
L’Université des Nations unies a publié le 20 janvier le rapport «Global Water Bankruptcy» (“La Faillite globale de l’eau”), montrant que la pénurie globale d’eau est désormais chronique, sous l’effet du changement climatique, et de mauvais choix agricoles, industriels, urbanistiques et architecturaux.
Tout ça semble loin vu de notre territoire arrosé et aux paysages bien verts. Pourtant, à l’été 2022, dans les montagnes, de nombreuses sources séculaires se sont taries, des centaines d’arbres ont séché sur pied, certains usages d’eau ont été restreints, Bermeo à sec a dû faire livrer son eau potable par citernes, et une centaine de maisons du bas Adour ont été fissurées par l’assèchement du sol sous leurs fondations.
Aussitôt, la pluie revenue, nous avons considéré 2022 comme une anomalie, mais ces conditions seront de plus en plus fréquentes à l’avenir, comme le montre l’étude du CEREMA mentionnée le mois dernier. D’ici 20 ou 30 ans, dans la quasi-totalité du Labourd et de la Basse-Navarre, la ressource en eau l’été ne suffira pas à assurer tous nos usages, si ceux-ci ne changent pas. Ajuster nos usages de l’eau pour se préparer à ces conditions, c’est précisément ce sur quoi travaille Coop’Eau [1], coopérative lancée en 2023. Son directeur Mathieu Haslé répond à nos questions.

Nicolas Goñi : Peux-tu nous dire comment est né le projet Coop’Eau ?
Mathieu Haslé : Depuis 2014 et la naissance de mon fils, je m’intéresse aux enjeux planétaires. Au fil des formations, j’ai compris que cet enjeu macro était le résultat d’effets locaux combinés, systémiques. En arrivant en Pays Basque nord en 2011, j’ai aussi trouvé, outre un territoire à l’environnement plus préservé qu’ailleurs, une culture participative dynamique avec une forte propension à la coopération, et je m’y suis engagé dans plusieurs aventures sociales et environnementales. Sur ce parcours, j’ai rencontré en mai 2023 un entrepreneur portant le projet d’une machine économisant de l’eau pour des usages en bord de plage. Avec notre association HBN [2], nous l’avons aidé à maturer ce projet. J’étais jusque-là un “généraliste” des enjeux systémiques, et j’ai pris le temps de me pencher plus précisément sur l’eau. L’urgence et l’importance de cette ressource, plus que toute autre, m’ont sauté aux yeux.
En Pays Basque nord, quels sont les secteurs à même d’améliorer le plus leur usage de l’eau ?
Différencions d’abord deux notions : prélèvements et consommation. Une centrale nucléaire par exemple prélève énormément d’eau (51% des prélèvements d’eau douce en France), mais en rejette la plupart dans son milieu, donc consomme proportionnellement peu [3]. A contrario, l’agriculture consomme proportionnellement beaucoup d’eau qui va, pour l’essentiel, partir sous forme d’évaporation, d’évapotranspiration et nourrir la plante qui sera ensuite vendue parfois à des milliers de kilomètres. A mi-chemin, un process industriel consomme de l’eau et la transforme en partie en produit (vendu bien souvent à longue distance), et renvoie une autre partie dans le réseau pour traitement et évacuation.
En termes de consommation :
• Usage domestique : à l’année, les foyers consomment 75% de l’eau potable selon les chiffres de la CAPB. Il y a donc une action d’ampleur à mener en termes de pédagogie, auprès des enfants mais aussi des adultes. Par ailleurs, je suis convaincu qu’une tarification différenciée de l’eau serait un levier majeur.
A l’année, les foyers consomment 75% de l’eau potable selon les chiffres de la CAPB. Il y a donc une action d’ampleur à mener en termes de pédagogie. Par ailleurs, je suis convaincu qu’une tarification différenciée de l’eau serait un levier majeur.
De plus, l’été, la population du littoral est multipliée par 3 à 5. Les consommations explosent, la pression sur le milieu naturel et le réseau également. Les actions auprès des professionnels du tourisme (campings et hôtels) sont donc essentielles et les moyens existent (usages et techniques hydro-économes, pédagogie, tarification différenciée).
• L’agriculture consomme 14% de l’eau potable. L’eau consommée est surtout de l’eau de surface. Mais cette eau est exportée, notamment pour de la nourriture animale. Par ailleurs, outre les prélèvements, certaines pratiques (par exemple le labour) ainsi que certains intrants chimiques altèrent la capacité des sols à absorber et drainer l’eau. Une étude menée par Hélène Arambourou [4], montre que le Pays Basque nord et la Nouvelle-Aquitaine seront les zones de l’Hexagone les plus touchées par le stress hydrique dans un avenir proche, et que les leviers principaux sont dans l’agriculture (diversification, agroforesterie, hydrologie régénérative).
• L’industrie consomme 10% de l’eau potable (de forage, notamment) de notre territoire, en particulier dans le secteur agroalimentaire. Il y a là aussi plusieurs leviers relativement simples à mettre en œuvre : optimisation du geste, conscientisation aux enjeux et usages, revalorisation de certaines eaux (notamment depuis les décrets et arrêtés de 2024 [5]).
En ces temps d’élections municipales, quels sont les leviers d’action des communes pour réduire la pression sur l’eau ?
Il y a plusieurs leviers majeurs :
– La recherche de fuites sur les réseaux, qui représentent historiquement 20% des consommations. De gros efforts ont déjà été fournis depuis le lancement du Plan eau, mais il reste du travail.
– L’interconnexion pour éviter les manques dans certaines communes.
– L’intégration aux projets municipaux d’actions pédagogiques grand public et de financements de solutions hydro-économes (WC, cuves, pommeaux…).
– La renaturation des cours d’eau et la création d’espaces “éponges” pour ralentir l’eau.
– Le financement de nouvelles pratiques agricoles.
– La réutilisation des eaux usées traitées en sortie des stations d’épuration (REUT).
– La tarification différenciée et l’introduction d’une sécurité sociale de l’eau. Assurer, comme le fait par exemple Lyon, la gratuité des 30 premiers m3 pour les usages essentiels (cuisine, hygiène), puis le prix courant jusqu’à 180m3, et au-delà, le double du prix courant, pour les usages non essentiels (piscine, nettoyage de véhicule, …).

Coop’Eau a mis au point le diagnostic de performance hydrique (DPH) [6], applicable aux collectivités, aux entreprises, ou aux particuliers. Pourquoi un outil aussi évident n’a-t-il pas été créé plus tôt ?
L’enjeu énergétique n’était pas un sujet pour la plupart des gens avant que certains scientifiques s’expriment, que certains outils et réglementations ne voient le jour, et que les prix augmentent. Pour l’eau, c’est encore pire. Elle n’est pas un poids financier significatif pour la plupart de ses usagers et elle a le défaut de ses qualités : elle est visible. Or, pour parler du Pays Basque nord, tant qu’il pleut, on a l’illusion qu’on ne manquera jamais d’eau. En France, hormis l’historique sécheresse du Sud-Est et plus récemment la sécheresse de 2022 et les enjeux de PFAS, l’eau n’était pas jusqu’à récemment un enjeu très médiatique. Pas d’enjeu, donc pas de réglementation, et pas non plus d’opportunité économique. In fine, pas d’outil d’action de grande ampleur, malheureusement. Nous apportons le DPH pour rendre ces notions, ces enjeux et le diagnostic hydrique accessibles à tous, pour accélérer la conscientisation et la préservation de l’eau.
“Au Pays Basque nord, tant qu’il pleut, on a l’illusion qu’on ne manquera jamais d’eau”
Rappelons que le cycle de l’eau est mondial et continu avec des micro cycles locaux, il inclut les sommets et les océans, les rivières atmosphériques et les nuages, en passant par la végétation, les rivières de surface, et les nappes. En Pays Basque nord, nous n’avons pas de nappes profondes. 80% de nos eaux viennent des rivières et notamment de la Nive. Nous sommes donc directement météo-dépendants, et les printemps et étés sont déjà critiques actuellement. A l’année, nous sommes en stress hydrique moyen en 2026 et nous serons en stress hydrique fort en 2050.

Pour Coop’Eau, vous avez choisi la forme coopérative SCIC. Par conviction, par pragmatisme, ou les deux ?
Surtout par conviction ! La coopération pour l’intérêt général est dans notre ADN et chacun d’entre nous a déjà pu le démontrer en dehors de Coop’Eau. L’eau, ressource globale aux multiples vertus et usages, est soumise à des enjeux systémiques. Elle est LA ressource des ressources. Il n’y a que collectivement que nous aurons une chance d’agir notablement.
[1] https://www.coopeau.com/
[2] https://www.humansbynature.fr/
[3] Il y a bien sûr d’autres impacts tels que la température et la composition de l’eau rendue au milieu.
[4] https://eau-grandsudouest.fr/newsletters/eau-2050-graves-tensions-ecosystemes-usages
[5] Décret 2024-769, du 8 juillet 2024. Autorisation de certaines eaux recyclées
[6] https://www.diagnostichydrique.com/
