“Accord du siècle” ou plan “ignoble” pour la Palestine ?

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David Lannes
David Lannes
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GAzaDonald Trump, qui manie l’art de la diplomatie tout aussi vivement que l’expédition de ses tweets, a enfin trouvé la clé de la résolution du conflit israëlo-palestinien. 50 milliards de dollars y suffiront. Décryptage.

Depuis près de 2 ans, Trump promet un “Accord du siècle” qui permettra selon lui de mettre un terme au conflit israélo-palestinien. Son gendre Jared Kushner, qui est en charge de la gestion de cet épineux dossier, vient de dévoiler le volet économique de cet accord, un document d’une quarantaine de pages intitulé La paix pour la prospérité. Il s’agit selon Kushner d’un plan “plus consensuel” que le volet politique de l’accord qui sera annoncé ultérieurement et sera “vraiment très dur à digérer“. Cette première mouture est pourtant déjà assez dure à avaler… “La paix pour la prospérité” propose “de construire de nouvelles fondations pour l’économie palestinienne” en mobilisant 50 milliards de dollars d’investissements sur 179 projets. La moitié de cette somme serait investie en Palestine pendant 10 ans et le reste serait attribué à la Jordanie, à l’Égypte et au Liban : la pauvreté en Palestine s’en trouverait divisée par deux alors que son PIB doublerait.

La paix pour la prospérité propose « de construire de nouvelles fondations pour l’économie palestinienne” en mobilisant 50 milliards de dollars d’investissements sur 179 projets. La moitié de cette somme serait investie en Palestine pendant 10 ans et le reste serait attribué à la Jordanie, à l’Égypte et au Liban.

D’où viendraient ces 50 milliards ? Le document ne le mentionne pas, mais ce n’est pas l’omission la plus flagrante : l’occupation israélienne n’est pas évoquée une seule fois, comme si elle n’était pas pertinente pour expliquer les déboires des Palestiniens ! Le texte reconnait certes l’existence de “problèmes logistiques qui entravent les déplacements” mais se contente pour y remédier de promettre de nouvelles infrastructures. Pas sûr que cela résolve les problèmes des “Palestiniens qui ne peuvent toujours pas marcher dans certaines des grandes rues d’Hébron, leur plus importante ville en Cisjordanie”, comme le rappelle Breaking the Silence, une association de vétérans de l’armée israélienne. Dans le même esprit, le texte américain constate des difficultés à l’accès “aux terres, à l’eau et à la technologie” pour expliquer les faiblesses de l’agriculture palestinienne, mais estime que ces problèmes peuvent se résoudre avec davantage d’investissements. Même la Banque Mondiale reconnaît pourtant que “plus de la moitié du territoire de la Cisjordanie, dont beaucoup de terres agricoles et riches en ressources, est inaccessible aux Palestiniens [...] Si les entreprises et les fermes étaient autorisées à se développer en Zone C (sous contrôle israélien), cela augmenterait le PIB palestinien de 35%”.

Marché immobilier

Autre exemple cocasse (?), les difficultés rencontrées par les Palestiniens pour accéder à un logement seraient dues aux “prix élevés du marché immobilier en Cisjordanie et à Gaza”, mais pas aux colonies, aux restrictions imposées aux Palestiniens en Zone C ou aux expropriations, comme récemment celle du village de Khan el Amar. De même, le blocus imposé par Israël et l’Égypte n’est pas mentionné comme l’une des causes du fort taux de chômage de Gaza ni même comme une possible entrave à l’objectif fixé par le plan “d’augmenter la part des exportations dans le PIB de 17 à 40%”.

Passée la stupéfaction, une question s’impose: le plan de Kushner relève-t-il de l’incompétence ou de la provocation ?

Certains penchent pour la première option, à l’instar de Dan Kurtzer, ancien ambassadeur des États- Unis en Israël, pour qui “les auteurs du plan ne comprennent clairement rien”. Mais au vu de la séquence résolument pro-israélienne initiée par Trump il y a deux ans, il est difficile de ne pas penser à une provocation. Le plan propose ainsi “d’améliorer la qualité des infrastructures de soin” alors que c’est Trump lui-même qui a coupé toutes les aides humanitaires des États-Unis aux Palestiniens ! Il a également reconnu Jérusalem comme la capitale d’Israël, fermé les représentations diplomatiques de Washington avec la Palestine, accepté la souveraineté d’Israël sur le Golan, et plus récemment son droit d’annexer des territoires en Cisjordanie.

Pour les dirigeants israéliens en tous cas, le plan de Kushner s’inscrit totalement dans cette séquence. Il suffit pour cela de lire la tribune de Danny Danon, l’ambassadeur d’Israël à l’ONU, publiée dans le New York times. Il y affirme “qu’un suicide national de l’actuel ethos politique et culturel des Palestiniens est précisément ce dont nous avons besoin pour la paix”. Danon exige une reddition des Palestiniens et leur reconnaissance de l’occupation israélienne, et leur promet que “cela créera des opportunités pour transformer la société palestinienne”. La fonction du plan “La paix pour la prospérité” de Kushner est donc de faire miroiter aux Palestiniens ces opportunités, et les 50 milliards de dollars mentionnés dans le document (et même pas financés !) sont le prix de cette reddition. Laissons pour une fois le mot de la fin à Dominique de Villepin : “on n’achète pas l’indépendance d’un peuple, on n’achète pas la dignité d’un peuple. 50 milliards pour fermer sa gueule et accepter d’être dépouillé de ses droits ? C’est ignoble”.