Sokoa : Le collectif reprend ses droits

L’entreprise Sokoa à Hendaye (Photo Tala)

Txistu Bergara débarqué de la présidence du conseil d’administration de Sokoa, le 31 juillet dernier. Vote de défiance, la semaine suivante, à l’égard de Timothée Achéritogaray qui démissionnait illico de son mandat de directeur général. Inimaginables il y a peu encore, ces bouleversements ont sans nul doute un lien direct avec l’affaire Enargia(1). Au-delà de l’implication partisane et belliqueuse du duo Bergara-Achéritogaray, elle avait dévoilé le canevas de pouvoirs et d’intérêts croisés tressé par les deux dirigeants dans la sphère d’influence de Sokoa(2).

Dans une ambiance tendue, deux sujets ont marqué le rendez-vous annuel des actionnaires de Sokoa le 27 juin dernier. D’abord, la nette baisse de l’activité de l’entreprise en 2025 et ses conséquences sur les salariés : recours au chômage partiel, modification des horaires de travail dans les ateliers (entraînant la suppression de la prime de panier), baisse significative de l’intéressement et de la participation. Avec une activité toujours en berne dans les premiers mois de 2026, un gel des salaires est envisagé, et des licenciements ne sont pas à exclure. D’où l’incompréhension exprimée par les syndicats LAB et CFDT dans un texte commun diffusé aux salariés un peu avant l’AG. Pointant les difficultés économiques de l’entreprise, ils s’étonnaient de la distribution à venir de quelque 830.000€ de dividendes aux actionnaires. En effet, malgré le franc recul de son chiffre d’affaires, Sokoa aura affiché un bénéfice net de près de 1.200.000€ (principalement issu des dividendes versés par ses filiales ?).

Second point d’importance à l’ordre du jour : le renouvellement des membres du CA, avec 14 candidat.e.s pour 11 postes à pourvoir. Raison de ce surnombre inédit : pour LAB et la CFDT, la représentation des salariés étant largement insuffisante, les deux organisations ont encouragé les candidatures, hors sélection officielle.
Par ailleurs, et même si la diminution du nombre de postulantes n’a pas été relevée, on rappellera néanmoins comment, en 2020, Sokoa affichait sa fierté de présenter un CA à parité absolue de 7 femmes et 7 hommes. Six ans plus tard, Bergara et Achéritogaray sont revenus à leurs fondamentaux : sans explication, trois des administratrices choisies par eux en 2020 ont disparu de leur casting 2026, au profit de trois hommes de confiance dont Timothée Achéritogaray en personne.

Diverses prises de parole ont interrogé sans détour sur le bien-fondé de la candidature du directeur général, aux représentations déjà multiples. Ces interventions faisaient écho à la lettre expédiée, quelques jours en amont de l’AG, à des actionnaires et administrateurs par un collectif de salarié.e.s « représentant au moins 30% de l’ensemble des services » de Sokoa.
Sans ambages, le collectif motivait son courrier « parce que la situation interne de l’entreprise s’est au fil des mois gravement dégradée, au point de mettre en péril ce qui a été construit depuis plus de 50 ans ».

Pointant la « situation économique et sociale très préoccupante », le groupe de salarié.e.s analysait que ces difficultés « traduisent une perte de cap, une perte de cohérence, d’implication et surtout une perte de confiance envers la gouvernance actuelle », … entraînant l’inquiétude autour de la candidature au CA de Achéritogaray « au moment où l’entreprise a plus que jamais besoin d’une direction engagée dans son pilotage opérationnel, présente sur le terrain pour rassurer et restaurer la confiance des équipes ».
Une autre raison aura été mise en avant par le groupe des salarié.e.s pour souligner son désaccord à l’entrée du directeur général au conseil d’administration. « Depuis le départ du fondateur, il a été acté que les fonctions de président du CA et de directeur général seraient strictement dissociées. Cette séparation était un engagement fort, garantissant l’équilibre des pouvoirs, la transparence et la stabilité de la gouvernance. Or, la candidature actuelle laisse craindre une évolution vers un modèle PDG que nous ne souhaitons pas et qui serait en contradiction avec les valeurs et engagements pris ».

Txistu Bergara déposé

Ce que l’on peut dire des votes des actionnaires à l’AG ? Que le décompte a de toute évidence posé quelques difficultés à Txistu Bergara : le 31 juillet, alors que la première séance du nouveau CA allait démarrer, les résultats des suffrages du 27 juin n’avaient toujours pas été officiellement communiqués.

A l’ordre du jour de la réunion : l’élection du président du CA. Avec une première dans l’histoire de Sokoa, deux administrateurs en lice : Txistu Bergara, candidat à sa succession, et Iban Olhagaray, ingénieur de formation angeluar et administrateur de la société depuis 2023. Le vote à main levée aura été serré : sept voix en faveur du président sortant, huit pour son challenger.

Le changement à la tête de l’instance de gouvernance de l’entreprise, c’était assurément le moment ou jamais de le tenter. Car dans le cas d’une réélection du président sortant en cet été 2026, il aurait laissé son siège en avril 2028, le jour de ses 75 ans, la limite d’âge imposée par les statuts de l’entreprise. Et d’ici là, le nouvel administrateur Achéritogaray aurait déployé tout son savoir-faire afin de décrocher son saint-graal : être alors nommé PDG.

Au tour d’Achéritogaray de mordre la poussière

Dès le lundi 3 août, Iban Olhagaray arpentait bureaux et ateliers de Sokoa, (r)assurant les salarié.e.s de la volonté de changement portée par le Conseil d’administration. Par ailleurs, une consultation informelle réalisée en interne questionnait les équipes sur leur confiance dans leur direction générale. Résultat : une défiance à l’égard d’Achéritogaray exprimée par une très large majorité de salarié.e.s, encadrement compris.

De leurs côtés, 14 membres titulaires et suppléants du Conseil social et économique expédiaient, le 4 août, un mail à l’ensemble des administrateurs, élus ou réélus. Objectif : porter à leur connaissance « plusieurs éléments qui soulèvent des interrogations quant aux conditions de cumul du mandat social de Monsieur Timothée Achéritogaray avec son contrat de travail ».

Pièces jointes à l’appui, le CSE pointait d’abord l’irrégularité de l’augmentation indiciaire que le directeur général s’est auto-attribué entre 2025 et 2026 au titre de son mandat social, et ce sans en référer au CA. Le CSE poursuivait en soumettant aux administrateurs l’idée de vérifier une seconde information : au titre cette fois de son contrat de travail de directeur administrateur et financier du groupe Sokoa, Achéritogaray « se serait accordé d’importantes augmentations de salaire ». Enfin, l’instance de représentation des salarié.e.s faisait part de ses interrogations « sur les conditions dans lesquelles Monsieur Achéritogaray est en mesure d’exercer convenablement l’ensemble des fonctions et mandats qui lui sont confiés ».
L’onde de choc de l’annonce du débarquement de Txistu Bergara n’avait pas encore fini sa course que le CA de Sokoa, à nouveau réuni donc le 5 août, votait la défiance envers Timothée Achéritogaray. Qui démissionnait aussitôt de son mandat social, rendant ainsi caduque le point suivant à l’ordre du jour : « la révocation ou le renouvellement » de son mandat.

Deux jours plus tard, l’ancien directeur général envoyait sa démission d’administrateur. Quant aux conditions de la rupture de son contrat de travail de DAF, c’est avec son successeur, recruté par voie externe, qu’il devrait bientôt en négocier les conditions.

Une chute sans appel, mais…

Chez Sokoa, la déroute du tandem Bergara-Achéritogaray est certes sans appel. Il n’en reste pas moins que les deux dirigeants déchus conservent plusieurs cartes maîtresses dans le réseau d’influence de la société. De Sokide, la place forte d’actionnaires de Sokoa triés sur le volet pour protéger l’entreprise d’une offensive visant à sa prise de contrôle (Bergara est le président du CA de Sokide), à Herrikoa oeuvrant pour la création d’emplois en Pays Basque, actionnaire non négligeable de Sokide, et dont Sokoa est l’un des actionnaires fondateurs (Achéritogaray est le gérant de Herrikoa).

Pour la suite : rendez-vous dans les pages de Enbata de ce mois de septembre !

(1) Enbata, mai 2024.
(2) Enbata, juin, juillet, et décembre 2024.

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