Compétitivité et agriculture

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Michel Berhocoirigoin
Michel Berhocoirigoin
Gamarten laborari, Euskal Herriko Laborantza Ganbararen Lehendakaria, ELBko militante eta Confédération Paysanne-en sortzaileetakoa.
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-L’agriculture industrielle justifie son existence par la nécessité d’être performante. Mais qu’est-ce au juste que la performance? Simplement une performance financière? En agriculture la performance est un concept bien plus large et intégrateur.

Le ministre de l’agriculture est venu à Ispoure à l’occasion du congrès de la Confédération Paysanne, le 23 avril. Dans sa réponse au discours de Laurent Pinatel, porte parole national du syndicat, il a déclaré qu’il n’y avait pas que les aspects environnementaux et sociaux de l’agriculture, et que lui, en tant que ministre, était obligé de prendre également en compte l’aspect économique, parce que l’agriculture c’est la production, des marchés, et toute la puissance de l’agroalimentaire. Cette déclaration laisse entendre, en creux, que le projet de la Confédération Paysanne ne s’intéresse qu’aux dimensions sociales et environnementales de l’agriculture, délaissant sa dimension économique….

Le ministre ne s’est pas appesanti sur cet aspect des choses : il a simplement rappelé en deux phrases, ce qui lui paraissait être un préalable qui devait servir de grille d’analyse pour tout ce qu’il allait dire plus tard…

Cette expression de début d’intervention a été presque anodine, et pourtant, l’idée qu’elle véhicule est la clé de voûte de tout le débat agricole. Soit, il y a un  malentendu entre le ministre et nous, et il n’a pas encore intégré le fait que le projet de la confédération paysanne repose sur les trois pieds que ses affiches diffusent largement :  “produire, employer, préserver”, soit, il utilise à dessein, un argument destiné à casser l’ensemble du projet syndical.

Je préfère privilégier la première option car elle permet un espace de  dialogue et de négociation, donc des avancées possibles.

Tout le monde au pas

Quoiqu’il en soit, il y a des schémas de pensée qui ont des effets dévastateurs sur les systèmes de production, en particulier cette idée qu’il y aurait, d’un côté, un projet agricole, certes sympathique, mais qui ne prendrait en compte que l’écologie et le social, et qui ne serait pas forcément viable ou économiquement compétitif et, de l’autre côté, une agriculture qui serait forcément compétitive parce qu’elle produit des volumes et fait tourner la machine économique en lui achetant et vendant beaucoup.

Forcément, la compétitive c’est celle qui, soutenue par l’agroalimentaire et les banques, valorisée par l’image de la modernité et de l’innovation, avance et gagne du terrain.

Forcément, celle qui n’est pas compétitive, c’est celle qui résiste mais qui perd inéluctablement du terrain. La compétitivité est la ligne d’horizon qui fait marcher tout le monde au pas ! Il va sans dire qu’elle serait essentiellement économique, le social et l’environnement n’étant que la cerise sur le gâteau.

Dans l’absolu, il faut être  pour la compétitivité : la compétitivité, c’est l’avenir, c’est le passage obligé, c’est la loi de la nature… Personne ne peut être contre ! Personne ne peut défendre un projet qui ne serait pas  économiquement compétitif ! Et donc, lorsque nous parlons d’agriculture, elle doit se soumettre à cette loi. Allons-y donc.

Pour apprécier la notion de compétitivité, il faut d’abord s’entendre sur ce que recouvre ce terme, sur les éléments qui la caractérisent et qui la conditionnent. S’il y a un désaccord sur la définition du terme, il faut s’arrêter tout de suite, le débat ne sera qu’un dialogue de sourds !

Le premier point de convergence à établir doit considérer la compétitivité avec le même niveau d’exigence sur les trois dimensions : sociale, économique, environnementale. Il n’y a pas de système économiquement performant, s’il n’est pas en même temps socialement et environnementalement performant. De même, il n’y a pas de système socialement ou environnementalement performant, s’il n’est pas économiquement performant. En fait, il n’y a pas de système à proprement parler performant, s’il n’est pas performant sur chacun des trois domaines. De même, sur l’ensemble de la chaîne de production, il faut intégrer l’ensemble des coûts directs et indirects, les externalités  positives et négatives, les différentes formes de soutien public ou privé, direct ou indirect. Tout ceci suppose de se mettre d’accord sur une liste de critères et indicateurs qui devront servir à  caractériser les systèmes, ainsi que sur les méthodologies de mesure et d’analyse. Tout ceci suppose, au minimum, que l’on n’impose pas à priori tel type d’agriculture au motif qu’il serait  le seul efficace, comme cela se passe aujourd’hui.

Mettre à plat tous les éléments de débat pour définir l’agriculture d’intérêt général, suppose une mobilisation de nombreux acteurs et des données publiques, ainsi qu’une volonté politique qu’on ne sent pas pour l’instant.

Il n’y a aucune supériorité intrinsèque
des grandes exploitations par rapport aux petites,
les meilleurs résultats des grandes exploitations
sont exclusivement dus aux montants plus élevés
d’aides directes dont elles bénéficient

Pas de supériorité des grandes exploitations

En attendant, notre conviction que les systèmes industriels et intensifs ne sont pas performants alors qu’ils se développent grâce au soutien dont ils bénéficient, est alimentée par des éléments objectifs et incontournables.

J’en cite quelques uns en vrac : les petites fermes (en gros, le tiers inférieur en taille d’exploitation) disparaissent deux fois plus vite que les autres ; alors qu’à surface équivalente, elles sont plus efficaces en terme d’emplois, de paysage ou de biodiversité (plusieurs travaux concluent dans ce sens), elles bénéficient de moins d’aides  publiques que les autres et leurs charges sociales et fiscales sont, proportionnellement à leur taille, plus élevées que celles les autres. Ainsi, leur difficulté à résister n’est pas liée à un  déficit structurel d’efficacité, mais au cadre politique en place.

Autre exemple : en France, l’agriculture perçoit chaque année quelque 15 milliards d’euros de soutiens publics (Europe, Etat, Département, Agences, etc.). La majorité de ces aides est répartie en fonction du nombre d’animaux et d’hectares détenu par les fermes plutôt que des personnes travaillant dans la production, défavorisant ainsi les systèmes de production pourvoyeurs d’emplois. De même, il est intéressant de faire le lien entre efficacité économique et revenu : il est communément  admis que, dans une même filière, les exploitations les plus compétitives sont celles qui dégagent le plus de revenu. Cette idée est battue en brèche par une étude réalisée par une équipe de chercheurs autour de l’économiste Jean-Christophe Kroll. Le travail a consisté à analyser tous les éléments comptables d’une base de 108.000 exploitations professionnelles classées en trois catégories (grandes, moyennes et petites). Les conclusions sont sans appel, citons cet extrait : “…il n’y a aucune supériorité intrinsèque des grandes exploitations par rapport aux petites, les meilleurs résultats des grandes exploitations sont exclusivement dus aux montants plus élevés d’aides directes dont elles bénéficient…”.

Jean-Christophe Kroll travaille actuellement sur une autre étude qui montre que ce sont les systèmes les plus polluants qui perçoivent le plus d’aides.

Nous pourrions également nous interroger sur le refus de la Fnsea et du secteur agroalimentaire de toute idée d’écotaxe: si les plus intensifs n’étaient pas les plus exposés, cette taxe n’aurait peut-être pas posé problème.

Nous le voyons : clarifier la notion de compétitivité en agriculture est une nécessité absolue pour aller vers une politique agricole au meilleur rapport qualité-prix.