Espoir au Yémen?

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David Lannes
David Lannes
Ikerlari eta irakasle.
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YémenLe 13 décembre dernier, les rebelles Houthis et le gouvernement Hadi ont signé un accord à Stockholm apportant une paix fragile au Yémen. L’Union européenne peut utilement apporter sa médiation.

Est-ce la fin de la descente aux enfers pour le Yémen ? Depuis le renversement du Président Hadi par les rebelles chiites Houthis en février 2015 et l’entrée en guerre de l’Arabie Saoudite en réponse à l’appel à l’aide du Président déchu, le pays est dévasté par un conflit qui dépasse toute mesure. L’offensive menée par Riyad à la tête d’une coalition d’une dizaine de pays arabes sunnites et avec le soutien logistique des États-Unis a détruit les rares infrastructures du pays, privé de ressources une population déjà très pauvre et provoqué ce que l’ONU considère comme la “pire crise humanitaire au monde”.

Cette descente aux enfers s’est déroulée dans l’indifférence, voire avec la complicité, des grandes puissances et rien ne semblait pouvoir l’entraver. Pourtant, le 13 décembre dernier, les rebelles Houthis et le gouvernement Hadi ont signé un accord à Stockholm.

Enfin une lueur d’espoir ?

Quelques semaines à peine avant la signature de l’accord de Stockholm, aucune des deux parties n’était pourtant disposée à discuter avec l’autre. Les Houthis ne s’étaient par exemple pas rendus à une première tentative de pourparlers organisée par l’ONU à Genève en septembre. Deux éléments sont susceptibles d’expliquer leur revirement. Le premier est le rôle indéniable de la Russie qui a toujours gardé une certaine proximité avec les Houthis et affiché son hostilité à la coalition menée par l’Arabie Saoudite. En février 2018, Moscou avait ainsi opposé son véto à une résolution de l’ONU condamnant l’Iran pour la livraison supposée de missiles balistiques aux rebelles. Le soutien de la Russie est donc précieux pour les Houthis et quand le vice-ministre des Affaires Étrangères russe leur a demandé le 26 octobre de participer à des négociations de paix, ils n’ont pu qu’accéder à sa demande.

Port stratégique

Conjointement aux pressions amicales de la Russie, la situation militaire sur le terrain a certainement incité les Houthis à accepter de négocier. Depuis 2014 en effet, les rebelles contrôlent le port stratégique de Hodeïda par lequel transitent près des trois quarts des biens de première nécessité arrivant au Yémen et probablement une bonne partie de leur armement. Les forces de la coalition, qui encerclent Hodeïda depuis quelques mois, semblaient décidées à lancer une offensive d’envergure pour reprendre la cité à leurs adversaires quand les négociations de Stockholm ont été annoncées. C’est donc de très mauvaise grâce que l’Arabie Saoudite et ses alliés y ont participé, car elles n’y voyaient qu’une manoeuvre dilatoire des Houthis. Les Émirats Arabes Unis ont même explicitement déclaré qu’ils souhaitaient l’échec des négociations.

Sous pression

Si l’Arabie Saoudite a consenti aux pourparlers de Stockholm alors qu’elle était convaincue d’être sur le point de remporter une victoire militaire décisive, c’est qu’elle était sous pression à cause de l’affaire Kashoggi. La vague d’indignation qui a suivi l’assassinat barbare du journaliste dans l’ambassade saoudienne en Turquie a en effet touché les États-Unis. Malgré les déclarations de l’administration Trump affirmant que “l’Arabie Saoudite a investi des milliards pour alléger la souffrance au Yémen”, le Sénat américain a voté la suspension de la vente de certaines armes à Riyad. Pour tâcher d’éteindre un incendie qui risquait de mettre en péril les relations des États-Unis avec l’Arabie Saoudite, Washington a fait pression pour dissuader son allié de lancer une offensive sur Hodeïda qui aurait privé d’approvisionnement et plongé dans la famine des millions de personnes. C’est visiblement un coup de téléphone de dernière minute du secrétaire américain à la Défense James Mattis au prince Mohammed ben Salman qui a convaincu ce dernier de donner son aval aux négociations de Stockholm. Avec si peu de bonne volonté de part et d’autre, il ne faut pas s’étonner de la modestie de l’accord conclu en Suède : un échange de prisonniers, une promesse très vague de redéploiement mutuel à Hodeïda et un engagement encore plus vague à une désescalade des combats dans la zone de Taiz. L’accord de Stockholm n’a pas arrêté les combats, comme en témoigne une série d’attaques spectaculaires des Houthis, dont une attaque par drone qui a tué plusieurs des plus hauts dirigeants militaires loyalistes. “Cette attaque dit tout ce que vous devez savoir sur les Houthis” ont réagi les Émirats Arabes Unis, sans pour autant remettre en question l’accord de Stockholm dont le point central est le redéploiement des forces armées à Hodeïda. Ce redéploiement donne lieu à un véritable festival de mauvaise foi. Si les Houthis ont bien quitté certaines de leurs positions, c’est souvent pour les céder à d’autres rebelles Houthis, à la grande fureur de l’Arabie Saoudite qui n’est pourtant pas en reste puisqu’elle masse d’importantes troupes le long de la Mer Rouge. Les deux camps semblent se projeter bien davantage vers une reprise des hostilités que vers la consolidation de l’accord de Stockholm; ils sont juste soucieux de faire porter la responsabilité de la crise humanitaire qui s’ensuivra à leur adversaire.

Nucléaire iranien

L’accord ne pourra donc survivre que si les pressions qui ont conduit les belligérants à le signer se maintiennent. On peut sérieusement en douter en ce qui concerne les États-Unis. Mattis, qui avait joué un rôle central pour contraindre l’Arabie Saoudite à participer aux négociations, et qui était le seul de l’équipe rapprochée de Trump à ne pas être complètement obnubilé par l’Iran, a démissionné en décembre. C’est d’autant plus dommageable que l’Iran, principal soutien militaire des Houthis, est évidemment appelé à jouer un rôle central dans la crise yéménite. Téhéran a d’ailleurs proposé ses bons offices à l’Union Européenne dont elle espère le soutien sur l’accord de Vienne de 2015 sur le nucléaire. L’UE se montre tout à fait disposée à travailler avec l’Iran et n’hésite pas à afficher son désaccord avec Washington : alors que Trump posait son véto à une participation de l’Iran aux négociations de Stockholm, l’UE remerciait l’Iran pour son rôle positif. En fin de compte, l’avenir du Yémen est peut-être pendu à l’issue du bras de fer entre l’UE et les États-Unis sur le nucléaire iranien…