L’aménagement du territoire : ensemble sol+ identité

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Peio Etcheverry-Ainchart: Le concept d’aménagement durable ou soutenable reste flou pour la plupart des gens, y compris la plupart du temps pour leurs élus. Quelles logiques fondamentales faudrait-il en retenir selon vous, pour éviter de tomber dans le catalogue inefficient?
Antxon Lafont: Malgré son importance politique, la notion d’aménagement du territoire reste floue si les mots qui la composent ne sont pas précisés. Le territoire est composé de sol et d’identité et si un de ces termes, l’identité, disparaît, il ne reste que le sol. C’est la raison pour laquelle, parfois, des opérations d’aménagement du territoire ne sont en réalité que des plans d’occupation des sols.

P. E-A: Aménager, comme gouverner, c’est prévoir! On a souvent l’impression que les politiques d’aménagement répondent encore trop à la logique du court terme, par exemple à l’heure de gérer les infrastructures routières, ferroviaires ou aéroportuaires. Est-ce une impression ou les choses évoluent-elles en réalité dans le bon sens?
A. L.: Une opération d’aménagement du territoire doit être capable de se développer sur des territoires ayant des identités différentes, mais qu’on a cherché à associer, par consensus, dans l’intérêt des populations concernées. Ressort déjà un autre critère, «l’intérêt des populations» qui suppose, dans le meil-leur des cas, que l’opération d’aménagement du territoire doit être pensée et réalisée avec l’aide apportée par une solide participation citoyenne. C’est aux citoyens, et pas à leurs représentants, de déterminer leurs besoins, et aux politiques de les satisfaire. J-J. Rousseau précise cette observation dans son œuvre «Du contrat social». Le peuple, écrit-il, ne doit pas démissionner ou déléguer son patrimoine, le pouvoir. Tout renoncement dans ce sens hypothèque la société civile à long terme. Souvent une véritable opération structurante d’aménagement du territoire est prévue pour des périodes de l’ordre de 50 ans minimum. C’est le cas des grandes infrastructures. En deçà, de simples plans d’occupation des sols seraient suffisants, si la composante identitaire dont le temps de modification la plupart des fois s’inscrit dans le très long terme, n’était pas en jeu. Ceci est propre aux actions qui, de près ou de loin, concernent les aspects culturels présents dans les véritables opérations d’aménagement du territoire.

P. E-A: Aménager, c’est appréhender le temps, mais aussi l’espace. Là encore, le Pays Basque nord révèle une situation inquiétante car on continue à lancer de gros projets alors même qu’un schéma incontournable tel que le SCOT nord n’est pas achevé. Quelle lecture en faites-vous?
A. L.: Ce qui paraît inquiétant est précisément l’impasse volontaire des composantes culturelles imposée dans des opérations d’aménagement du territoire. Le récent Schéma d’aménagement d’Iparralde est un paradigme de la confusion des genres. Les composantes culturelles qui y figurent sont de type formel dans un État qui ne veut pas entendre parler d’actions communes d’aménagement du territoire suivies dans l’ensemble d’un territoire, sol et identité, comme Euskal Herria.
Peut-on envisager une opération dite d’aménagement du territoire qui tienne compte des habitants de la rive opposée d’un cours d’eau de quelques dizaines de mètres de largeur, qui sépare deux États? Il est vrai qu’imaginer une opération d’aménagement du territoire qui concernerait Iparralde et Hegoalde paraît encore relever du mystère de la musi-que céleste.
Les relations trans-Bidassoa sont traduites en données culturelles, économiques, sociales. Il s’agit de comportements naturels de la société civile, qui ne reçoivent que peu d’appuis d’une société politique qui aime se faire une peur contagieuse en évoquant la différence de potentiel économique de part et d’autre de la Bidassoa.

P. E-A: La conduite de l’aménagement du territoire en Hegoalde est à peu près méconnue ici. Est-il possible d’en donner une petite idée?
A. L.: Peu d’intérêt est prêté à l’aménagement du territoire d’Hegoalde et d’Iparralde. Quelle information institutionnelle est dispensée sur des opérations d’aménagement du territoire ou sur des plans d’occupation des sols de part et d’autre? Des opérations de caractère transfrontalier structurant ont-elles été portées à la connaissance des populations concernées? Ces opérations ont-elles fait l’objet, au moment de l’étude d’opportunité, d’une consultation des populations concernées d’Iparralde et d’Hegoalde? Des sujets tels que les aéroports d’Hondarribi et de Biarritz, les ports de Pasajes et de Bayonne, les parcs technologiques, les espaces d’expositions à Hondarribi et à Biarritz (quel gâchis, quelle foire), les transports en zone transfrontalière, n’ont pas mérité une seule ligne d’intérêt réel dans le Schéma d’aménagement cité plus haut.
Et l’accord de mise en place progressive de la conurbation Donostia-Baiona, comment se traduit-il au-delà de réunions sans aucune prévision budgétaire spécifique sérieuse? En politique, ce qui ne figure pas dans les budgets publics concernés n’existe pas.

P. E-A: Le Pays Basque pose un certain nombre de problèmes en matière d’aménagement du territoire, notamment par le fait d’être écartelé entre deux États qui n’en suivent pas les mêmes logiques et ont des règlements différents. Est-il envisageable de penser, à l’heure actuelle, à un schéma d’aménagement du territoire transfrontalier et l’Eurocité remplit-elle cette fonction?
A. L.: En ce qui nous concerne, en Pays Basque, le choix du territoire sur lequel nous pourrions aménager la vie de populations associables à identité et à économie différentes, est à étudier avec minutie de façon a atteindre les masses critiques nécessaires.
Nous entendons souvent citer l’intérêt d’opérations d’aménagement du territoire Euskadi-Aquitaine. Avons-nous pensé que la superficie du territoire résultant serait occupée par la plus grande forêt d’Europe? Par contre, l’Aquitaine peut jouer un rôle intéressant dans un territoire qui s’étendrait entre la mer Cantabrique et la Méditerranée sous le modèle politique d’une Confédération d’Autonomies et de Régions, chacune se présentant avec son régime politique et ayant la capacité de rester ou pas dans le système de gouvernance. Il s’agirait du territoire «Pyrénées» où notre identité serait mieux garantie que dans l’exigu territoire constitué entre l’Aquitaine et la Communauté autonome basque, mendiant le nihil obstat de la Navarre pour former une nano région européenne.

P. E-A: Le Pays Basque est un territoire à forte identité. Cette identité s’est profondément ancrée au cours de l’histoire et matérialisée dans l’espace par une architecture, un urbanisme, des modes d’organisation de l’espace et de leur occupation par les populations. De ce fait, les nouveaux modes d’aménagement percutent la tradition, posant des questions complexes: rapport entre architectures traditionnelle et contemporaine, existence controversée d’un «parcellaire basque», gestion de la densité ou de l’habitat collectif dans un monde à longue tradition rurale, etc. Comment articuler les deux? Peut-on rêver à un aménagement du territoire à l’échelle de tout le Pays Basque en constatant le monde qui oppose une Biscaye ultra-urbanisée qui a «digéré» immeubles modernes et musée Guggenheim, et une Navarre ou un Pays Basque nord si conservateurs en la matière?
A. L.: La notion d’aménagement du territoire est polymorphe tant sur les aspects matériels que sur les immatériels. La systématisation de concepts qui composent la notion plurielle d’aménagement du territoire m’a permis de déterminer différents types d’aménagement du territoire et, par conséquent, de leur structure. C’est ainsi que peuvent être cités comme essentiels les types d’aménagement du territoire vitaux, défensifs, expansionnistes, structurants, culturels.
J’ai constaté que les opérations de colonisation ont révélé les caractéristiques de tous les types d’aménagement du territoire décrits. C’est à partir d’eux qu’il est possible de prévoir qui peut déclencher une opération d’aménagement du territoire par volonté propre ou par pression de lobbys.
La société civile a, bien entendu, son mot à dire dans la détermination des bases intangibles des opérations d’aménagement du territoire, outils politiques de toute première importance car elles doivent garantir le progrès soutenable comme facteur essentiel de réalisation, qui exigera un Nouveau contrat social. En ce qui nous concerne, la mise en place d’un Conseil économique et social pour l’ensemble d’Euskal Herria paraît nécessaire pour faciliter le dialogue entre société civile et élus. Utopique?
Refusons le topique qui considère la politique comme l’art du possible. Il s’agit d’un aveu de fatalisme qui permet d’évaluer le dynamisme politique de ceux qui, passifs, suivent l’imposition du possible mais aussi de ceux, au contraire, pour qui la politique est l’art de rendre possible l’impossible.
En politique, les conséquences de l’apathie sont redoutables car elle génère des électeurs mous qui ont les élus qu’ils méritent. Le cycle est pervers.

P. E-A: En conclusion, le territoire Pays Basque au sens d’Euskal Herria porté par les abertzale peut être un sujet d’aménagement cohérent…
A. L.: Les opérations d’aménagement du territoire sont faites pour équilibrer des territoires parfois nettement plus vastes que ceux rencontrés à l’intérieur d’un seul État. Un exemple de réussite fut la Ligue Hanséatique qui, entre Bergen et la Lombardie, structura pour des siècles l’axe vertébral de l’Europe vivante et tolérante. L’exemple contraire fut l’absence de volonté d’aménagement du territoire de l’Arc Atlantique, paradigme de stérilité encore constatable dans certains cas, fruit de l’absence de vision temporelle et spatiale de la part de centralismes oiseux, et de l’Inquisition.

“Il est vrai qu’imaginer une opération d’aménagement du territoire qui concernerait Iparralde et Hegoalde paraît encore relever du mystère de la musique céleste.”

“La mise en place d’un Conseil économique et social pour l’ensemble d’Euskal Herria paraît nécessaire pour faciliter le dialogue entre société civile et élus. Utopique?”

“Les opérations d’aménagement du territoire sont faites pour équilibrer des territoires parfois nettement plus vastes que ceux rencontrés à l’intérieur d’un seul Etat.”