Indépendance n’est pas nécessairement souveraineté

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QuimArrufatOKQuim Arrufat, a été député au Parlement Catalan de 2012 à 2015 pour la CUP (Candidatura d’Unitat Popular) et est actuellement responsable international de cette organisation. A l’occasion de sa participation au Séminaire de la Fondation Manu Robles-Arangiz des 16 et 17 juin dernier à Gasteiz sur le thème de “Souveraineté Nationale et question sociale” il a répondu aux questions d’Alda !

Vous êtes un militant du “municipalisme libertaire” qui est une application locale de l’écologie sociale élaborée par le théoricien communiste libertaire et écologiste politique Murray Bookchin…

Nous ne désignons pas notre pratique militante de “municipalisme libertaire” mais tout simplement de municipalisme populaire. Ce type de municipalisme ne consiste pas uniquement à présenter une candidature aux élections municipales, ni même à construire une organisation locale de référence. Il s’agit principalement de l’articulation et de la combinaison au niveau municipal de trois stratégies de lutte : la lutte institutionnelle, la lutte de mobilisation populaire en défense des droits sociaux, politiques et civiles, et la lutte pour la construction d’institutions propres en marge de l’Etat, comme des centres sociaux, des coopératives, des associations culturelles, etc. Il n’y a rien de neuf là-dedans. La nouveauté consiste à appliquer au niveau municipal la connexion des trois pratiques politiques pour construire l’unité populaire.

Sachant que dans l’opinion publique, l’Etat espagnol (de plus en plus centralisateur) a toujours le monopole de la légalité, comment le municipalisme peut-il changer cela?

Le municipalisme populaire n’a pas toute cette prétention. En effet, le municipalisme a pour but la construction de pratiques politiques radicalement démocratiques, fixées sur le territoire, et aux côtés de ses habitants. Il vise à l’octroi de plus de pouvoir aux individus ou aux groupes pour agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques qu’ils subissent. C’est pour cela que nous l’appelons aussi “contre-pouvoir face à l’Etat”. Mais le municipalisme ne prétend pas se substituer à l’Etat en bloc. Cependant, un des instruments du municipalisme consiste à désobéir aux lois injustes, et la construction d’alternatives en marge, à côté ou au centre des institutions, c’est-à-dire de l’Etat.

Qu’est-ce qui explique le manque de réussite des mouvements sociaux ou de gauche, une fois qu’ils arrivent au pouvoir dans la mise en place du changement de société et de la répartition plus juste des richesses et dans la promotion de la participation populaire ?

Il faut d’abord comprendre que le pouvoir central ne réside pas dans l’Etat. En effet, l’Etat applique de façon autoritaire sur sa population des décisions, modèles, mesures qui n’ont pas été pris par lui-même. Face à cela, l’Etat n’a que l’autorité reconnue —en partie au moins— de décider de la forme que prendra la mise en application de ces décisions. Mais, même ainsi, l’Etat reste encore très fort. La conquête de l’Etat par le mouvement populaire doit avoir pour but la mise de l’Etat au service de la construction d’institutions globales anti-hégémoniques ou de contre-pouvoir. Sans cela, le mouvement populaire deviendra un simple gestionnaire et non un décideur. Il ne pourra exercer la souveraineté pour toutes et tous, mais uniquement pour ses partisans.

Le municipalisme populaire dit aussi que c’est l’heure de “redéfinir les relations entre les humains et les écosystèmes”. Comment peut-on y arriver sachant que les marchés et même les Etats sont influencés par la culture de l’extractivisme et de la croissance qui nous amène à avoir une empreinte écologique aussi injuste qu’insoutenable ?

Il n’y a pas de gestion écologique du capitalisme. Par définition, les relations actuelles d’exploitation capitaliste de la terre et du travail ne permettent pas une gestion globalement écologique de l’économie. Ceci étant dit, là où cela est possible, il faut mettre en place des formes de production et de distribution d’énergie éco-soutenables qui seront indispensables pour l’environnement humain et écologique. De plus, il est primordial, dans des domaines clé de la gestion des déchets, de la production et de la distribution de l’énergie, de la planification urbanistique, etc. d’éviter la concentration du pouvoir.

En Catalogne, indépendance et souveraineté se mélangent

“Le thème de la souveraineté est purement démocratique et social. Ce qui se passe dans le cas de la Catalogne, c’est que le débat concernant la souveraineté coïncide avec les limites territoriales de cette revendication, mais en fait, il s’agit d’un débat universel. En Europe, c’est un débat urgent pour toutes les classes populaires qui doivent lutter pour des cadres de souveraineté non nationalistes mais populaires, démocratiques et pouvant se fédérer. Il est clair qu’il ne s’agit pas de débat nationaliste ou d’extrême droite. [...]

Ici en Catalogne, par exemple, la revendication de l’indépendance et celle de la souveraineté se mélangent, et même si elles ont une relation directe, évidemment, elles ne correspondent pas à la même chose. C’est pour cela que nous croyons qu’il faut amener le débat sur la question de la souveraineté.

En effet, si nous n’étions pas en Catalogne, le débat serait identique : si nous étions une force andalouse, ou espagnole, etc. nous orienterions également le débat sur l’axe de la souveraineté parce que c’est là que nous pouvons placer le levier pour un vrai changement.

Les questions qui se posent sont : pourquoi avons-nous des institutions? Est-ce que dans la pratique, ces institutions peuvent prendre en compte différentes propositions politiques et les faire respecter ?

Dans la réalité, est-ce qu’il y a une souveraineté qui permette d’appliquer des politiques déterminées et d’exercer la souveraineté même quand cela déplaît à certains intérêts économiques et politiques ?

Cela n’existe pas en Europe.

Tariq Ali qui vient de publier un livre très intéressant sur le thème « L’extrême centre » me faisait part de ses commentaires sur l’évolution de la situation depuis la chute du mur de Berlin. En fait, peu importe qui remporte les élections, c’est toujours “l’extrême centre” qui gouverne. Et cela revient toujours à conforter le privé qui prend des décisions politiques et économiques et les gouvernements qui exécutent. Le dernier grand exemple symbolique étant la Grèce : “peu importe” qui gagne, à la fin se sont les institutions non souveraines qui décident.

Refondation des institutions

Et, pour en revenir à la Catalogne, ce débat se mélange avec le thème de l’indépendance, qui évidemment est lié, mais l’indépendance n’est pas nécessairement un instrument de souveraineté.

En effet, on peut avoir une indépendance qui peut nous permettre d’accéder à la souveraineté, ou non. Certains ont accédé à l’indépendance mais cela ne leur a servi pratiquement à rien.

C’est pour cela qu’il est si important de centrer le débat de l’indépendance sur celui de la souveraineté réelle des peuples et sur la souveraineté populaire.

Ainsi, il y a une réflexion de base qui doit nous aider à garder clair à l’esprit que les institutions ne se sont pas créées de façon neutre ou qu’elles ne sont pas des “cases vides” qui attendent de voir qui va les remplir de façon démocratique pour se mettre au service d’un projet politique, quel qu’il soit. Les institutions sont en terrain ennemi. […]

Penser qu’en gagnant simplement des espaces institutionnels de représentativité peut nous permettre d’arriver à un moment donné à mettre en pratique notre programme politique est une grande erreur. Ce fut l’erreur du Tripartit.

Et, penser cela dans la situation actuelle, dans une autonomie au sein de l’Etat espagnol (avec le rôle qu’y joue le pouvoir financier) est une illusion complète.

Et je dirais même plus que penser qu’en gouvernant directement l’Etat espagnol il est possible de changer la donne, est une illusion plus grande encore.

En effet, il est très difficile de changer les grandes tendances d’un programme complètement néolibéral qui ne correspond même pas à un programme partisan mais qui est celui que la propre institution oblige à mettre en pratique indépendamment du parti qui est au pouvoir, puisque c’est ainsi que fonctionne l’institution.

C’est pour cela que notre devoir est de procéder à une refondation de ces institutions vers une toute autre direction. C’est ce qui peut permettre de changer la donne, et qui n’a pas été fait lors de la Transition de l’Etat Espagnol.

Le thème de la souveraineté est purement démocratique et social

Ce qui se passe dans le cas de la Catalogne, c’est que le débat concernant la souveraineté coïncide avec les limites territoriales de cette revendication, mais en fait, il s’agit d’un débat universel.

En Europe, c’est un débat urgent pour toutes les classes populaires qui doivent lutter pour des cadres de souveraineté non nationalistes mais populaires, démocratiques et pouvant se fédérer. Il est clair qu’il ne s’agit pas de débat nationaliste ou d’extrême droite. Parfois, on dirait qu’une grande partie de la gauche européenne continue de lire ces revendications souverainistes au travers des codes de l’extrême droite, c’est-à-dire en identifiant ce type de revendications avec le nationalisme et la xénophobie, en étant convaincue que les Etats qui marquent le cadre européen actuel sont la meilleure formule qui pouvait nous arriver. Il est urgent d’avoir un débat sérieux sur ce terrain.