
Metzdorf (à droite), entourant le président de la République Emmanuel Macron.
Les élections provinciales viennent de se tenir en Nouvelle-Calédonie pour la première fois depuis 2019. Durant ces sept années, Macron aura ravivé les tensions entre partisans et adversaires de l’indépendance et en partie ruiné les avancées des accords de Matignon en 1988 puis de Nouméa en 1998. Divisée politiquement, la Nouvelle-Calédonie est également exsangue après les émeutes de 2024 et la crise du nickel. Ces élections permettent donc d’évaluer l’impact politique de cette dégradation générale.
Au cours des dernières années, la ligne de démarcation classique entre indépendantistes et anti-indépendantistes s’est floutée. Les anti-indépendantistes radicaux emmenés par le député macroniste Nicolas Metzdorf et la présidente de la province Sud Sonia Backès, ont l’oreille de Macron et en ont profité pour avancer leurs pions. Face à leurs offensives qui remettent en question le processus de décolonisation, les indépendantistes du FLNKS ont eux aussi durci leurs positions. Plusieurs formations radicales ont intégré la coalition après les émeutes de 2024, alors que deux composantes historiques la quittaient : l’UPM et le Palika. Ce double durcissement a créé un espace politique susceptible de faire émerger une “troisième voie”. Des formations indépendantistes comme l’UPM et le Palika pouvaient s’y retrouver pour défendre une “indépendance- association” aux côtés de formations “non-alignées” comme l’Éveil océanien, et même des centristes de Calédonie- Ensemble.
Accords de Bougival et Élysée-Oudinot
La séquence qui a conduit à la signature des accords de Bougival en juillet 2025 a permis de mieux visualiser les contours de cette hypothétique troisième voie. Quelques mois plus tôt, l’ancien Premier ministre Manuel Valls avait proposé un projet de “souveraineté avec la France” qui permettait de concrétiser la décolonisation et que tous les partis avaient accepté, à l’exception des anti-indépendantistes radicaux. Ces derniers en appelèrent à Macron qui reprit la main sur le dossier et organisa un nouveau sommet à Bougival. Il en émergea un texte bien plus timide que les anti-indépendantistes radicaux signèrent sans problème. Mais le FLNKS qui l’avait initialement paraphé à contrecœur retira sa signature dès le mois d’août après consultation de sa base. Les autres formations décidèrent quant à elles de signer, car elles estimaient que malgré ses biais loyalistes, le projet d’accord de Bougival permettrait de construire un chemin vers une décolonisation consensuelle. Malgré l’absence du FLNKS, le gouvernement et les signataires de l’accord réaffirmèrent leur volonté de continuer à travailler dessus. Pour les composantes de la “troisième voie”, cet accord était néanmoins insuffisant et devait être modifié. Pour l’Éveil océanien par exemple, plusieurs options étaient possibles : “un amendement de l’accord de Bougival, une reprise de la proposition [de Valls] ou un avenant à l’accord de Noumea”, selon les déclarations à NC la 1ère du vice- président du parti, qui réaffirmait par ailleurs sa volonté d’une indépendance en partenariat : “décider maintenant par référendum, puis nous donner trente ans pour bâtir ce partenariat sur tous les chapitres”.
“C’est pour sortir de l’impasse que les formations de la “troisième voie”
ont accepté de signer l’accord Élysée-Oudinot, mais au prix de fortes tensions internes.”
Le 19 janvier 2026, un nouvel accord, dit “Élysée-Oudinot“, est venu préciser l’accord de Bougival. C’est pour sortir de l’impasse que les formations de la “troisième voie” ont accepté de le signer, mais au prix de fortes tensions internes. Ainsi Philippe Gomès, le dirigeant historique de Calédonie Ensemble, s’y est opposé : “non seulement les compléments attendus n’étaient pas au rendez-vous, mais l’hyper- provincialisation, prélude à la partition du pays, s’est offert une place de choix dans l’accord Élysée-Oudinot”. Et au sein de l’UNI, la coalition indépendantiste à laquelle adhèrent le Palika et l’UPM, la fronde contre Bougival s’est ravivée. Ainsi, Paul Néaoutyine, président depuis 27 ans de la province Nord, s’est désolidarisé de l’accord dans une interview au Monde : “On a des représentants politiques qui ont signé les accords. Ils ont pris leurs responsabilités. A eux d’assumer leur positionnement et les conséquences qui en découlent. Pour moi, il n’y a pas de continuité entre l’accord de Nouméa et Bougival-Élysée-Oudinot.”
Tentative de passage en force du gouvernement
Malgré ce contexte tendu, le gouvernement a tenté d’appliquer cet accord à marche forcée afin que les élections provinciales puissent se tenir avec un corps électoral élargi. Un casus belli pour le FLNKS pour qui un tel élargissement ne peut se faire que dans le cadre d’un accord d’indépendance. Comme l’a rappelé Emmanuel Tjibaou à l’Assemblée Nationale, le corps électoral restreint prévu par les accords de Nouméa est “un outil de paix et de sincérité démocratique, non un privilège communautaire“. L’objectif du gouvernement était de repousser une nouvelle fois les élections provinciales afin de voter auparavant un projet de loi constitutionnelle et d’organiser une consultation des Calédoniens. Ce passage en force a été accepté par le Sénat, mais stoppé net au Parlement, le 2 avril dernier.
Le sénateur Georges Naturel (LR, représentant de Calédonie Ensemble aux élections provinciales) avait regretté lors des débats au Sénat que le gouvernement n’écoute “que certains élus calédoniens [Metzdorf et Backès] qui ne sont pas à la hauteur des enjeux actuels”. Il avait proposé en début d’année une loi organique pour “actualiser” le corps électoral et permettre aux 10 500 “natifs” privés de vote de pouvoir participer aux élections provinciales. Cette mesure a été adoptée le 20 mai par l’Assemblée nationale mais les loyalistes voulaient davantage : “l’ouverture aux seuls natifs, c’est non”, avait ainsi déclaré Metzdorf à Mediapart. Le gouvernement a donc déposé un amendement pour étendre la mesure aux conjoint.es “unis depuis au moins cinq ans […] avec un électeur”. Toujours sur Mediapart, Valls réagissait à cette proposition du gouvernement, rejetée à une voix près : “sauver la face à tout prix et prendre le risque de mettre le feu à la Nouvelle-Calédonie est irresponsable”.
Des divisions plus marquées que jamais
C’est donc au terme d’un véritable parcours du combattant que les élections provinciales se sont tenues le 28 juin. Elles ont révélé un paysage politique profondément chamboulé. La division entre la province Sud loyaliste, et la province Nord et les Iles Loyautés, indépendantistes, est plus marquée que jamais. Par ailleurs, la “troisième voie” en gestation n’a pas eu le temps de s’organiser en tant que telle, si tant est que ses composantes en aient eu la volonté, et n’est donc pas apparue comme une option crédible ; au contraire, à l’exception de l’Éveil océanien, ses composantes ont lourdement souffert des tensions internes apparues lors de la signature des accords de Bougival.
“Les élections provinciales du 28 juin ont révélé un paysage politique profondément chamboulé.”
Dans la province Sud, la plus peuplée (environ 75% de la population) et la plus riche, la liste d’union anti- indépendantiste emmenée par Sonia Backès a fait un triomphe avec plus de 50% des voix et 28 sièges sur 40, soit huit de plus qu’en 2019. Le FLNKS remporte quant à lui sept sièges, autant qu’en 2019 où il s’était présenté avec l’UNI. Partie seule cette fois-ci, cette dernière ne passe pas la barre des 5% des inscrits et n’a plus aucun élu. De même, les centristes de Calédonie Ensemble perdent leurs neuf élus. Il faut dire que peu après la signature d’Élysée-Oudinot, Philippe Dunoyer, l’un de ses dirigeants, avait quitté le mouvement pour créer sa propre liste ; au final, aucune des deux formations ne parvient à franchir la barre des 5%. Au centre, seul l’Éveil océanien parvient à sauver les meubles avec 5 élus (un de plus qu’en 2019) : “on confirme que la seule voix du centre, c’est l’Éveil océanien”, s’est réjoui son président. Pour relativiser ce constat, on notera qu’à cause du seuil des 5%, la dispersion des voix nuit clairement à la représentativité de la nouvelle assemblée : environ un quart des suffrages exprimés l’a été pour une liste qui ne sera pas représentée.

Éliminée de la province Sud, l’UNI a également subi un revers dans son fief de la province Nord. Paul Néaoutyine a dû s’incliner devant le candidat du FLNKS (neuf élus contre dix), alors que les anti-indépendantistes restent à trois sièges. Ce sont d’ailleurs ces trois derniers qui ont permis à Paul Néaoutyine de finalement garder la tête de la province. L’UNI perd également deux sièges dans les îles Loyauté où la liste du FLNKS emmenée par Mickaël Forrest fait jeu égal avec Nation autochtone, une autre liste indépendantiste emmenée par la sœur de ce dernier. La tête de liste de l’UNI évoque “l’effet Bougival” pour expliquer son mauvais score.
La “troisième voie” laminée
Les élections provinciales permettent aussi d’élire les 54 membres du congrès de Nouvelle-Calédonie. Malgré le succès de Backès dans la province Sud, les anti-indépendantistes n’ont pas la majorité absolue et doivent se contenter de 24 élus. Les indépendantistes toutes tendances confondues en remportent quant à eux 26. Ce sont donc les quatre élus “non-alignés” de l’Éveil océanien qui se sont retrouvés une nouvelle fois en position de faiseurs de roi. Créé pour les élections de 2019, le mouvement s’était déjà retrouvé dans une position similaire ; il avait alors favorisé l’élection d’un indépendantiste à la tête du Congrès, et d’un non-indépendantiste à la tête du gouvernement. Lors de la crise institutionnelle de 2021, il avait soutenu un chef de gouvernement indépendantiste, et après les émeutes de 2024, c’est l’un de ses membres qui a pris la tête du congrès avec le soutien des non-indépendantistes. C’est avec ces derniers que l’Éveil océanien vient de décider de conclure un accord de gouvernance qui laisse la présidence du Congrès à une anti-indépendantiste mais permet à l’un de ses dirigeants de prendre la tête du gouvernement.
En cherchant à forcer la main des acteurs politiques calédoniens pour qu’ils signent un accord qui fait trop de concessions aux loyalistes, Macron n’aura donc réussi qu’à laminer la “troisième voie” qui commençait à s’esquisser. L’UNI sort considérablement affaiblie de ces élections, et Calédonie Ensemble a complètement disparu du Congrès et ne participera donc a priori plus aux négociations avec l’État. Cela ne va pas simplifier la clarification de l’avenir institutionnel de la Nouvelle- Calédonie, qui semble pourtant essentielle pour sortir de la crise dans laquelle elle est plongée.
