Racines par-ci, racines par-là

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Peio Etcheverry-Ainchart
Peio Etcheverry-Ainchart
Formakuntzaz historialari eta lanbidez editore. Abertzaleen Batasunako kide eta Donibane Lohitzuneko Herriko Etxean hautetsi abertzalea.
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LignéesLes souverainistes de tout poil, surtout de droite, en appellent sans cesse aux racines chrétiennes de la France. Mais où plongent exactement ces fameuses racines du peuple (?) français? Voici quelques éléments de réponse.

Quelle étonnante époque que la nôtre, qui voit la communication sous toutes ses formes envahir le quotidien, accélérer son rythme, réduire le temps consacré à la pensée et au “réfléchir avant de dire”, et bien entendu au coeur de ses effets collatéraux, vampiriser le débat politique.

Bref, dans le monceau d’arguments plus ou moins sérieux qui constituent le débat public actuel en France, on entend régulièrement le mot “racines”. Pas celles du ficus de ma grand-mère, non, celles glorieuses et immortelles de l’identité. Laquelle ? Au choix : celles de l’Europe, qui se veulent chrétiennes ; celles de la France, qui sont blanches ; celles de la langue française, qui sont hermétiques à toute réforme  de l’orthographe ; et j’en passe.

Opinion ou fait avéré ?

Le fait que des personnalités politiques, de droite comme de gauche, cherchent à solliciter un concept vaguement historique pour justifier leur propos ne m’étonne guère, ni d’ailleurs ne me choque davantage que le  reste des artifices rhétoriques classiques. Le recours à l’histoire est d’ailleurs parfois pleinement justifié. Mais l’argument des racines fait aujourd’hui polémique car il charrie une odeur de soufre, celle de la fermeture  supposée à tout ce qui ne serait pas – pour reprendre les exemples ci-dessus – chrétien, blanc, ou attesté dans une édition raisonnablement  ancienne du Larousse. Selon le point de vue d’où l’on regarde la question, le recours à un cadre de référence peut effectivement être jugé salutaire, ou au contraire carrément dangereux. Mais ce qui m’étonne davantage, c’est que la seule réponse donnée à ces arguments lorsque l’on y est hostile soit de nature philosophique ou morale. Nadine Morano serait-elle uniquement condamnable parce que son recours à l’idée d’une France dotée de racines blanches et chrétiennes est excluant, voire raciste ?

Il me semble qu’avant tout cela, il faudrait déjà commencer par se demander si le fait même de “racines blanches et chrétiennes de la France” est avéré.

Car une contre-vérité me semble toujours moins difficile à  combattre qu’une opinion, encore que…

En prenant l’exemple des racines de la France, le piège me paraît être de considérer comme repères valides les limites de ses propres représentations, au mieux de ses  connaissances. Or, celles-ci, chez la plupart d’entre nous, Nadine Morano comprise, sont conditionnées par la vision qu’on nous a apprise de l’histoire, parfois consciemment biaisée par un “roman national”, mais souvent involontairement circonscrite à l’existence voire l’abondance de sources écrites. Mais comme il est vrai que les racines d’un platane ne s’arrêtent pas à celles où on se prend les pieds, celles de la France ou de quoi que ce soit d’autre ne s’arrêtent pas non plus au vague dernier millier d’années pour lesquelles on ose parler de “Français”.

Que se passe-t-il donc
avant les années 1500, 1400 ou même 1000 ?
Doit-on donc considérer qu’il n’y a rien de significatif
lorsqu’il s’agit de périodes que l’on connaît peu ou mal ?
N’y avait-il aucune femme
ni aucun homme dans l’hexagone
que l’on appelle aujourd’hui France?

Le Bayonne-Hendaye des racines

Que se passe-t-il donc avant les années 1500, 1400 ou même 1000 ? Doit-on donc considérer qu’il n’y a rien de significatif lorsqu’il s’agit de périodes que l’on connaît peu ou mal ? N’y avait-il aucune femme ni aucun homme dans l’hexagone que l’on appelle aujourd’hui “France” et que l’on puisse considérer comme des racines, et oublierait-on que dans l’histoire de l’humanité, depuis qu’existe l’humain moderne – Homo sapiens c’est-à-dire nous-mêmes –, il s’est déroulé environ 40.000 ans ? Et encore laissons-nous alors de côté les autres hominidés qui nous précédèrent sur les mêmes lieux pendant d’autres dizaines de milliers d’années !

Faisons donc un petit jeu et considérons que cette histoire de 40.000 ans représente (en gros) le petit voyage de 40 kilomètres que l’on pourrait effectuer à pied en 2016 de Bayonne à Hendaye. Eh bien déjà, n’en déplaise à Nadine, au départ de Bayonne les “racines françaises” ne sont pas de peau blanche mais sombre, plus sombre encore que celle des migrants de Calais… Horreur, les préhistoriens nous l’affirment : nous sommes tous quasiment noirs ! Nos racines ne blanchissent que du fait d’apports extérieurs (eh oui, des immigrés déjà!) vers 8.500 ans avant notre ère, soit au passage d’Urrugne. Sont-elles chrétiennes? Pas davantage… Le christianisme ne se répand vraiment qu’à partir de la fin de la romanisation, soit en gros 1.500 ans avant nos jours et donc quelque part entre la zone industrielle hendayaise des Joncaux et la gare. Quant à la “langue française”, elle n’est semblable à la nôtre qu’à quelques centaines de mètres à peine de la mairie de Hendaye, et encore évolue-t-elle sans arrêt jusque dans la salle du conseil municipal, pourtant à l’étage, n’en déplaise aux puristes !

Pas d’histoire-prétexte 

Alors, “racines” ? Mais avec des racines aussi courtes que celles invoquées par Morano, la moindre bise ferait tomber n’importe quelle plante verte… Notre histoire d’humains est extrêmement longue, beaucoup plus longue que notre imaginaire ne peut se la représenter ; alors il est ridicule de se fonder sur son dernier battement de cil pour y trouver une justification au présent ou à l’avenir. L’histoire peut servir à expliquer, et encore pas toujours, mais il est dangereux de chercher à la manipuler comme prétexte à son projet politique. Cela vaut pour les politiques français comme pour tout le monde, y compris au Pays Basque où l’histoire est tout aussi régulièrement écartelée selon les besoins. Laissons donc Clio tranquille, pas besoin de la travestir pour la rendre belle.

One Comment

  1. Alexandre
    Posted 10/04/2016 at 16:36 | Permalink

    Les racines se créent toute la vie.

    Il n’y a que les arbres morts qui ont toujours les mêmes racines. Et encore, elles pourrissent petit-à-petit, jusqu’à la chute du tronc.

    Au fait, nous avons tous 2 à 5% de Néanderthal dans nos gènes. Néanderthal fait donc partie de nos racines. En fait, pas pour tous, les africains noirs en n’ont 0%.
    Des gènes néandertaliens inégalement répartis