Nous avons la chance aujourd’hui de ne pas vivre, ici et au quotidien, les horreurs de la guerre. Au Moyen Orient, c’est un véritable imbroglio politique, religieux, territorial et économique que les néophytes que nous sommes, avec nos références culturelles propres et notre méconnaissance crasse de cette complexité, avons du mal à appréhender.
Bien sûr, les différents empires coloniaux des siècles derniers, notamment européens, portent une grande part de responsabilité. Bien sûr l’école a, elle aussi, manqué à ses devoirs en nous bassinant sur les Louis de France qui ne furent pas tous en or, alors que nous souffrons, adultes, de ne pas comprendre le monde qui nous entoure: les Histoires de ses peuples, ô combien complexes, la genèse de ses religions et, tant qu’on y est, la propre histoire de notre cher Pays Basque pluriel.
Bien sûr, enfin, les gouvernants de tout poil surfent sur notre égoïsme, notre paresse intellectuelle et notre sempiternelle et humaine envie de tourner la tête.
Y’a un turc qui va pas !
Pourtant, la Turquie dirigée par des islamo-conservateurs par exemple, n’est qu’à quelques hectolitres de kérosène et force est de constater que la centaine de morts et les plus de 500 blessés lors des deux explosions au sein d’une manifestation pour la paix organisée le 10 octobre à Ankara par l’opposition pro-kurde, pèse peu face à la déculotté de l’équipe de France de rugby contre les All blacks.
D’ailleurs, si j’étais nationaliste français, j’y verrais presque un complot séparatiste fomenté par les responsables de la FFR et LNR que sont les basques Pierre Camou et Serge Blanco secondé par le catalan Paul Goze. Jamais peut être “panem et circenses”(1) n’aura été autant d’actualité dans un pays où une oligarchie de quelques hommes d’affaires millionnaires se partage la plupart des grands médias.
Ça plane pour eux !
Du coup, la condamnation quasi unanime de ces grands médias et de nombre de politiques de deux chemises arrachées le 5 octobre du côté d’Air France laisse pantois. Quand le droitier Sarkozy parle de chienlit, emprunté à De Gaulle, le très gauche Valls, à l’image du PS qui pervertit le mot socialisme, a traité de voyous des salariés de la compagnie aérienne où l’Etat est le principal actionnaire. Nous eussions aimé, en tant qu’hommes et femmes de gauche, qu’il s’offusque des revenus mensuels du PDG Alexandre de Juniac (62.500 euros)(2) ou de son prédécesseur Jean Cyril Spinetta qui perçoit une retraite à vie depuis 2009 s’élevant à 400.000 euros. De même, il aurait pu s’étonner que les rémunérations des membres du CA d’Air France aient plus que doublé de 2012 (2,2 millions) par rapport à 2011 (1 million).
Loup y es tu ?
Qui plus est, nombre de journalistes ont hurlé avec les loups capitalistes. De France Info le 14 octobre qui parle de “violences spectaculaires” fomentées par des salariés bien sûr au Canard enchaîné du 7 octobre, qui, tout en dévoilant qu’en sus des 2.900 suppressions d’emploi s’en profilaient 5.000 supplémentaires, suggère que la CGT ne s’est pas opposée aux débordements et que “les auteurs des brutalités contre un cadre ont affiché le tableau d’un syndicalisme qui, n’arrivant plus à mobiliser, compense son impuissance par la violence”. De la part du meilleur journal français d’investigation, on s’attendait à mieux ! C’est à croire que la majorité de ces pisse-copies n’ont aucune conscience de classe et n’ont jamais goutté aux joies d’un licenciement. Pourtant, quelques voix discordantes bien que marginales troublent ce bel élan manichéen. A l’image de l’édito de Jean Claude Guillebaud dans S.O. Dimanche du 18/10(3) ou du chercheur en histoire, François Cusset, qui citant Hannah Arendt dans Télérama.fr(4), s’insurge: “Lorsqu’on a retiré aux salariés tout recours quel qu’il soit, qu’on les place devant un discours de l’inéluctable —en l’occurrence les licenciements—, qu’on leur serine qu’il ne reste plus que la fatalité d’une logique économique dépersonnalisée —personne n’est responsable, personne n’y peut rien, ni le PDG d’Air France, ni tel ou tel acteur de l’industrie aérienne mondiale— alors il est logique et mécanique que la violence devienne le seul exutoire”.
“A poil, à poil !”
Dans un pays où l’évasion fiscale représenterait entre 80 et 100 milliards par an(5), les forces de répression sous l’ère socialiste arrêtent, manu militari et chez eux à l’heure du laitier, six salariés suspectés d’avoir bousculé des cadres d’Air France. Avant ces bouts de tissu déchirés, il y avait les “sans dents” (de la bouche d’Hollande si on en croit son ancienne compagne), aujourd’hui il y a des sans chemises, des sans pantalons et des sans culottes. C’est vrai qu’un gueux à moitié à oualpé, ça passe encore, mais un responsable de haut vol escaladant un grillage torse nu, c’est une violence inacceptable (dixit Hollande).
La violence sociale, l’écart entre les riches et les pauvres qui augmente sans cesse, le chômage, le travail précaire…Tout cela n’est que du pipi de chat.
En moyenne en 2014, les dirigeants des entreprises du CAC 40 ont perçu, chacun d’entre eux, quelque 4,2 millions d’euros de rémunération.Un montant en hausse de 6% sur un an (tiré de l’Express).
Comme écrit en page de garde sur le site facebook des salariés de la compagnie aérienne : “Il y a deux types d’hommes. Ceux qui donneraient leur chemise. Et ceux à qui il faut l’arracher”.
(1) Déja, dans l’Empire Romain, le poète Juvenal indiquait que pour gouverner, il fallait donner au peuple “Pain et Jeux”. Ainsi, la plèbe pouvait se nourrir et se divertir. On assistait alors à une paix sociale mettant ainsi le peuple hors du jeu politique, et évitant toute révolte.
(2) Ce même PDG que l’on voit dans une vidéo récente sur internet déplorer que l’on ne puisse remettre en cause le SMIC, les 35h ou… l’interdiction du travail des enfants !
(3) “Comme beaucoup de salariés avant eux, les employés d’Air France ont été avertis au dernier moment, et par la presse, qu’ils allaient être “jetés” (…) Quelle sorte de société sommes nous en train de bâtir, qui exige que les salariés soient jetés à la casse comme des objets ?”
(4) “En certaines circonstances, la violence – l’acte accompli sans raisonner, sans parler, et sans réfléchir aux conséquences – devient l’unique façon de rééquilibrer les plateaux de la justice”. Du mensonge à la violence (1972).
(5) “Le téléphone sonne” du 12/10 sur France Inter.