles sont, toutes deux, indéniables et questionnables à la fois. Chez les conservateurs, on argue que la question de l’indépendance écossaise est close depuis la victoire du camp unioniste lors du référendum de 2014 et que des divergences locales ne doivent pas remettre en cause les résultats électoraux sans équivoque, obtenus à l’échelle du Royaume-Uni.

Mais le SNP estime qu’il y a eu “un changement significatif de circonstances” depuis 2014 comme l’attestent “le fait que l’Ecosse puisse quitter l’UE contre son gré et ce que le Brexit a révélé de la position de l’Ecosse à l’intérieur du Royaume Uni”. Contrairement à ce qui avait été affirmé lors de la campagne référendaire, le Royaume Uni n’est pas vraiment “une union de nations égales” … Pour autant, et Nicola Sturgeon le reconnaît elle-même, “chaque électeur du SNP ne va pas nécessairement soutenir l’indépendance”, et il faudra donc faire basculer dans le camp indépendantiste les nombreux électeurs pro-UE qui ont choisi un bulletin SNP pour “voter utile” contre le Brexit…

Malgré le succès

A ce jour, l’option indépendantiste n’est en effet toujours pas majoritaire en Ecosse et plafonne dans les sondages autour de 48%. Malgré le succès du SNP aux dernières élections, les partis anti-indépendantistes (Tories, Labour et Lib Dems) ont mobilisé 54% des votes. C’est pour cette raison que le SNP ne demande pour l’instant pas, la tenue d’un référendum mais plus subtilement, le droit de pouvoir en organiser un.

La Première ministre écossaise Nicola Sturgeon, le 2 novembre 2019, lors d’un rassemblement pro-indépendance, le premier auquel elle participe depuis le referendum de 2014.

La Première ministre écossaise Nicola Sturgeon, le 2 novembre 2019, lors d’un rassemblement pro-indépendance, le premier auquel elle participe depuis le referendum de 2014.

Une semaine après les élections, Nicola Sturgeon a ainsi écrit à Boris Johnson pour lui demander de transférer au Parlement écossais la compétence référendaire qui, en vertu du “Scotland Act” de 1998, demeure à ce jour entre les mains du Parlement de Westminster.

Contrairement aux Travaillistes qui avaient promis de ne “pas mettre de bâtons dans les roues” à l’organisation éventuelle d’un second référendum d’indépendance, Boris Johnson a clairement affirmé à ce sujet : “non, je n’en veux pas”.

De son propre aveu, Nicola Sturgeon n’espère donc rien d’autre qu’un “non catégorique” en guise de réponse, mais ce n’est pas bien grave car l’objectif du SNP est de faire croître le sentiment d’un déni démocratique, déjà assez consensuel chez les électeurs écossais. Il s’agit avant tout de convaincre les Ecossais que ce refus va à l’encontre du résultat des urnes. “C’est une telle subversion de la démocratie” a-t-elle ainsi expliqué sur la BBC, “que je sois sous pression pour dire ce que je compte faire parce que le mandat que j’ai remporté ne sera pas honoré par le parti qui a été sévèrement battu en Ecosse”.

A ce jour, l’option indépendantiste n’est toujours pas majoritaire en Ecosse
et plafonne dans les sondages autour de 48%.
Malgré le succès du SNP aux dernières élections,
les partis anti-indépendantistes (Tories, Labour et Lib Dems)
ont mobilisé 54% des votes.

Heureusement pour Sturgeon, l’ancien camp unioniste est complètement désorganisé. Ainsi, Kezia Dugdale, ancienne leader des Travaillistes écossais, a publié un tweet que certains ont pris comme un ralliement au camp indépendantiste : “Le dernier référendum a été gagné en persuadant les électeurs de centre gauche – 1) que l’appartenance à l’UE n’est assurée qu’au sein du RU – 2) qu’un gouvernement progressiste du Labour était à l’horizon – 3) sécurité monétaire et économique. Les raisons 1 et 2 ont fondu, et le camp du Oui a travaillé sur 3 dès 2014. Vous devez trouver des arguments pour l’Union qui ne soient pas basés sur la Reine et l’unité du pays.

Même l’ancienne leader des Tories écossais semble saisie par le doute et enjoint Boris Johnson de tenir ses promesses et “sa responsabilité vis-à-vis de l’Ecosse […] pour être sûr qu’aucune partie du Royaume-Uni ne se sente laissée-pour-compte durant son mandat”.

On le sent, les lignes sont prêtes à bouger en Ecosse. D’ailleurs, si les sondages montrent que l’option indépendantiste reste légèrement minoritaire, ils révèlent qu’une majorité d’Ecossais estime que l’Ecosse accèdera à l’indépendance dans la prochaine décennie…

La longue route écossaise vers un Royaume désuni

Après la fusion des royaumes d’Angleterre et d’Ecosse au sein du Royaume-Uni de Grande-Bretagne en 1707, l’Ecosse est devenue une place-forte de l’Empire britannique. La fin de cette puissance coloniale, après la fin de la seconde guerre mondiale, a changé la donne, réduisant les débouchés de “l’atelier de l’Empire”. La désindustrialisation des années 1970 et 1980, sous l’ère Thatcher, a encore aggravé la situation dans les mines, la sidérurgie et les chantiers navals.

Ressuscité dès les années 1960, l’indépendantisme écossais a pris de l’ampleur et Edimbourg a commencé à s’éloigner de Londres. Après un premier référendum ignoré par Westminster en 1979, 74% des “Scots” ont voté, en 1997, en faveur de la création d’un Parlement et d’un gouvernement écossais. Les Ecossais ont alors gagné une autonomie limitée à la santé, l’éducation, la justice et les transports. Les premières élections ont eu lieu deux ans plus tard, remportées par les travaillistes. En 2007, le Parti national écossais (SNP) est arrivé en tête et a pu former le premier gouvernement indépendantiste de l’histoire de l’Ecosse contemporaine. Le parti s’est encore renforcé aux élections de 2011 (69 sièges sur 129), jusqu’à obtenir de Londres, en 2012, le droit d’organiser un referendum dont la question, “l’Ecosse doit elle être indépendante ?” a reçu une réponse négative en septembre 2014 par plus de 55% des voix.

Les partisans du “oui” à l’indépendance défendent un pays qui ne serait plus gouverné par les conservateurs de Londres, dans une Ecosse qui vote à gauche depuis plusieurs décennies. Ils entendent également sauver le système de santé, menacé de privatisation et maintenir la gratuité des universités, alors que les frais de scolarité explosent dans le reste du Royaume-Uni.

Alex Salmond, leader du SNP lors du dernier referendum et qui a démissionné après le “non”, promettait également une société plus verte, plus pacifiste, plus europhile et, surtout, plus riche. “Nous avons calculé que chaque habitant gagnerait 1.260 euros de plus par an”, assurait-il. Il faut dire que les Ecossais, copieusement traités “d’assistés” et “d’adeptes des allocs” par les tabloïds anglais, auraient pu récupérer 90% des gisements de pétrole aujourd’hui exploités par le Royaume- Uni.