Être réaliste et exiger l’impossible

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Ainsi parlait Che Guevara, qui aurait mieux fait de continuer à inventer des dictons plutôt que de chercher à partir en randonnée dans la forêt bolivienne. L’impossible, voilà en tout cas ce à quoi s’affrontait un syndicat tout fraîchement créé voici 30 ans jour pour jour, en août 1980, à Gdansk.

«Lorsque Solidarnosc paraît»
C’est ce qu’aurait sûrement écrit Françoise Dolto à la mi-août 1980 si elle s’était intéressée à la politique plutôt qu’à la puériculture. Des suites d’un conflit social, une grève massive paralyse les chantiers navals du port polonais et débouche quelques jours plus tard sur la formation de ce syndicat appelé à devenir la figure de proue de la contestation du système en place dans le pays. La suite nous apparaît aujourd’hui comme une évidence historique, maintenant que l’Histoire l’a digérée: parmi les 17.000 grévistes, Lech Walesa émerge et la lame de fond dont il devient le visage médiatique entraîne la crise puis le renversement final du régime satellite de l’URSS. Quoi que l’on puisse penser de l’évolution de la vie politique polonaise par la suite, tout comme de celle des autres États constituant l’Europe de l’Est jusqu’au début des années 1990, c’est la perspective historique qui donne ici le vertige. En effet, qui aurait parié au début des années 1980, sous l’ère Brejnev et au lendemain de l’intervention soviétique en Afghanistan, que le colosse né avec Staline s’effondrerait en moins d’une décennie? Qui aurait misé ne serait-ce qu’un kopek sur l’affranchissement de la Pologne, de la Hongrie ou de la Tchécoslovaquie de la tutelle du grand frère russe après les expériences de 1956 et 1968?
A posteriori, on a toujours l’impression que la marche du temps suit une logique quasi déterministe. Il semble presque que les hommes et les femmes ayant porté les changements de l’Histoire du monde suivaient un chemin tracé, en connaissaient les étapes, que les choses étaient écrites et ne pouvaient en être autrement. On en oublierait de se mettre à leur place et de mesurer à quel point ce que ces gens «exigeaient» leur paraissait à eux-mêmes «impossible». Leur choix confinait au suicide, au sacrifice, tant la tâche était herculéenne. On a souvent oublié tous ceux et celles qui en ont fait de même à d’autres occasions dans l’Histoire et à d’autres endroits de la planète mais ont échoué, au profit des autres —et encore, seulement des plus médiatiques d’entre eux— dont l’engagement a réussi par miracle à changer le monde. Qui aurait parié sur Gandhi dans l’Inde coloniale britannique, sur Martin Luther-King dans l’Amérique de la ségrégation, qui aurait prédit que Mandela deviendrait président en Afrique du Sud après 27 ans de prison et Walesa son homologue en Pologne?

Ezina, ekinez egina
C’est agissant que l’impossible devient possible. C’est la leçon que nous donnent les grévistes de Gdansk dans cette profondeur somme toute terriblement brève de 30 ans: leur utopie est devenue réalité, comme la nôtre pourrait l’être un jour en Pays Basque, même si la montagne à gravir nous paraît aujourd’hui d’une hauteur himalayenne. Cela demande toutefois un engagement militant massif, et là n’est pas le moindre des écueils, y compris parmi les plus convaincus des abertzale.
Mais lorsque l’on parle d’engagement en Pays Basque, notamment dans le monde abertzale, il me semble qu’on aurait tendance à tomber dans une certaine dérive, celle du nombrilisme qui nous habitue insensiblement à nous dire que le seul enjeu politique en Pays Basque est la question nationale. Le fait est que le discours de certaines tendances politiques, ici comme ailleurs, sous-entend souvent que leur propre idéologie est l’alpha et l’omega définitif de tout engagement militant. Or si l’on veut bien sortir de notre cadre étriqué du Zazpiak Bat, on conviendra que la variété des enjeux de l’heure à chaque échelle n’a d’égal que leur gravité: inégalités de tout type jusque dans les sociétés dites développées, sous-alimentation et extrême pauvreté, épidémies et déficit sanitaire dans les 2/3 de la planète, dé-sastres écologiques actuels et annoncés, et tant d’autres.

Quelles utopies réalisées pour demain?
Perçus du quotidien de chacun d’entre nous, ces enjeux-là nous dépassent. Ils paraissent encore plus inaccessibles que ceux auxquels s’étaient affrontés les grévistes de Solidarnosc car ils sont planétaires, et surtout on ne les a pas tous les jours devant le nez pour éviter le confort de pouvoir les oublier. Or plus encore que nos questions politiques locales,
qui sont parfaitement légitimes mais restent des problématiques de gens qui mangent à leur faim, certaines utopies devront bien un jour devenir définitivement réalité. Car comment penser que l’Humanité a pu envoyer deux de ses échantillons sur la Lune en 1969 et ne pas avoir su jusqu’à présent revenir sur Terre et y affronter les plus insoutenables de ses inégalités?
Je ne sais pas si les livres d’Histoire des années 2040 porteront sur notre génération le même regard que nous portons aujourd’hui sur les années 1980, mais je ne peux qu’espérer qu’ils y relatent le succès de certaines utopies qui paraissent aujourd’hui aussi vertigineuses que celle des grévistes de Solidarnosc lors de leur naissance à Gdansk. Mais cela nécessite de quitter nos charentaises et de savoir varier nos combats, ce qui n’est probablement pas la moins illusoire des utopies…
Peio Etcheverry-Ainchart