Quelles stratégies pour les indépendantistes kanaks ?

Au centre, le président du FLNKS, Christian Tein


Le projet d’accord de Bougival ravive les divisions au sein du mouvement indépendantiste. Il rebat les cartes, brouillant les clivages traditionnels entre partisans et opposants à l’indépendance, et esquisse une possible reconfiguration du paysage politique calédonien.

Le blocage du processus de décolonisation de la Nouvelle-Calédonie crée des tensions au sein du mouvement indépendantiste, très divisé sur le projet d’accord de Bougival signé en juillet dernier. Ces tensions reflètent des différences de stratégie qui viennent de conduire deux composantes historiques du FLNKS, l’UPM et le Palika, à quitter l’organisation indépendantiste. Au sein des partisans du “non” lors des trois référendums d’indépendance, les tensions sont également patentes entre la droite anti-indépendantiste et les centristes de Calédonie Ensemble. Les lignes de clivages traditionnelles sont aujourd’hui brouillées…

Les divergences entre le Palika et l’UPM d’une part, et l’UC (Union Calédonienne, principale composante du FLNKS) d’autre part, ne sont pas récentes. Déjà en 2021, après le troisième référendum que les indépendantistes avaient boycotté car il se tenait en pleine crise du COVID, des différends étaient apparus sur la stratégie à adopter. Ils étaient flagrants en 2024 lors de la contestation du projet de réforme du corps électoral voulu par Macron. Le Palika et l’UPM avaient accepté de participer aux négociations trilatérales sur la réforme du corps électoral alors que l’UC avait choisi de les boycotter et chargé la CCAT (Cellule de coordination des actions de terrain) d’organiser la contestation. Après la mort d’un militant, Paul Néaoutyine, président de la Province nord et membre du Palika, avait pointé “la responsabilité des relais CCAT concernés ainsi que de leurs donneurs d’ordre qui […] usurpent le sigle FLNKS dans une stratégie du chaos décidée par une seule composante du FLNKS”. En novembre 2024, le Palika et l’UPM avaient décidé de quitter le bureau politique du FLNKS, en réaction notamment à l’élection de Christian Tein, porte-parole de la CCAT, à la présidence du FLNKS.

Quelques mois plus tard cependant, en mai 2025, l’ensemble des formations indépendantistes soutenait le projet de “souveraineté avec la France” proposé par Manuel Valls, alors ministre des Outre-mer, lors du “conclave de Deva“, après avoir réussi le tour de force de rassembler toutes les composantes du spectre politique calédonien pour la première fois depuis 2021.

En mai 2025,
l’ensemble des formations indépendantistes
soutenait le projet de “souveraineté avec la France”
proposé par Manuel Valls, alors ministre des Outre-mer.

Le FLNKS reconnaissait alors que “l’État [avait] franchi un pas dans sa responsabilité et ses engagements devant les Nations unies de décoloniser le pays“. Valls a d’ailleurs concédé, lors d’une audition à l’Assemblée nationale, quelques jours après avoir été congédié par Sébastien Lecornu, que “[ce projet] était un statut de souveraineté avec la France. […] Pour aller vite, c’est celui, au fond, d’État associé”. C’est-à-dire, l’une des trois modalités de décolonisation reconnues par l’ONU, aux côtés de l’accession à l’indépendance et de l’intégration à un État indépendant.

La formule proposée par Valls avait également obtenu le soutien de l’Éveil Océanien, une petite formation qui défend les intérêts de la communauté wallisienne et futunienne, et surtout celle des centristes de Calédonie Ensemble. Cette formation, qui avait déjà travaillé avec le Palika et l’UPM pour tenter de convaincre Macron de revenir sur son passage en force sur la réforme du corps électoral en 2024, montrait qu’elle pouvait adhérer à un projet souverainiste sous certaines garanties. Les anti-indépendantistes radicaux étaient en revanche vent debout contre cette proposition et ils avaient un soutien de poids, confirmé par Valls lors de son audition : “il est de notoriété publique que [ce projet] n’avait pas l’accord du président de la République“.

L’évolution vers le statut d’État associé rendue difficile

Il était donc évident que ce qui sortirait du sommet de Bougival, organisé en juillet à l’initiative de Macron, serait moins favorable aux indépendantistes. Lors de son audition, Valls a expliqué que l’objectif des anti-indépendantistes était d’obtenir un renoncement à l’exercice du droit à l’autodétermination ainsi qu’au transfert des quatre compétences régaliennes (sécurité publique, défense, justice et monnaie). Alors que Deva permettait de concrétiser la décolonisation, Bougival ne se présente que comme “une nouvelle étape sur la voie de la décolonisation et de l’émancipation” ; contrairement au souhait des anti-indépendantistes, il ne ferme cependant pas la porte à l’évolution vers un État associé, mais la rend difficile : il faudrait pour cela obtenir une majorité qualifiée de 36 membres sur 56 au Congrès de la Nouvelle-Calédonie.

Et c’est sur l’appréciation des potentialités de ce projet d’accord que les indépendantistes se sont retrouvés divisés sur les mêmes lignes qu’en 2024 lors du projet de réforme du corps électoral.

Il était évident
que ce qui sortirait du sommet de Bougival,
organisé en juillet à l’initiative de Macron,
serait moins favorable aux indépendantistes.

L’UC s’oppose frontalement à toute entrave au droit internationalement reconnu de la Kanaky à l’autodétermination, alors que le Palika et l’UPM pensent qu’il est possible, en travaillant notamment avec Calédonie Ensemble, de faire évoluer le projet d’accord de Bougival vers une formule plus proche de celle de Deva et, surtout, de construire une vaste majorité sociale pour avancer vers la pleine souveraineté.

Siège du Congrès de la Nouvelle-Calédonie à Nouméa.

En annonçant son départ du FLNKS en novembre dernier, le Palika a pointé cette différence de stratégie : “Les problèmes sont plus que présents, dans le fonctionnement du Front, même depuis 2021. 2021 quand on a décidé, nous, pour le compte du Palika, de reprendre la négociation et la discussion après les échecs de la troisième consultation”. Même son de cloche à l’UPM qui affirme rester fidèle à la motion du Congrès du FLNKS de 2023, qui visait à aller chercher “par la négociation une trajectoire devant mener à la pleine souveraineté“.

Vers une reconfiguration du paysage politique calédonien ?

Ces divergences pourraient marquer l’amorce d’une reconfiguration du paysage politique calédonien. Au lieu d’une division binaire entre partisans et opposants à l’indépendance, on aurait trois blocs : la droite radicale anti-indépendantiste, l’UC et ses partenaires pour revendiquer une échéance précise et rapide à l’achèvement du processus de décolonisation, et un troisième bloc qui regrouperait le Palika, l’UPM, mais également Calédonie Ensemble et l’Éveil Océanien et qui se donnerait plus de temps pour atteindre le statut d’État associé. C’est en tous cas une telle répartition que l’on a pu observer lors du vote du Congrès de la Nouvelle-Calédonie appelé à se prononcer, le 8 décembre, sur le projet porté par le gouvernement d’une consultation anticipée sur l’accord de Bougival. Les 19 membres de la droite anti-indépendantiste ont approuvé cette tentative de passage en force, l’UC-FLNKS a voté contre, alors que le troisième bloc évoqué plus haut s’est abstenu.

A ce stade, les stratégies de l’UC et de l’UNI ne sont pas contradictoires, au sens où la fermeté des premiers donne des billes aux seconds pour que le projet d’accord de Bougival soit amendé dans un sens favorable aux indépendantistes. Le FLNKS vient d’envoyer, le 15 décembre, une délégation à Paris pour rencontrer les différents groupes parlementaires et espère se réunir avec le président Macron. Son objectif est de rouvrir “un chemin loyal, équilibré et avec des règles, qui ont amené la réussite des accords de Matignon-Oudinot“; le président du FLNKS, Christian Tein, promet que “le FLNKS va tout faire pour que l’on s’en sorte“. L’État français concèdera-t-il un tel chemin, praticable pour tous les indépendantistes ?

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