Immigrés en terre basque

PrintFriendly and PDF

Enbata: Quels ont été vos raisons et vos objectifs pour recueillir ces témoignages d’immigrés au Pays Basque? Gaby Etchebarne: Les mêmes que celles qui m’ont décidée à écrire «Les chemins de l’exil» paru à Toulouse l’an dernier aux Editions Empreinte, à savoir lancer un cri d’alarme vers les lecteurs pour qu’ils connaissent la vie de nos immigré(e)s, leurs souffrances et leurs espoirs, les richesses qu’ils ont voulu nous confier à travers les récits de leur parcours. Avec un petit quelque chose en plus pour nous les Basques: à savoir ce qu’ils perçoivent du particularisme d’un groupe parlant une langue dite minoritaire et démontrer qu’entre eux et nous il y a des points communs, car la plupart d’entre eux appartiennent à une ethnie ou à un groupe différent de la population majoritaire de leur pays… raison de plus pour s’intéresser à eux…
Enb.: Vous avez interviewé plusieurs catégories d’immigrants. Quelles sont leurs caractéristiques?
G. E.: Je dois vous dire qu’ici à Toulouse, comme au Pays Basque, la plupart de ceux et celles qui ont quitté leur pays essentiellement pour des raisons économiques n’ont pas accepté de se livrer. Et s’ils l’ont fait, au dernier moment (alors que le chapitre était clos), ils en ont refusé la publication. Je crois que c’est une question de dignité. Pour dire qu’on quitte son pays parce qu’on a faim, ça suppose un travail préalable sur soi, une estime personnelle que la misère n’a pas réussi à détruire. Et ceux-là sont de vrais sages. (je pense particulièrement à Abdou Diakhité et Bai, les Sénégalais.) Par contre les gens qui sont partis pour des raisons éthi-ques (par exemple des femmes refusant la soumission qu’on exigeait d’elles) ou politiques, sont fiers de leur geste. On voit clairement combien la lutte contre l’oppression, quelle qu’elle soit, grandit une personne; elle peut marcher la tête haute et raconter son parcours sans avoir peur du «qu’en dira-t-on».

Enb.: Vous avez également recueilli des témoignages des bénévoles du Foyer du marin. Quel est le lien avec les immigrants que vous avez voulu faire parler?
G. E.: Ce centre est le reflet d’un des aspects les plus dramatiques de la mondialisation telle qu’elle se fait de nos jours: il n’y a jamais eu autant de «nomades», de gens obligés de quitter leur pays soit à cause de la guerre, soit à cause d’une poignée de multinationales qui volent les richesses des pays du sud et les font fructifier dans des paradis fiscaux. Les marins qui font escale à Bayonne sont les esclaves des temps modernes, l’image de ce pillage du sud par les pays plus riches. De plus, ce Foyer rappelle les nombreux clandestins dont l’océan est tous les jours la «tombe». Cette maison et ses bénévoles —en premier lieu son fondateur Mikel Epalza— sont pour moi la dénonciation de ce trafic actuel d’êtres humains dont on parle trop peu.
Enb.: Y a-t-il des raisons particulières pour lesquelles les immigrants que vous avez choisis ont opté pour le Pays Basque?
G.E.: Les raisons sont variées: l’amour humain, la délocalisation de l’usine où ils travaillaient, le retour vers les racines (an-cêtres basques qui avaient émigré), la beauté des paysages, la curiosité pour cette langue et ce peuple qui les intriguaient, le souci de défendre les minorités et leur culture…

Enb.: Vous dites dans votre livre que vous avez horreur du mot “intégration”. N’est-ce pas pourtant l’objectif de tout immigré, notamment de ceux qui ont décidé d’apprendre l’euskara dans les cas que vous mentionnez?
G. E.: Je n’aime pas ce mot, d’abord parce que les immigrés eux-mêmes s’en méfient. Parce qu’il est souvent synonyme de perte de sa propre identité pour en endosser une autre. Or cela n’est pas possible; et ceux qui le prétendent le font par souci de plaire, de se faire accepter. On peut vivre son identité dans une culture différente, changer évidemment (la vie est mouvement, donc changement; sinon c’est pas la vie), mais sans «se perdre». Je vis à Toulouse; cependant je me sens toujours basque, peut-être pas la même que si j’avais vécu uniquement au Pays Basque, mais Basque tout de même «for ever»… Ceux qui ont appris l’euskara sont les premiers à l’affirmer haut et fort dans ce livre.

Enb.: Vous écrivez également que c’est parce que ces immigrés viennent d’endroits où l’esprit communautaire est très prégnant qu’ils ou elles ont pu s’adapter plus facilement, précisément en retrouvant cet esprit communautaire (nos adversaires disent communautariste) chez les basques. Ici en Pays Basque nord le communauté basque est pourtant beaucoup moins visible et sans doute moins réelle, qu’il y a 50 ans. Pouvez-vous expliciter votre point de vue?
G. E.: Certains de nos immigrés regrettent qu’il n’y ait qu’une minorité à défendre la langue et la culture basque. Pourtant ceux-là mêmes (il faut dire plutôt: celles-là mê-mes) ont fui le carcan d’un groupe qui les empêchait d’être libres. Mais l’esprit communautaire de leur groupe d’appartenance leur manque; l’individualisme leur pèse. Certains ont trouvé la solution: ils ou elles sont adhérent(e)s d’associations qui ont trouvé le moyen de rester solidaires en défendant des valeurs locales et universelles qui sont me-nacées de disparition. C’est de cette communauté-là qu’ils ou qu’elles rêvaient depuis longtemps: liens très forts et solidarité entre les membres et en même temps respect de chaque individu dans ce qu’il a d’unique, de spécifique…) Personnellement je trouve que l’esprit communautaire eskualdun se retrouve particulièrement dans ces groupes-là, débarrassés du carcan de la tradition dont j’ai aussi souffert en tant que femme, mais avec des liens forts entre ceux et celles qui croient aux valeurs spécifiques de leur culture et qui, en même temps s’ouvrent aux valeurs d’autres cultures, sans pour autant se perdre!

Enb.: Les expériences (intégration, insertion professionnelles etc) que vous relatez sont éminemment positives. Ne craignez-vous pas que l’on pense que ces témoignages ont été prioritairement choisis pour donner une image positive de la communauté basque et de sa capacité d’accueil? Ou qu’on vous reproche de donner une image un peu tronquée de la réalité? Ou même qu’on vous taxe d’angélisme?
G. E.: Alors là, pas du tout. La seule condition, c’était qu’ils acceptent de parler des Basques. Certains m’ont demandé, il est vrai, de taire leurs propos, par peur du «qu’-en dira-t-on»; et je trouve ça tout à fait normal comme réaction! «zer erranen dute jendeek!» gaixo ama! Combien de fois l’ai-je entendu prononcer cette phrase! Mais je trouve qu’ils et qu’elles ont accepté en général en toute simplicité et confiance, avec de l’humour en plus!
Ceci dit, comme je l’affirme plus haut, je sais que je donne ici l’image d’une certaine catégorie d’immigrés, autrement dit de ceux et celles qui ont réussi à dépasser leur statut «d’étranger» et qui se regardent eux-mêmes comme des gens dignes d’estime et qui apportent leurs valeurs propres à ce pays. Eux, savent qu’ils reçoivent mais qu’ils donnent aussi. J’aurais bien voulu intégrer ceux et celles qui se sentent quelque part in-dignes ou inférieurs (et je pense qu’ils sont la majorité!) mais ceux-là, malheureusement, ne parlent pas. Ils s’entourent de silence. Et j’ai fait ce même constat douloureux à Toulouse.

Enb.: Vous avez vous-même été à de nombreuses reprises immigrée, même si cela était à titre transitoire? Y a-t-il des points communs entre votre propre itinéraire et celui des immigrants que vous avez choisis?
G. E.: Avoir connu ce statut m’a aidée énormément à mieux comprendre certaines affirmations des immigrés au Pays Basque et à Toulouse. Mais il n’y a rien de comparable entre les deux situations. Ceci dit, particulièrement quand j’ai vécu durant la guerre du Vietnam dans une tribu montagnarde du Laos j’ai souffert de la difficulté de communiquer avec des gens qui parlaient une langue complètement différente de la mienne. J’avais essayé de l’apprendre. Je la ba-ragouinais de mon mieux, mais l’échange de ses sentiments, de ses manières de voir les choses reste très difficile et frustrant pour ceux qui cherchent une vraie relation avec le groupe au milieu duquel ils vivent. Alors, on se rend mieux compte de la souffrance des immigrés qui vivent chez nous, souvent harcelés pour les papiers, victimes de la méfiance et du racisme, acceptant n’importe quel boulot, dans n’importe quelles conditions, s’exprimant avec difficulté etc…
Une autre souffrance: la honte d’appartenir à un peuple riche, à un peuple d’anciens colonisateurs et que les gens nous rappelaient quand ils nous connaissaient mieux et qu’ils savaient qu’ils pouvaient nous le dire. Alors quand je me lis d’amitié avec des immigrés qui vivent dans ma ville, je pense à tout cela et j’essaie d’être solidaire, qu’ils se sentent chez eux dans ma maison. J’espère que ce livre permettra aux lecteurs de les regarder avec toute l’affection et le respect qu’ils méritent et dont ils ont un si grand besoin.