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Le droit de décider, comme tous les droits est l’apanage de personnes concrètes mais s’exerce en la matière collectivement (il ne s’agit pas de décider où chacun partira en vacances) et ses conséquences concernent le “nous”. Il faut pour bien l’exercer se poser différentes questions au préalable : concernant l’objet de la décision “quel statut politique pour le Pays Basque ?“, le territoire où elle s’applique “qui décide pour qui?” et le sujet de la décision “quel “nous”, quelle communauté politique à qui s’applique le droit de décider?“.
Le mot est décidément d’actualité en cette année 2014. La Crimée a décidé unilatéralement et dans des conditions contestables. L’Écosse va décider en septembre selon un scénario démocratique. La Catalogne voudrait décider en novembre malgré une impossibilité constitutionnelle.
Au Pays Basque un vaste mouvement citoyen a revendiqué lors d’une action spectaculaire le droit de décider. Quant au Pays Basque Nord, il devra revenir sur la “mauvaise” décision
en faveur d’une Collectivité territoriale à statut particulier pour choisir son avenir institutionnel dans un éventail réduit d’hypothèses.
La chaîne humaine du 8 juin dernier a été sans conteste une belle réussite militante et populaire. Elle a démontré si besoin était la capacité du peuple basque à l’auto-organisation et à inventer des défis politiques mobilisateurs.
Le premier succès de “Gure Esku dago” est d’avoir réussi à faire se rejoindre dans l’action les deux courants historiques du mouvement abertzale, ce qui n’est pas peu. Si elle a profité de l’ambiance de cette année particulière, elle est aussi la première initiative d’ampleur de la phase post-lutte armée concernant le fond du conflit.
Sans sous-estimer ses potentialités, la dynamique amorcée pose pourtant des questions qui ne sauraient être trop longtemps différées.
Présentés par les animateurs du mouvement comme “pré-politiques”, les affirmations “Nous sommes un peuple” et “Nous avons le droit de décider” sont tout sauf un constat objectif incontesté et accepté par tou-te-s les habitant-e-s du Pays Basque. Or, parfaitement résumé par la déclaration de Lizarra-Garazi, le conflit au Pays Basque a d’autres facettes : tout autant l’objet de la décision (quel statut politique pour le Pays Basque ?) qu’en amont le territoire où elle s’applique (qui décide pour qui?) et le sujet de la décision (quel “nous”, quelle communauté politique à qui s’applique le droit de décider?). Contourner la question en disant que toute personne habitant au Pays Basque, quel que soit son sentiment d’appartenance nationale, basque, français, espagnol, sénégalais ou autre, peut se retrouver autour du droit démocratique à décider ne mène qu’à une impasse.
Le droit de décider, comme tous les droits est l’apanage de personnes concrètes mais s’exerce en la matière collectivement (il ne s’agit pas de décider où chacun partira en vacances) et ses conséquences concernent le “nous”. Question fondamentalement politique qui constitue le coeur du fait national : j’accepte de décider au sein d’une communauté politique, dont la définition peut être changeante et les bases diverses, mais pas d’une autre. Un Sénégalais vivant au Pays Basque peut accepter que les habitants de ce pays, lui y compris, décident ensemble de leur avenir. Mais il serait incongru qu’il demande que tous les Sénégalais participent à la décision. La chose est beaucoup moins évidente pour une personne qui s’identifie à la communauté politique française ou espagnole au sein de laquelle elle a l’habitude de décider et à laquelle elle reconnaît cette légitimité. Difficulté supplémentaire au Pays Basque, fruit de l’histoire ancienne et récente, le territoire de la décision fait clivage. Le sentiment d’appartenance à une communauté politique basque distincte de la communauté de l’État nation dominant est très fort et majoritaire dans le Communauté autonome. En Navarre il est plus faible et différent. Quant au Pays Basque nord il est minoritaire et en voie de construction.
Le sentiment d’appartenance
à une communauté politique basque distincte
est majoritaire dans la Communauté autonome,
plus faible en Navarre
et en voie de construction en Iparralde.
“Nous sommes un peuple” et “nous avons le droit de décider” restent une affirmation abertzale totalement légitime mais plus un projet qu’un constat de la réalité.
A la différence de l’Écosse, le “nous” et le “qui décide pour qui ?” sont ici des points de désaccord avant même l’objet de la décision. Pour que se constitue une communauté politique de décision l’histoire a montré et l’actualité le confirme, qu’il faut que se combinent plusieurs facteurs.
Au Pays Basque Sud la politique de répression sélective en direction des provinces basques et indiscriminée au sein de ces territoires a été un facteur puissant d’identification des immigrés des autres régions de l’État espagnol à la lutte de libération nationale et d’intégration au peuple basque.
En Catalogne, l’essor actuel du phénomène indépendantiste relève d’un mécanisme similaire où la répression est remplacée par des phénomènes de discrimination économique.
En Pays Basque Nord les évolutions récentes ont beaucoup à voir avec une traitement discriminatoire du territoire qui unifie, malgré eux, ceux qui y vivent par le refus de la prise en compte des opinions majoritaires, de l’application du droit commun, le mépris répété affiché par le pouvoir.
Mais il faut aussi des facteurs positifs comme un discours moderne et intégrateur sur la nation, des projets et des combats collectifs partagés, un projet d’émancipation mobilisateur. Tout cela existe déjà au Pays Basque et doit être plus que jamais travaillé et renforcé. Afin que décider collectivement devienne une évidence pour la majorité.