
L’Édito du mensuel Enbata
Le gouvernement français s’apprête à écrire aux jeunes de 29 ans pour les encourager à faire des enfants. Une lettre. Comme si la baisse de la natalité relevait d’un oubli. Comme si une génération entière ne savait plus assurer la fonction biologique de base pour pérenniser l’espèce.
Mais derrière la communication et un plan aux mesures douteuses, se cache une logique plus ancienne, un fonctionnement d’un autre temps qui tente de faire culpabiliser sans remettre en cause ses fondements productivistes et capitalistes.
Emmanuel Macron parle de « réarmement démographique ». Le vocabulaire est martial. Il dit la panique d’un modèle qui doute de sa capacité à se reproduire lui-même. Moins de naissances, c’est moins de cotisants, moins de travailleurs, moins de croissance. Le problème n’est pas intime : il est comptable. Le système est à bout de souffle et incapable de se réinventer.
Nous vivons dans un monde qui dépasse largement ses limites écologiques. Climat déréglé, biodiversité effondrée, ressources surexploitées : chaque rapport scientifique rappelle l’ampleur du défi. Alors que l’État désinvestit les politiques publiques en affaiblissant l’hôpital public, le système éducatif, les modes de garde pour les enfants en bas âge, il vient donner des leçons aux jeunes générations.
Il y a aussi un côté tout à fait patriarcal dans le plan du gouvernement : la natalité ne repose pas sur une abstraction statistique. Elle repose sur des corps, avant tout ceux des femmes.
Rappeler que « l’horloge biologique tourne » n’est jamais neutre. Certes, informer sur la baisse de la fertilité avec l’âge n’a rien de scandaleux en soi. C’est une vérité, environ un couple sur huit rencontre des difficultés à concevoir après un an d’essai, soit un peu plus de trois millions de personnes.
Il est démontré qu’une partie de cette infertilité est directement liée aux facteurs environnementaux : pesticides, perturbateurs endocriniens, pollution… Quand on connaît l’inaction climatique de l’État ! S’il ne s’agissait pas d’un sujet aussi grave que l’habitabilité de la planète et la condition de vie humaine, cette contradiction prêterait à sourire.
Le décalage entre le désir d’enfants et sa concrétisation est très lié à la situation économique, à l’incapacité d’habiter un logement adapté, d’accéder à un travail digne et émancipateur… Les loyers démesurés, la précarisation salariale ou encore l’éco-anxiété sont autant de facteurs directs dans la décision des jeunes couples à avoir un ou des enfants.
La contraception, le droit à disposer de son corps, la possibilité de choisir si et quand on devient parent sont des conquêtes majeures, fragiles et encore incomplètes, mais décisives. Les manifestations autour de la journée du 8 mars doivent sans cesse nous rappeler que ces acquis ne le sont pas encore tout à fait.
Dans le même temps, la nouvelle loi imposant la parité aux municipales a été critiquée, y compris sur notre territoire. Pourtant, les 15 et 22 mars, le nombre d’élues progressera. Mais ne nous racontons pas d’histoire : les postes de maires, d’adjoints, les présidences des syndicats intercommunaux resteront encore largement masculins. La représentation progresse, le pouvoir résiste.
Cette injonction paternaliste du gouvernement sonne comme une demande de créer la vie dans un monde qu’ils rendent invivable. La natalité n’est pas un devoir patriotique. Le corps des femmes n’est pas un outil de politique économique.
L’État a depuis longtemps déserté ses prérogatives, alors mettons en place un projet politique local qui garantisse aux femmes — et aux hommes — des conditions d’existence dignes et qui cesse au moins de faire porter aux femmes l’angoisse d’un système qui refuse de se réinventer.
