
Allande Boutin, journaliste retraité de France 3 Pays Basque, a participé en 1992 à la création de la “locale” et, en 2012, à celle de Txirrita, l’un des premiers magazines en euskara diffusés sur la télévision publique. Quarante ans de journalisme au Pays Basque, au plus près des évolutions d’un territoire qu’il n’a cessé d’observer, de raconter et de questionner.
Enbata : Né en Normandie et ayant grandi à Paris, c’est en Soule que s’est construit votre attachement au Pays Basque. Quels souvenirs et quelles rencontres ont fait de ce territoire votre pays d’appartenance ? Allande Boutin : C’est le temps des vacances à Lakarri, village natal de ma mère. Mon grand-oncle, paysan, m’a transmis son attachement à sa terre et à sa culture basque. Il savait nombre de chants dans cette langue que j’ignorais mais dont je commençais à comprendre quelques expressions courantes, de séjour en séjour. Tous les gens du village, jeunes et personnes âgées, parlaient basque. Ils passaient parfois au français à cause de moi… Cette langue, cette culture m’ont aimanté. Au décès de cet oncle, ma mère et ses trois sœurs étaient les dernières bascophones de la famille. Elles ne l’employaient guère, ayant fait leur vie en régions parisienne et bordelaise. J’ai ressenti un tel vide que j’ai souhaité apprendre la langue de mes ancêtres côté maternel.
Vous avez appris l’euskara adulte. Qu’a changé cette langue dans votre regard sur le Pays Basque et dans votre manière de faire du journalisme ?
Je voulais apprendre le basque “de l’intérieur”, comme si c’était ma langue maternelle. Non comme une langue étrangère. J’ai ainsi découvert cette façon de voir et comprendre le monde en euskara. La philosophie et la poésie de la langue. Ainsi harreman (“prendre et donner”, littéralement) pour dire “relation”. Tout est dit.
“J’ai découvert cette façon de voir et comprendre le monde en euskara.”
Mon premier professeur ne fut rien moins que Txomin Peillen ! Il nous initia aussi à la littérature, abordant l’œuvre de son ami Jon Mirande, de Gabriel Aresti, Yon Etxaide, Etxahun… Pouvant présenter l’euskara en option langue régionale au bac, mon père accepta enfin que je l’apprenne ! J’ai continué à Eskual etxea avec Iñaki Arrarte, qui avait imaginé une sorte de table trigonométrique, mais avec les nor-nori, nor-nork, nor-nori-nork, pour apprendre les verbes. Magique ! Puis en ikastaldi à Baiona, Behaskane avec Mende berri, à Donostia avec AEK.
Dans mon métier le basque a été une clé pour ouvrir bien des portes, obtenir la confiance des personnes rencontrées (que j’espère ne pas avoir déçues). Je pense ne pas avoir exprimé de la même manière mes ressentis en basque et en français. Chaque langue ayant sa logique, je n’écrivais pas mes chroniques pareillement. Elles étaient plus intimistes je pense.
D’Euskal Telebista à France 3 Pays Basque, puis avec Txirrita, quel a été le fil rouge de votre parcours ? Que vouliez-vous transmettre ?
Ma carrière a commencé à Paris en 1986, stagiaire puis pigiste au Point, au Monde, à la Télévision espagnole et auprès d’Arthur Mc Caig, ami nord- américain d’origine irlandaise auprès duquel j’ai tant appris, ayant collaboré à ses documentaires sur le Pays Basque, le GAL et l’Irlande. Mais c’est Gure Irratia où je fis un stage universitaire l’été 1983 qui confirma ma vocation.
“C’est Gure Irratia où je fis un stage universitaire l’été 1983 qui confirma ma vocation.”
Puis, il y eut ETB de 1988 à 1992 et F3 Euskal Herri de 1992 à 2026. J’ai essayé d’observer, analyser, comprendre et témoigner de l’actualité parfois très bousculée de ce pays. J’ai voulu en parler loin des clichés dont certains l’affublent, tel qu’il est, très pluriel aussi. Avec l’émission Txirrita, 26 minutes en euskara, j’ai eu la chance, sur un format plus long, de rencontrer les actrices et acteurs de tant d’initiatives et réalisations économiques, culturelles, sociétales et de rendre hommage à celles et ceux qui ont fait et font ce pays, créent, avancent.
Quel rôle les médias locaux peuvent- ils jouer au Pays Basque ? En quoi leur distance critique contribue-t-elle à faire émerger une communauté de destin ?
Les femmes et les hommes de ce pays décideront de cette communauté de destin. Mais il revient aux médias de rendre compte des projets proposés, des revendications et des mobilisations pour les faire avancer. De donner la parole aux pro et contre. Le journalisme de proximité permet une connaissance du terrain susceptible d’éviter raccourcis et jugements a priori, dévastateurs et caricaturaux. Suivre les dossiers au plus près, dans la durée, permet de donner des clés de compréhension. Maintenir une distance critique garantit l’acceptabilité des informations.
“Le journalisme de proximité permet une connaissance du terrain susceptible d’éviter raccourcis et jugements a priori, dévastateurs et caricaturaux.”
Nous donnons corps et chair au territoire. Il a besoin de se voir et de s’entendre au quotidien, sinon il s’efface. C’est pourquoi l’information de proximité est primordiale. Je pense souvent à cette maxime du politologue américain Howard Zinn : “Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs”. Depuis vos débuts, le Pays Basque Nord a profondément changé. Quels tournants vous paraissent les plus marquants dans son cheminement vers l’émancipation ? Pour moi le tournant se situe en 1992 avec le démarrage de la prospective Pays Basque 2010. La situation était alors très tendue : plaies ouvertes, douloureuses ; dialogue entre personnes d’opinions opposées quasi inexistant ; aucune reconnaissance des identités du territoire ; projets culturels ou économiques peu soutenus. Sous l’égide de Pierre Joxe, ministre socialiste de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire, élu·es, syndicalistes, responsables des mondes économique, culturel et de l’enseignement furent invité·es à se réunir, réfléchir, débattre de l’avenir d’Iparralde. Des personnes qui s’ignoraient ou s’opposaient frontalement apprirent à travailler ensemble. Conseils des élu·es et de développement, Institut culturel, Office public de la langue basque en furent les premières avancées. 25 ans plus tard, serait créée l’Agglomération Pays Basque. La composition du collectif Bake Bidea est, à mes yeux, l’illustration la plus manifeste de ce changement : de droite, de gauche ou d’ailleurs, abertzale ou non, des femmes et des hommes ont soutenu le processus de paix et aidé au désarmement d’ETA.
Comment le paysage médiatique a-t-il évolué ? Qu’ont gagné et perdu les médias dans leur manière de raconter le réel ?
Nous vivons un chamboulement systémique : réseaux sociaux, affaiblissement du service public, concentration comme jamais des médias aux mains d’intérêts privés au service d’idéologies et de projets politiques.
“Nous vivons un chamboulement systémique : réseaux sociaux, affaiblissement du service public, concentration comme jamais des médias aux mains d’intérêts privés au service d’idéologies et de projets politiques.”
L’instantanéité, l’immédiateté sont la règle. Prend-on le temps de vérifier une info ? On en reste trop souvent à la constatation, en boucle. Moins de place à l’analyse circonstanciée, à la mise en perspective des faits observés. La forme prend le pas sur le fond. Ce qui compte, c’est le nombre de clics. Frénésie ! Mais est-on alerté ou informé ? Et puis, toujours moins de moyens, toujours plus de précarité. Je crains que l’on ne perde plus que l’on ne gagne.
Quelle place Enbata occupe-t-il aujourd’hui dans le paysage médiatique local ? Comment peut-il encore mieux contribuer “au travail collectif au service d’un Pays Basque euskaldun et réuni dans une Europe des peuples libres et solidaires, pour une société juste, écologiquement soutenable, pacifique et démocratique” ?
Enbata est la voix des porteuses et porteurs du projet que vous évoquez. Une parole engagée, militante, ouverte aussi. Un média d’opinion, complémentaire des autres. L’hebdomadaire, longtemps seule publication abertzale, a su s’adapter à un contexte bien différent de celui de ses 20 premières années : naissance des radios en euskara, des quotidiens Egin, puis Gara et Naiz, d’Egunkaria puis Berria, du Journal du Pays Basque, de Mediabask. S’enracinant dans une gauche alternative, proposant dossiers et débats sur le net comme dans sa version mensuelle sur papier, Enbata s’inscrit dans ce temps de l’hebdo et du mensuel, qui permet la réflexion, nécessaire.

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