Leire Alberdi, Idurre Eskisabel, Aitziber Blanco et Igor Arenaza présentent la démarche Batuz aldutu.
Les données de la dernière enquête sociolinguistique prospective sur l’usage de l’euskara en Hegoalde sont très inquiétantes. Think tanks et société civile analysent le phénomène et s’organisent pour éviter le pire. Fin décembre à Bilbo, c’était le coup d’envoi du processus Batuz aldatu. Son but : susciter un mouvement social et réaliser un grand bond en avant.
Les sociolinguistes qui examinent les pratiques linguistiques à travers le monde le savent : toute langue dépourvue d’un monolinguisme fonctionnel est condamnée. Qu’est-ce à dire ? Seule la nécessité d’utiliser l’euskara dans la plupart des relations humaines donne à la langue un dynamisme indispensable à sa pérennité et à sa transmission au fil des générations. Or aujourd’hui, les zones où l’euskara est dominant —essentiellement dans le Gipuzkoa central et à l’ouest de la Navarre— tendent à s’amenuiser, à se diluer. Ces régions sont nommées par les sociolinguistes des « zones de respiration », une notion développée par l’américain Joshua Fishman qu’il définit ainsi : « Zone de forte densité où la langue minoritaire domine la langue hégémonique et ne ressent aucune menace ».
C’est l’un des résultats du travail rendu public l’été dernier par l’institut d’études sociologiques Siadeco, auteur d’une enquête prospective démo-linguistique de 290 pages, sur l’évolution de l’euskara à l’horizon 2036. Ses conclusions sont alarmantes. D’ici onze ans, la zone principalement bascophone du Pays Basque Sud va se réduire, avec une quasi disparition des zones de respiration où le basque se transmet naturellement et se pratique en famille. 7,2 % des locuteurs euskaldun vivaient dans ces zones en 1991, il chute à 2,9 % en 2021, il pourrait être de 0,2 % en 2036, avec seulement douze localités en Gipuzkoa et neuf en Navarre. Pour la première fois dans l’histoire, le basque se retrouvera sans zone territoriale socialement dominante et dynamique.
L’américain Joshua Aaron Fishman, inspirateur des sociolinguistes basques.
Une personne sur douze
La suite fait frémir. Siadeco annonce un net recul de l’usage de la langue parmi les enfants et les adolescents. Si le nombre des bascophones s’est maintenu durant les trente dernières années, c’est parce que l’effort de basquisation via l’enseignement a été considérable, avec une position très dominante de la filière D correspondant à l’immersion.
Mais nous assisterons d’ici 2036 à un vieillissement de la population euskaldun, lié à une forte chute de la natalité. Les mouvements de population avec l’arrivée d’hispanophones ou parlant d’autres langues étrangères, auront aussi un impact décisif. La transmission de l’euskara comme le niveau de connaissance de la langue, vont s’en ressentir. En 2036, 692 000 citoyens (23%) venant d’autres régions ou Etats, vivront parmi nous et, dans la tranche d’âge des 25-44 ans, la moitié d’entre eux seront nés hors du Pays Basque. Il s’agit d’une tranche d’âge essentielle, tant parce qu’elle est en âge de procréer, que par son influence dans le monde du travail.
Les locuteurs euskaldun qui pratiquent mieux l’euskara que l’espagnol vont diminuer. Sur l’ensemble du territoire, ils sont en 2021 de seulement une personne sur douze. Le nombre de bascophones vivant dans un environnement essentiellement hispanophone augmentera. Ce phénomène limitera davantage encore l’usage social de l’euskara et va affaiblir les possibilités d’améliorer la qualité de la langue et de la transmettre aux descendants. Tout cela participe d’un même mouvement, une diminution globale de la vitalité de la langue basque. Petit rappel : selon les données de 2021, seulement 36,2 % des habitants de la Communauté autonome sont bascophones et 18,6 % en ont une connaissance passive. La proportion chute à 14,2 % en Navarre qui compte 10,6 % de locuteurs passifs.
La sociolinguiste catalane Eva Pons ayant intervenu au Pays Basque.
Dernier des Mohicans ?
Allons-nous finir comme « le dernier des Mohicans » de James Fenimore Cooper, noyés dans l’océan des langues dominantes ? UEMA, la communauté des communes bascophones qui a commandé cette étude prospective à Siadeco, recherche des solutions. De son côté, la fondation Telesforo Monzon organisait en septembre un colloque consacré aux « Fondements d’une nouvelle politique linguistique et sauts stratégiques nécessaires ». Deux spécialistes, Garikoitz Goikoetxea et Iñaki Iurrebaso viennent de publier un ouvrage au titre éloquent, Esnatu ala hil, se réveiller ou mourir. Tout a été mis sur la table, en particulier un consensus difficile à mettre en œuvre du fait d’une espagnolisation qui s’appuie sur des forces politiques s’avançant masquées. Celles-ci affichent un bilinguisme mortifère, dans le contexte défavorable qui est le nôtre. S’ajoute à cela un certain « nombrilisme » des bascophones eux-mêmes et une part « d’institutionnalisme ». Ce dernier phénomène endort les énergies individuelles et collectives, son poids affaiblit les mouvements sociaux qui perdent leur fonction de minorité active, de tête chercheuse ou de poil à gratter.
L’urgence de créer une architecture juridique pour créer des zones de respiration va de pair avec la nécessité de mesurer nos forces et d’investir les mondes du travail, des loisirs, de l’éducation, de l’audiovisuel, de l’administration publique, des migrants, des technologies, de l’intelligence artificielle, etc. Le chantier est immense.
A noter que le gouvernement basque ne dispose pas d’un ministère à part entière en charge de la politique linguistique, comme cela existe en Catalogne, dans un contexte plus favorable. Toujours lors du colloque organisé par la fondation Telesforo Monzon, la sociolinguiste catalane Eva Pons a précisé la situation dans son pays. Le catalan est la « langue propre » au pays, comme le définit le statut d’autonomie, son usage est généralisé et normal dans l’administration dont les personnels détiennent la capacité linguistique requise. La coofficialité garantit le droit pour les habitants à être reçus et à échanger en catalan avec tous les services. Le Tribunal constitutionnel a avalisé un devoir individuel dans la fonction publique, celui de garantir le droit de choix linguistique. De la notion de « langue propre », découle l’usage prioritaire par défaut du catalan et permet d’assurer les politiques de promotion. Le principe général pour obtenir un poste dans la fonction publique est de détenir un niveau linguistique (expression écrite et orale) correspondant aux fonctions occupées. Droits, usages et certificats d’aptitudes sont les trois clefs de voûte du système. Tout n’est pas rose pour autant en Catalogne : les adolescents ont tendance à plutôt pratiquer l’espagnol et les tribunaux exigent que 25 % des heures d’enseignement soient délivrées en espagnol. Une obligation très contestée.
Le sociolinguiste Iñaki Iurrebaso.
Le débat en cours au parlement de Gasteiz aborde ce type de questions. Enbata en a rendu compte le mois dernier.
Territorialisation des politiques linguistiques
A la mi-octobre, une conférence internationale s’est déroulée à Azpeitia autour du thème des « zones de respiration dans la revitalisation des langues minoritaires, concept et perspectives ». Elle a réuni une pléiade de spécialistes venus des quatre coins du monde. Les cas irlandais et écossais ont été présentés.
Très attendue était l’intervention du sociolinguiste Iñaki Iurrebaso, auteur d’une thèse remarquée. Il a plaidé le 17 octobre en faveur d’une territorialisation des politiques linguistiques. En d’autres termes, les moyens à mettre en œuvre pour conforter l’usage de l’euskara ne doivent pas être uniformes sur tout le territoire, tant les réalités sont différentes. La petite ville d’Azpeitia où 80 % de la population parle basque, n’a rien à voir avec la mégalopole de Bilbo et ses malheureux 3 % ou 4 % de bascophones. Certes, cette formule de zonage donne de l’urticaire aux euskaltzale, c’est celle qui a été imposée en Navarre où l’on a du mal à faire évoluer ce qui est devenu un carcan. Pour Iñaki Iurrebaso, l’élaboration de stratégies territoriales avec des formes d’intervention adaptées est indispensable, dans le cadre d’une reconquête, parce que les espaces s’influencent les uns les autres. Les zones les plus bascophones doivent faire l’objet d’un soutien tout particulier, car elles peuvent jouer un rôle moteur en faisant tache d’huile.
« Nous ne sommes pas assez organisés, le désir d’être basques doit être nourri car la société régresse à cet égard », pointe le sociologue Jon Sarasua qui est intervenu lors de ces journées. Stratégie communautaire et transformation sociale sont donc à l’ordre du jour, en ayant pour objectif la création d’un mouvement social solide, centré sur l’euskara et la citoyenneté.
Débats et recherches sociolinguistiques font florès en Hegoalde du fait de la gravité d’une situation marquée par la stagnation et une régression qui menace. Comme toutes les langues, l’euskara a besoin d’un système culturel et de connaissances propres, d’un éco-système. Les agents culturels doivent faire de la création en euskara leur « pivot ». De tels constats font écho au thème du colloque organisé les 5 et 6 novembre derniers en Iparralde par l’ethnopole d’Euskal kultur erakundea (EKE). Son sujet: « Langue et culture dans un contexte de revitalisation : jamais l’une sans l’autre ? ». Le risque d’une déconnexion entre langue et pratiques culturelles n’est pas absent. L’exemple de l’Occitanie est à cet égard aussi significatif qu’inquiétant.
Nécessaire bond en avant
Par le passé, notre peuple a traversé des moments critiques marqués par le risque d’extinction définitive de la langue. La nuit franquiste puis l’élan des années 70, sont présents dans nos mémoires. Le renouveau est venu de la capacité de milliers d’entre nous à travailler ensemble, à agir. Dans la Communauté autonome basque, plus d’une centaine d’organismes de la société civile ont décidé aujourd’hui de passer à l’action. Un réveil qui tire un trait sur des années marquées par une certaine léthargie, dans un pays où le pouvoir en place à Gasteiz refuse très souvent de s’articuler sur les mouvements sociaux et même s’en méfie. La démarche des Artisans de la paix fut éclairante à cet égard.
Durant des décennies, l’État central a fait preuve d’un acharnement constant, d’une violence institutionnelle inouïe, pour affaiblir et faire disparaître les langues autres que l’espagnol sur le territoire où il exerçait son pouvoir. Il serait logique qu’au regard des dégâts commis et au titre de la réparation historique, cet État déploie aujourd’hui de grands moyens en faveur de langues minorisées. Doux rêve et vœux pieux. Il est aussi difficile pour Madrid d’envisager ce type de démarche que de reconnaître les nombreux ethnocides mis en œuvre peu après la « découverte » de l’Amérique. Hégémonie, négationnisme, cécité et déni vont ici de pair.
Nous ne pouvons donc compter que sur nous-mêmes. Fort de ces constats, Euskalgintzaren kontseilua a décidé de prendre le taureau par les cornes, il lance le processus Batuz aldatu pour donner un second souffle à la langue basque « en état d’urgence linguistique ». Démarré dès 2021, le projet a visé tout d’abord à générer un consensus, un accord socio-politique, entre partenaires très divers. Quatre ans plus tard, Batuz aldatu articule son action sur un pacte en cinq points qui aborde la sphère institutionnelle et politique, le monde économique, la vie sociale, la culture et l’université, la citoyenneté.
Cent treize institutions para-publiques, associations et mouvements sociaux l’ont co-signé, elles veulent susciter un « grand bond en avant ». Le coup d’envoi de cette démarche a eu lieu le 27 décembre à Bilbo.
Plus d’informations : https://kontseilua.eus/pizkundea/ekitaldia-balorazioa/ + https://pizkundea.eus/
La feuille de route du gouvernement basque
Consciente de la gravité de la situation, la vice-présidente et ministre de la Culture et de la Politique linguistique, Ibone Bengoetxea, a présenté le 12 novembre au Parlement basque, la feuille de route du gouvernement visant à renforcer l’usage de l’euskara. Elle repose sur trois axes : des politiques publiques s’appuyant sur un plan stratégique qui sera prochainement présenté au parlement.
Ibone Bengoetxea, vice-présidente et ministre de la Culture et de la Politique linguistique basque.
Y figurent la gratuité de l’enseignement du basque à l’échelle de base, la création d’une nouvelle plateforme d’apprentissage numérique Ingura et des actions visant à intégrer le basque dans l’éducation, l’industrie et l’innovation. Deuxième point : une collaboration avec la société civile pour créer les conditions d’un usage réel de la langue, avec par exemple le projet Lanera qui vise à promouvoir l’euskara dans le domaine socio-économique, l’accueil linguistique des immigrants et des accords signés avec des plateformes internationales pour accroître la présence du basque dans le secteur audiovisuel. Enfin troisième chapitre : l’implication citoyenne et l’attachement émotionnel, à travers des initiatives telles que Jauzia gara, qui doivent contribuer à faire du basque un choix personnel, attractif et à renforcer la solidarité de la société. Une conférence mondiale de la langue basque se tiendra en 2027. Ce forum réunira les contributions de la société civile et des universités, afin de définir les orientations futures du processus de revitalisation de la langue basque. Dans une interview accordée quatre jours plus tard au quotidien Berria, Ibone Bengoetxea se montre réservée quant à la démarche Batuz Aldatu. « Les mouvements de mobilisation sociale sont toujours les bienvenus », dit-elle, « mais je me demande s’ils n’excluent pas une partie de la société ». Comprenne qui pourra.
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