
L’Édito du mensuel Enbata
Les fêtes de Baiona viennent de s’achever. Comme chaque année, elles laisseront derrière elles des souvenirs, des excès… et des polémiques. Cette année, il aura été question de banderoles retirées, de keffiehs distribués par une peña, de neutralité de l’espace festif. Une question mérite pourtant d’être posée : depuis quand les fêtes devraient-elles être neutres ?
Une fête populaire n’est pas une parenthèse hors du monde. Elle est au contraire un miroir de la société qui l’organise. Elle raconte une culture, une langue, une manière de vivre ensemble. Elle exprime des choix : les artistes que l’on invite, les produits que l’on consomme, les associations que l’on accueille, les causes que l’on met en lumière. Tout cela est politique, au sens premier du terme : cela concerne la cité.
Le slogan Besta bai, borroka ere bai est parfois caricaturé comme une volonté d’importer les luttes dans les moments de convivialité. Il dit pourtant l’inverse. Il rappelle simplement que les batailles du quotidien ne disparaissent pas parce que l’on danse, que l’on chante ou que l’on partage un verre. Depuis toujours, les fêtes populaires sont aussi des espaces d’expression collective. Les carnavals inversent l’ordre social le temps de quelques jours. Les fêtes de village sont des lieux de sociabilité mais aussi d’affirmation culturelle. Au Pays Basque, Baiona, Bilbo, Gasteiz ou Iruñea accueillent depuis des décennies des associations, des revendications, des rassemblements ou des prises de parole. Les mobilisations pour l’euskara, les ikastola, les prisonniers, les luttes sociales ou écologistes y ont toujours trouvé leur place. La convivialité n’a jamais exclu l’engagement.
Si la banderole lors du txupinazo début juillet a déjà fait couler beaucoup d’encre dans un contexte où le conflit israélo-palestinien polarise le débat et multiplie les amalgames dénués de sens, les récentes fêtes de Baiona ont aussi été l’occasion d’aborder le sujet. Il est inquiétant que la mairie de Baiona ait “nettoyé” les abords des fêtes, en faisant enlever certaines affiches et banderoles. Même les drapeaux du pont Saint-Esprit sont rentrés dans une sorte de neutralité ; pour éviter la polémique des drapeaux israélien et palestinien, on efface, on lisse, pas de vague.
Ce qui interroge, c’est aussi l’indignation sélective de certains responsables politiques. Alors qu’ils dénoncent avec vigueur un keffieh ou une banderole, au nom d’une prétendue neutralité de l’espace festif, ces mêmes personnes restent silencieuses face au prochain banquet du Canon français prévu à Biarritz en fin d’année. Une fête totalement politique, financée par l’exilé fiscal d’extrême droite Pierre Edouard Stérin.
Or, la neutralité n’est pas l’absence de politique, mais la victoire silencieuse d’une vision du monde sur toutes les autres. Le choix du modèle de fête est hautement politique. Choisir des producteurs locaux plutôt que des multinationales, donner une place à l’euskara, programmer telle ou tel artiste, ouvrir un espace aux associations, lutter contre les agressions sexuelles et sexistes, réduire les déchets ou au contraire privilégier une logique purement commerciale : chacun de ces choix raconte une certaine idée de la société. Vouloir effacer ces revendications, les invisibiliser, c’est aussi faire des choix politiques.
La question n’est donc pas de savoir si la politique a sa place dans les fêtes. Elle y est déjà. L’enjeu est de savoir quelle société nos fêtes donnent à voir. Une société qui accepte le débat, les solidarités et les engagements, ou une société qui préfère les rendre invisibles au nom d’une neutralité de façade.
“La question n’est donc pas de savoir si la politique a sa place dans les fêtes. Elle y est déjà. L’enjeu est de savoir quelle société nos fêtes donnent à voir.”
La fête est un moment de joie. Et c’est sans doute ce qui en fait, depuis toujours, un véritable espace populaire. Ceux qui prétendent défendre une fête “apolitique” défendent eux aussi un projet politique de la fête.
