Zoe Bray Art et Identité

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Enbata: Qui vous a conduit à ce monument?
Zoe Bray: Lorsque je suis partie l’été dernier aux Etats-Unis occuper un poste au Centre d’Etudes Basques à l’Université de Reno, en Nevada, l’une des premières choses que je souhaitais voir était la sculpture qui règne sur une colline à la sortie de la ville, commémorant la figure du “Berger basque”.
Je connaissais cette sculpture à travers des photos, et surtout je connaissais son créateur, le sculpteur Nestor Basterretxea, grâce aux heures que j’avais passées en sa compagnie à parler de l’art en général, et de l’art dans le contexte basque en particulier, pendant que je peignais son portrait. Je savais que la sculpture, dont le titre est «Bakardade» («Solitude»), était une représentation plus ou moins abstraite d’un berger, fruit d’un projet qui s’était développé au cours des années 1980 pour la création d’un monument national basque. Je savais aussi que la sélection de l’œuvre de Basterretxea n’était pas sans polémique mais que la communauté basque américaine s’était finalement ralliée toute entière autour d’elle. Ce à quoi je n’étais guère préparée était la force esthétique et physique de cette création colossale en bronze, fruit de plusieurs décennies de recherches visant à développer une esthétique spécifiquement basque.

Enb.: Pourquoi le choix de
Basterretxea?
Z. B.: Lorsqu’au moment des fêtes de fin d’année je me suis rendue cet hiver à Hondarribia afin de retrouver Basterretxea, j’ai eu la surprise de découvrir une nouvelle sculpture installée à l’entrée de la vieille ville en honneur du hachero, personnage clef de l’Alarde traditionnel de la ville. Là aussi un projet commémoratif était une source de con-troverse, mais pour des raisons bien différentes. Dans le cas de cette sculpture, le projet avait été lancé par quelques représentants de la communauté sans l’aval de la communauté toute entière. En quelque sorte, elle représente une cristallisation des con-flits qui sévissent autour de l’Alarde de-puis plus de quinze ans.
Une comparaison entre ces deux sculptures est instructive à maints égards. D’un côté,
on peut y déceler la confrontation entre
deux conceptions esthétiques, le modernisme dans le cas de la sculpture de Reno contre le traditionalisme dans le cas de celle de Hondarribia. Au-delà de l’esthétique, cependant, on aperçoit aussi une confrontation entre deux conceptions de la société, l’une ouverte au changement et aux défis, l’autre repliée sur le passé et refusant d’accepter l’évolution sociale dans un monde moderne.

Enb.: L’œuvre artistique relève-t-elle des conflits sociaux?
Z. B.: Le choix de la figure du hachero —traditionnelle et masculine— est compréhensible dans le contexte du conflit autour de l’Alarde, ce défilé pseudo-militaire qui est le point fort des fêtes annuelles aussi bien de Hondarribia que de la ville voisine d’Irun. Ces fêtes sont un moment clef pour l’affirmation de la part des citoyens d’Irun et de Hondarribia de leur appartenance à une collectivité sociale. En quelque sorte, elles servent aussi à la consécration des institutions qui régissent les relations sociales entre les habitants.
Cependant, aussi bien à Irun qu’à Hondarribia, ces fêtes sont devenues une source de conflit entre une partie des habitants qui voudraient que l’Alarde reflète une nouvelle relation d’égalité entre hommes et femmes, et d’autres, plus nombreux, qui souhaitent perpétuer son caractère traditionnel et représentatif d’une société patriarcale. Face au défi posé par ceux qui revendiquent pour les femmes la possibilité d’y participer de façon égale aux hommes, l’Alarde est doté d’un statut sacré, qui est perçu par la majorité des habitants comme étant menacé par les innovateurs. En défendant l’Alarde traditionnel, la majorité affirme son appartenance à une collectivité définie par un certain rapport de forces. L’installation de la sculpture du ha-chero est l’expression essentielle de cette idée.
Dans le cas de la sculpture du Berger bas-que, les choses se sont passées bien différemment. L’organisation principale en charge du projet était la Société des études bas-ques en Amérique, qui travaillait en collaboration avec un comité local à Reno. Le projet était financé par une souscription publique, avec un financement important provenant d’entités officielles basques de part et d’autre de l’océan Atlantique.

Enb.: Quel était l’objectif de ce mouvement?
Z. B.: Le comité voulait que le monument représente un aspect spécifique de la présence basque aux Etats-Unis. Alors que les Basques avaient été impliqués dans de nom-breuses professions, leur renommée principale venait de leur activité en tant que bergers. Par conséquent, cet archétype avait été choisi pour représenter l’ensemble.
Une douzaine d’artistes provenant des États-Unis et d’Europe étaient invités à soumettre des propositions qui exprimeraient ce con-cept. Neuf propositions étaient soumises, et trois artistes étaient sélectionnés pour soumettre leurs maquettes. Un jury composé d’artistes et de personnalités de Reno et des alentours avait fini par choisir l’œuvre de Basterretxea.
C’est alors qu’a commencé la controverse. Carmelo Urza, un Basque Américain vivant à Reno et un des organisateurs du projet, m’a raconté comment lui et ses collègues se sont soudain trouvés confrontés à la grande question de qui sont “les Basques” et comment voudraient-ils se faire représenter.
En consultant les représentants des différentes communautés basques, ils avaient vite vu apparaître des points de vue contrastés. Parmi les Basques du Nouveau Monde, le fait que Basterretxea soit un artiste vivant et travaillant au cœur d’Euskal Herria était accueilli comme un atout, car ainsi ils pouvaient présenter “l’un des leurs” au public américain. D’autre part, cependant, les Bas-ques du Vieux Continent, tout en voyant Basterretxea comme un artiste d’avant-garde, regrettaient le choix du berger comme figure emblématique d’une société qu’ils souhaitaient présenter sous un aspect moderne, en conformité avec l’image qu’ils s’efforçaient de construire chez eux, notamment à travers la renaissance de Bilbao comme ville d’a-vant-garde accueillant le nouveau Guggenheim. L’image de l’immigré basque d’origine modeste et rurale ne coïncidait guère avec leurs ambitions.
Néanmoins, celle-ci était l’image dominante des Basques parmi la plupart des habitants de l’Ouest américain. Et c’étaient justement ces immigrés modestes, parlant une langue bien distincte et ayant des coutumes bien spécifiques, qui avaient étaient choisis pour être honorés à travers le Monument national basque. Commençait alors le débat sur comment concrétiser cet hommage. Pour beaucoup d’immigrés basques, le projet de Basterretxea ne correspondait guère à l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes. Pour d’au-tres, par contre, l’art devait aller au-delà du purement représentationnel —l’art figuratif— pour capter l’essence du sujet, au besoin à travers l’abstraction. Le débat alors se centrait sur l’opposition entre ceux qui primaient la fonction représentative de l’œuvre et ceux qui défendaient la liberté créative de l’artiste.

Enb.: Présence basque, reflet du passé ou de la tradition?
Z. B.: En l’occurrence, la sculpture de Basterretxea peut être perçue comme un exemple du post-modernisme. Tout en s’approchant de l’abstraction, elle désigne clairement la silhouette d’un homme et d’un agneau. Le jour de l’inauguration, le 29 août 1989, Basterretxea expliquait son interprétation de son sujet. Plutôt que de se focaliser sur l’aspect physique du berger, expliquait-il, il avait voulu représenter l’essentiel de l’être basque à travers le personnage du berger. Pour faire cela, il devait s’exprimer librement et en dehors de tout conventionnalisme. Et d’insister que «si la création est avant tout l’originalité, il est certain aussi que ce qui est original et donc différent ne bénéficie généralement pas de l’acceptation rapide du public… Chaque culture se construit et se développe pour des raisons individuelles et différentes, dont chacune est le testament des idées de l’époque dans la-quelle il est produit. Chaque culture se définit par une accumulation de nouvelles idées qui révèlent des formes rénovées de conduite spirituelle».
Malgré son éloquence, le débat ne s’est pas clos tout de suite. Cependant, même les critiques les plus virulents de sa sculpture, n’ont jamais retiré leur soutien du projet. Au-delà des différences d’appréciation esthétique, tous étaient conscients du fait qu’à travers ce projet ils participaient collectivement à l’affirmation de la présence basque aux Etats-Unis. Vingt-trois ans plus tard, la sculpture fait désormais partie de la conscience collective des Basques aux Etats-Unis.
Ceux qui auraient préféré une sculpture plus figurative, entretemps, ont aussi trouvé satisfaction lorsque onze ans plus tard John et Rose Ascuaga, propriétaires de l’Hôtel Casino “The Nugget” près de Reno, ont inauguré devant leur établissement une sculpture fort réaliste d’un berger basque, en hommage à leurs parents «qui étaient parmi les nombreux immigrants basques dont le courage a aidé à former l’ouest américain» comme ils l’expliquaient dans la dédicace. L’auteur de la sculpture était un des postulants dans le concours pour le Monument Basque, Douglas Van Howd, dont la maquette avait été rejetée.
Dans le cas de Reno, donc, les deux «camps» ont finalement chacun «leur monument basque». «Tant mieux» m’a commenté Urza. «Plus il y en a de monuments, mieux c’est!».
Toujours est-il que, si le choix d’une œuvre est révélateur de l’identité de ses promoteurs, l’importance accordée à une œuvre d’art est également le reflet d’un contexte social et politique donné. Verrons-nous alors un jour un deuxième monument à Hondarribia, en consonance avec l’esprit de ceux qui soutiennent un autre Alarde, «mixte», à l’image de notre société moderne?

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