
Entre Baiona et Donostia, la frontière structure aussi nos habitudes alimentaires. Avec le concept de “frontière nourricière”, Margot Riem analyse ces échanges quotidiens et interroge les potentialités du transfrontalier pour repenser production et consommation locales.
Enbata: Vous êtes à l’origine, avec Elena Casiriain, des journées “La frontière nourricière”. Pourquoi avoir choisi d’étudier l’alimentation à l’échelle transfrontalière ?
Margot Riem : J’ai choisi de consacrer ma thèse aux circuits de proximité agricoles à partir d’un constat : nos aliments parcourent souvent des centaines de kilomètres alors que nos territoires disposent des ressources nécessaires pour nourrir leurs habitants. Ce décalage m’a conduite à interroger les liens entre agriculture, territoire et alimentation, ainsi que la proximité entre producteurs et consommateurs. Le Pays Basque constitue un terrain d’études pertinent, car la frontière nʼy apparaît pas comme une rupture mais révèle de fortes continuités historiques, culturelles et économiques entre le Nord et le Sud, les habitants la traversant naturellement pour leurs achats alimentaires, dessinant un territoire alimentaire transfrontalier.
Comment est née l’idée de ces rencontres entre Baiona et Donostia, et avec quels objectifs ?
Le projet est né d’une rencontre avec Elena lors d’un colloque, au début de nos thèses. Réunies autour d’une même interrogation sur la frontière, nos recherches en droit et en anthropologie ont convergé vers l’alimentation comme entrée privilégiée. Nous avons croisé disciplines, langues et expériences de terrain en réunissant chercheurs, agriculteurs, porteurs de projets et acteurs de la société civile concernés par la frontière au quotidien. L’objectif était de comprendre comment celle-ci influence les manières de produire, de circuler et de consommer, et d’interroger sa capacité à devenir une ressource pour penser le local autrement.
Comment définir simplement la notion de « frontière nourricière » ? En quoi la frontière est-elle à la fois contrainte et ressource ?
En droit, la frontière délimite l’exercice de la souveraineté étatique et son cadre juridique et institutionnel. Pourtant, l’alimentation, les savoir-faire et les filières communes la traversent quotidiennement. La notion de “frontière nourricière” met ainsi en lumière le décalage entre les limites institutionnelles, les pratiques sociales et les réalités éco- systémiques et invite à réconcilier ces différentes approches du territoire.
“La notion de « frontière nourricière » met en lumière le décalage entre les limites institutionnelles, les pratiques sociales et les réalités écosystémiques et invite à réconcilier ces différentes approches du territoire.”
D’abord appréhendée comme une contrainte (diversité des normes et des cadres administratifs), la frontière peut, une fois ses effets dépassés par l’approche transfrontalière, devenir une ressource pour la recomposition d’un territoire alimentaire cohérent.
Parmi les interventions, quels exemples illustrent le mieux le potentiel du transfrontalier ?
Deux exemples m’ont particulièrement marquée. Le premier est celui du bouillon, produit par deux paysannes au Sud à partir d’os et de carcasses considérés au Nord comme des déchets, mais don a tradition perdure au Sud. Le second, celui du cidre basque, où les producteurs du Nord et du Sud, conscients de la proximité de leurs terroirs et sa- voir-faire, ont élaboré un cahier des charges commun pour une AOP transfrontalière afin de valoriser leurs pro- duits. Ces initiatives montrent comment les complémentarités de part et d’autre de la frontière renforcent les systèmes alimentaires locaux.
En quoi ces enjeux concernent-ils concrètement les habitants du Pays Basque aujourd’hui ?
Ces réflexions touchent directement le quotidien : ce que nous mangeons, l’origine des produits et le soutien aux producteurs locaux, avec un enjeu alimentaire, territorial et économique, notamment pour mieux rémunérer les paysans et préserver la valeur créée localement. Elles visent à renforcer les filières de proximité, faciliter l’accès à des produits de qualité et consolider une identité territoriale fondée sur des savoir-faire et pratiques alimentaires transfrontalières. Des initiatives comme l’extension transfrontalière de l’Eusko peuvent accompagner ce mouvement.
Quelles suites et quelles pistes pour celles et ceux qui veulent approfondir le sujet ?
Je recommanderais de s’intéresser aux initiatives de l’Eurorégion et de la CAPB sur ces enjeux, ainsi qu’aux travaux menés à Bayonne par le CELT, la Chaire Elika Lurra et l’Euro Institut Pyrène autour de l’alimentation et de la coopération transfrontalière. Parmi les références scientifiques, on peut citer Les frontières alimentaires (Pitte et Montanari, 2009) et les travaux de Michel Casteigts sur la gouvernance transfrontalière (2003). Quant aux suites, nous réfléchissons à une publication scientifique, un support grand public ou un format hybride.

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