Burujabe, un projet de territoire souverain solidaire et soutenable

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David Lannes, de la commission Euskal Herria Burujabe de Bizi! a participé aux côtés de Geneviève Azam, économiste et membre du Conseil scientifique d’Attac et de Paul Ariès, essayiste, penseur de la décroissance, à la table ronde “Alternatives au capitalisme et à son monde” lors d’Alternatiba 2018. Son intervention spécifique s’intitulait “Burujabe, un projet concret de territoire souverain, solidaire et soutenable”. Alda ! retranscrit ici une partie de cette intervention, accessible dans son intégralité sur le site bizimugi.eu.

C’est paradoxal. La prise de conscience de l’ampleur des enjeux climatiques génère souvent un sentiment de découragement qui inhibe l’action. Car même si nous nous efforçons d’avoir un comportement écologiquement responsable, notre contribution est complètement dérisoire si on la mesure à l’aune du désastre climatique en cours, ou à celle du pillage des ressources de la planète. À quoi bon faire tous ces déplacements à vélo, consommer bio et local, acheter des vêtements d’occasion alors que chaque jour 10.000 camions circulent à deux pas d’ici sur l’A63 et l’A8, que les collectivités locales continuent de se battre pour l’implémentation de grandes surfaces qui asphyxient le commerce de proximité alors qu’elles vendent déjà 76% des produits alimentaires au Pays Basque nord ? Très peu, et certainement pas assez, n’est fait au niveau de l’État, des collectivités et des entreprises pour imposer les mesures radicales que l’urgence climatique exige. Ce serait à nous, simples citoyens et consommateurs, d’assumer la responsabilité de la lutte contre le réchauffement climatique ? C’est une responsabilité bien trop forte et tout naturellement, nous optons souvent pour le déni et préférons faire l’autruche. Il est d’ailleurs d’autant plus facile de faire l’autruche que le discours ambiant nous y invite : qu’on pense par exemple aux mirages si souvent brandis des solutions technologiques ou de la croissance verte. Et quand nous ne nous laissons pas leurrer par ces mirages, nous avons la désagréable sensation de servir de légitimation à un système qui refuse de se remettre en cause. Dans les deux cas, le même doute surgit: à quoi bon s’imposer des contraintes ou des privations?

Contraintes ou entraves à la liberté d’action

Mais à vrai dire, quelles sont les contraintes qui pèsent sur nous ? Une contrainte, par définition, c’est une entrave à la liberté d’action. Si l’on ne change pas de smartphone tous les six mois, si l’on ne prend pas la voiture quand on peut marcher ou prendre un bus, est-ce que l’on souffre d’une entrave à sa liberté d’action ? Ou bien, au contraire, est-on en train de résister à cette maladie mentale collective que certains appellent Affluenza : “une douloureuse maladie contagieuse transmise par la société et dont les signes sont un sentiment de remplissage, le doute, l’anxiété et le dégoût qui résulte de l’idéologie du toujours plus”? Il ne suffit malheureusement pas d’être conscient d’être atteint par cette maladie mentale collective pour en guérir. A des degrés divers, nous sommes probablement tous contaminés, alors que nous sommes conscients de l’absurdité des comportements qu’elle suscite. Le problème, c’est que les symptômes de cette maladie ont réussi à s’imposer comme critères de normalité. Et il est extrêmement difficile, au niveau individuel, d’assumer un comportement qui remet en cause la normalité socialement acceptée : notre alimentation est trop carnée pour être écologiquement soutenable, mais les végétariens passent toujours pour de mauvais coucheurs ; les employeurs, ou même les services de l’État pour les zones rurales, considèrent encore comme normal que les citoyennes et les citoyens soient motorisés. Pire encore, nous considérons nous-même cette exigence comme normale ! Ainsi, alors que le coût moyen annuel d’une voiture est estimé à 5.000 euros, dans une ville comme Bayonne où le salaire médian est de 1574 euros, près de 20% des ménages ont deux voitures. Mais ce qui est vécu comme une contrainte, ce n’est pas de devoir avoir deux voitures pour avoir l’air “normal”, ce sont les rares restrictions qui commencent à être mises à l’usage de la voiture…

“Normalité” d’hier, absurde aujourd’hui

Pour espérer des changements d’habitudes à grande échelle et donc un impact plus significatif sur les enjeux climatiques, il faut donc changer ce qui est perçu comme la normalité. Et c’est tout à fait possible ! Il y a 30 ans, il était “normal” pour les adultes d’être fumeurs et la société était organisée pour le bien être des fumeurs: cendriers dans les transports en communs, dans les salles d’attente, etc. Aujourd’hui, la normalité d’hier est perçue comme absurde, voire criminelle. Il est évident que c’est comme cela que sera perçue notre addiction à la voiture dans quelques années, il faut juste espérer et contribuer à ce que cela se fasse très vite. S’il faut donc assurément changer la normalité actuelle, doit-on pour autant chercher à construire une normalité alternative, qui soit socialement et écologiquement responsable? À notre avis, ce n’est pas une bonne stratégie. La normalité consumériste s’appuie sur des campagnes de marketing dont le financement en 2017 s’est élevé dans le monde à 559 milliards de dollars (c’est à peu près 10 fois plus que le “Fonds vert pour le climat” destiné à lutter contre le réchauffement climatique et promouvoir l’adaptation à ses effets). La publicité vend du rêve, mais un rêve qui est un véritable cauchemar pour les populations des pays du Sud dont les ressources sont pillées et qui travaillent dans des conditions effroyables. Il n’en demeure pas moins qu’elle est redoutablement efficace et qu’elle nous a en grande partie domestiqués.

BJLogoNormalité alternative pour chacun

Dans le cours laps de temps qui nous reste avant que le dérèglement climatique ne devienne incontrôlable, il est peu probable que nous arrivions à contrer cette machine publicitaire hyperpuissante pour promouvoir au niveau planétaire un idéal de sobriété écologiquement soutenable. Mais vouloir proposer une normalité alternative est déjà en soi un renoncement. C’est accepter les conditions imposées ces dernières décennies par l’économie capitaliste : la globalisation et l’uniformisation culturelle. Ce n’est pas une normalité alternative que nous devons construire, mais des milliers, des millions, une pour chaque population ou territoire ! Le logiciel de rentabilité économique préfère avoir à traiter avec des agents interchangeables, sans racines et sans horizon, qui ont perdu leur humanité en même temps que la faculté de comprendre l’humanité d’autrui. Pour reprendre une phrase d’Edgar Morin, il faut inverser cette logique: “Les humains doivent se reconnaître dans leur humanité commune, en même temps que reconnaître leur diversité tant individuelle que culturelle”. L’unité et la diversité sont indissociables : nous ne serons jamais unis si nous ne respectons pas nos différences, et c’est au travers de la multiplicité de nos différences que nous ferons l’expérience de notre humanité commune.

Reprendre possession de nos vies

La démarche de Burujabe se fonde en grande partie sur ce constat : si nous voulons mettre un terme à la folie consumériste qui dévaste la planète, nous ne devons pas l’attaquer sur son terrain, celui de la mondialisation et de l’uniformisation, mais sur le nôtre, en reprenant pied sur nos territoires. Nous devons utiliser notre propre cadre de pensée pour décrire notre propre réalité et nos besoins. C’est en connaissant notre territoire, ses ressources et ses limites, que nous pourrons définir collectivement une nouvelle normalité socialement et écologiquement soutenable, ou pour le dire autrement, que nous reprendrons possession des conditions de nos vies. C’est donc selon nous vers les territoires qu’il faut déplacer le terrain de la lutte contre la folie consumériste et l’ordre capitaliste. Dans un territoire sur lequel nous avons prise, nous échappons au piège de la globalisation, nous pouvons imposer une logique qui n’est pas celle du profit, et nous avons les moyens de reconquérir une à une nos souverainetés.

Exemples de souverainetés

— Souveraineté culturelle. La mémoire collective, la réappropriation de nos langues, de notre ou plutôt de nos histoires, sont les garantes d’un peuple résilient, capable de faire face collectivement à des difficultés et dont les usages (entraide entre proches et voisins, fêtes, créations, initiatives collectives faisant vivre les villages et les quartiers…) ne succomberont pas à la logique marchande. Ici, au Pays Basque, l’euskara est l’une des meilleures armes dont nous disposons pour résister à l’uniformisation culturelle, c’est un indicateur de résistance à l’uniformisation. (…)

— Souveraineté alimentaire. La souveraineté alimentaire, c’est la possibilité laissée aux populations de mettre en place les politiques agricoles les mieux adaptées sans que cela puisse avoir un effet négatif sur les populations d’autres pays. Comment imposer un tel changement à l’agro-industrie qui bénéficie de moyens financiers considérables, du soutien des laboratoires et de nombreux lobbies ? Encore une fois, en menant la lutte sur nos territoires. (…)

— Souveraineté économique. Nous pensons que la relocalisation a un vrai potentiel révolutionnaire auquel nous pouvons toutes et tous contribuer dès à présent. (…) La relocalisation telle que nous la concevons est au contraire une émancipation du mode de production capitaliste. Il s’agit de replacer un projet territorial, conçu collectivement, au coeur du processus de production. L’éco-conception, qui consiste à prendre en compte dès la conception d’un produit son impact environnemental en est un élément-clé. (…)

— Souveraineté énergétique. Un premier avantage des énergies renouvelables est qu’elles permettent de rapprocher et de créer un lien entre consommation et production d’énergie, un lien qui pousse à réfléchir sur ce que devrait être un niveau de consommation soutenable. (…) C’est l’objectif que défendent ici, au Pays Basque, I-Ener (société citoyenne pour la réalisation de projets dans les énergies renouvelables) et Enargia (fournisseur d’énergie renouvelable). Il s’agit de quelques exemples parmi d’autres pour illustrer la nécessité de reprendre pied sur nos territoires, de les redécouvrir et de s’appuyer dessus pour nous affranchir de la vision du monde délirante imposée par l’économie productiviste.

Diversité et attachement au territoire

Nous pensons que notre diversité est notre principal atout pour guérir de cette maladie mentale collective, et que l’attachement au territoire est un sentiment très fort que nous ne pouvons pas nous permettre d’ignorer. Prenons l’exemple de la Catalogne. Quelle que soit notre opinion à ce sujet, nous somme forcés de constater que la Diada, la fête nationale de la Catalogne, a encore rassemblé plus d’un million de personnes en septembre, et nous avons devant nos yeux l’exemple de Puigdemont, un respectable notable de centre-droit qui se lance dans un formidable mouvement de désobéissance civile à cause duquel il se retrouve en exil et risque 30 ans de prison. Pourquoi n’y a t-il pas partout une mobilisation au moins similaire contre le réchauffement climatique alors que les enjeux sont encore plus importants ? Ne serait-ce pas fantastique de pouvoir s’appuyer sur ce sentiment d’attachement au territoire, qui est si fort, pour enclencher la métamorphose sociale et écologique qui s’impose pour pouvoir affronter le défi climatique ? Pour nous, la défense de la planète passe par la défense de chaque territoire. Défendre une souveraineté socialement et écologiquement soutenable pour notre territoire, selon un modèle qui lui est adapté et dans le respect des autres pays ou régions, travailler à sa résilience, ce n’est pas être égoïste, au contraire, c’est le meilleur moyen d’être solidaires des autres populations de la planète, car c’est remplir notre part, la part qui nous incombe, d’un objectif global commun.

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