
« On n’a jamais essayé ». L’argument revient régulièrement pour justifier l’attrait de l’extrême droite. Pourtant, celle-ci est à l’œuvre dans des communes et à la tête de certains États. L’expérience existe et permet de confronter les promesses à la réalité.
Si le Pays Basque nord fait encore figure d’exception, ce n’est malheureusement pas le cas de tous les territoires. Alors qu’un niveau d’ambition avait été annoncé par le Rassemblement National, la seule liste d’extrême droite présente aux élections municipales du mois de mars était celle de Pascal Lesellier à Baiona. Assurément une de trop, d’autant que cette candidature lui permet de siéger au conseil municipal ainsi qu’au conseil communautaire pour le mandat qui s’ouvre. Pour être complet, il faudra scruter chaque élu un par un : sur le mandat 2020-2026, certains membres de la majorité Arosteguy à Biarritz ont pu tenir des positions très proches du RN. Ceci étant, Iparralde résiste encore, même si sur les élections hexagonales, les scores enregistrés dans nos communes progressent.
Les associations, premières victimes de l’extrême droite
L’extrême droite gouverne déjà. En France, elle dirige plusieurs communes depuis plus d’une décennie. Cette réalité permet aujourd’hui de dépasser les discours pour observer les faits. Sortir de l’émotionnel, du sentiment de peur ou d’une vision un peu fanatique et aveugle, et regarder de près les conséquences directes d’une gestion communale du Rassemblement National.
Dans ces villes, les choix budgétaires dessinent une ligne claire. Les subventions aux associations sont systématiquement revues à la baisse, en particulier lorsqu’elles sont jugées incontrôlables ou engagées. Le tissu associatif, pourtant essentiel à la vie locale, devient une variable d’ajustement et de manipulation politique. A Fréjus, David Rachline coupe de manière autoritaire et subite toute subvention à une association de sport et loisirs. La véritable intention du maire RN : mettre en place un chantage financier qui oblige le président à démissionner pour placer un élu du groupe RN. La Chambre Régionale des Comptes (CRC) se penche sur le dossier et pointe cette « nomination irrégulière ». Depuis, les frais ont explosé (voiture de fonction, remboursement de restaurants…), sans que le CA ne le sache, et sont compensés par des subventions municipales.
Ce tri dans les soutiens publics n’est pas neutre : il redessine les équilibres associatifs et affaiblit les espaces de débat et d’organisation collective.
Les exemples s’accumulent. À Hénin-Beaumont, à Fréjus ou à Beaucaire, plusieurs analyses ont montré une baisse drastique des aides. Et ce n’est pas un argument de gestion budgétaire car les baisses concernent une catégorie d’associations (culture, social, aide aux personnes démunies…) alors que dans le même temps d’autres associations proches des élus en place voient leurs dotations augmenter. Pour ne citer que deux exemples, Louis Aliot à Perpignan attribue 50 000 € à une association qui « défend le patrimoine culturel du colonialisme français en Algérie » alors que Robert Ménard à Béziers distribue 25 000 € à un satellite associatif de SOS Chrétiens d’Orient, collectif qui fait l’objet d’une enquête pour crime contre l’humanité en raison de versements financiers en faveur de milices pro Bachar-al-Assad.
Ce tri dans les soutiens publics n’est pas neutre : il redessine les équilibres associatifs et affaiblit les espaces de débat et d’organisation collective. Et ces prises de position ne sont pas des initiatives personnelles des maires RN. Au contraire, c’est bien une position collective et idéologique du mouvement. D’ailleurs, les députés RN déposent régulièrement des amendements à l’Assemblée nationale pour bloquer les subventions au bénéfice du Planning Familial ou de SOS Racisme par exemple. Jordan Bardella a déjà indiqué qu’il souhaiterait dissoudre toute association ayant recours à la désobéissance ou prenant des positions politiques « marquées à l’ultragauche ».
Derrière le vernis, le néant
Parallèlement, le paraître prend le dessus, les dépenses de communication augmentent, comme à Béziers où Robert Ménard avait, dès sa première année de mandat, augmenté le budget communication de plus de 180 % ! Alimenter un écran de fumée pour détourner les regards. Cette mise en scène du pouvoir s’accompagne d’une multiplication de prises de position clivantes, qui entretiennent un climat de tension plutôt qu’elles ne règlent les problèmes.
Ces choix ont des conséquences concrètes. La judiciarisation croissante de certaines décisions, les polémiques répétées et les stratégies de confrontation engendrent des coûts réels pour les collectivités. Coûts financiers liés aux contentieux, mais aussi coûts politiques et réputationnels, qui fragilisent l’image des territoires et compliquent l’accès aux subventions.
À l’Assemblée nationale, les votes du RN sur le droit du travail, les retraites ou la fiscalité ont régulièrement été en contradiction avec les discours de campagne.
L’incompétence est masquée par du bruit médiatique. Et les processus de normalisation et de victimisation portent leurs fruits dans une société de l’image où les réseaux sociaux jouent un rôle capital, et dans laquelle la mémoire collective s’efface progressivement.
Les promesses sociales mises en avant dans le discours initial laissent place à des arbitrages qui s’inscrivent dans une logique économique classique, contrainte et peu redistributive.
Ce décalage se retrouve également à d’autres niveaux. À l’Assemblée nationale, les votes du RN sur le droit du travail, les retraites ou la fiscalité ont régulièrement été en contradiction avec les discours de campagne. Là encore, l’écart entre l’image projetée et les choix opérés est significatif. Ne parlons même pas de l’Europe où le principal apport du RN consiste à détourner l’argent public et briller par son absentéisme !
Une cohérence politique à l’échelle internationale
Ce qui s’observe à l’échelle locale trouve des échos à l’international. L’arrivée de Giorgia Meloni à la tête du gouvernement italien a été présentée comme une rupture. Elle permet surtout aujourd’hui d’observer concrètement les orientations mises en œuvre.
Sur plusieurs sujets, les choix opérés s’inscrivent dans une ligne conservatrice assumée : durcissement des politiques migratoires, remise en cause de certains droits, tensions avec les contre-pouvoirs. Les promesses sociales mises en avant dans le discours initial laissent place à des arbitrages qui s’inscrivent dans une logique économique classique, contrainte et peu redistributive.
Le cas de Viktor Orbán en Hongrie est encore plus explicite. Régulièrement présenté comme un modèle par une partie de l’extrême droite européenne, il a mis en place des politiques marquées par des restrictions des libertés publiques et une remise en cause de certains droits sociaux. Celui que Marine Le Pen considère comme « un partenaire, un allié et même un ami » constitutionnalise la LGBTphobie, supprime le droit de grève et mène une réforme du droit du travail qui autorise 400 heures de travail supplémentaires que l’employeur peut imposer et ne payer que trois ans plus tard.
Aux États-Unis, l’expérience de Donald Trump a également montré les limites du discours de rupture : des politiques fiscales favorables aux plus riches, loin des attentes sociales d’une partie de son électorat qui a cru aux effets d’annonce mensongers dont il est coutumier. Dernier exemple récent, le référendum impulsé par Giorgia Meloni, qu’elle a heureusement perdu, visait à prendre le contrôle politique du système judiciaire ; une position opportuniste alors que les élus et militants néo-fascistes remplissent les tribunaux.
La toile se tisse y compris localement
Dans ce paysage, les liens entre discours politique et intérêts économiques apparaissent de plus en plus clairement. Certaines figures proches de l’extrême droite incarnent ces contradictions. Le milliardaire Pierre-Édouard Stérin, propriétaire du Biarritz Olympique, revendique « être plus à droite que l’extrême droite » tout en étant vendeur de sa résidence secondaire à un prix ultra spéculatif. Celui qui est en plus exilé fiscal revendique investir contre le droit des femmes via sa fondation ou encore former des candidats pour préparer les échéances électorales.

La défense des droits, la tolérance, prendre soin des autres sont des batailles permanentes sur lesquelles nous ne devons jamais lâcher un centimètre. Vivre sous majorité d’extrême droite ne satisfait qu’une infime minorité, la plus riche, de la population. L’expérience existe, et elle est sans ambiguïté. À l’échelle locale comme internationale, cette idéologie a démontré l’enfer qu’elle fait vivre y compris à celles et ceux qui y ont cru.
Le danger n’est pas seulement celui d’une illusion. Il est celui d’un contresens politique : faire croire à une réponse sociale là où les choix opérés produisent l’inverse. À mesure que les crises s’intensifient, ce décalage ne constitue pas une alternative. Il organise une impasse.
