C’était mieux avant

Action de Bizi! le samedi 4 juillet 2026 à la gare de Baiona pour dénoncer la surreprésentation de l’idéologie d’extrême droite dans les magasins Relay.

Climat, logement, coût de la vie, milieux naturels, pollution : dans bien des domaines les conditions de nos vies se sont dégradées au cours des dernières décennies. Pourtant, ce ne sont pas ces conditions matérielles qui font l’objet de la plupart des discours rétrogrades qu’on entend dans les médias appartenant aux grandes fortunes. De quel genre de modernité voulons-nous ?

On ne va pas se mentir : c’était mieux avant. Il ne faisait pas 29 degrés la nuit dans nos chambres en été. Il ne faisait pas 36 deux jours de suite en mai, puis cinq jours de suite en juin, puis encore en juillet. En été il y avait souvent des orages le soir ; ou sinon de vraies entrées maritimes, car l’eau du Golfe de Gascogne n’était pas trop chaude pour que ça se déclenche. Il n’y avait pas d’arbre qui se desséchait au mois d’août. Pas de pomme ou de tomate qui brûlait sur pied avant de mûrir. On ramassait les mûres en septembre, pas en juillet (et encore, si le soleil ne les a pas grillées avant). La saison où la nature se mettait en pause, c’était l’hiver par manque de degrés, pas l’été par manque d’eau.

Paysages

Le val d’Orba en Navarre était plein de chênes pluricentenaires, ils n’avaient pas encore cramé. Il y avait des vols énormes d’étourneaux, aussi des pinsons, des vanneaux, des tarins, des pouillots, et tant d’autres. Près des fermes, les hirondelles avaient des moucherons à manger. Des lucanes se battaient dans les vieux chênes avec leurs grosses pinces. Il n’y avait pas de moustiques tigres qui attaquaient en bande en plein jour. L’eau de nombreuses rivières était encore claire, on voyait les cailloux au fond. Il y avait encore des bouts de forêt même sur la côte, il n’y avait pas autant de lotissements, de parkings, de grandes surfaces, d’entrepôts, pas autant de sol artificialisé et de caves inondées dès la première grosse pluie.

Les centres-villes avaient plus de boulangeries et d’épiceries, et moins d’agences immobilières et de magasins de téléphonie ou de cigarettes électroniques. Les immeubles n’avaient pas une forme massive imposée par leurs parkings souterrains, leurs appartements pouvaient être ventilés. Il y avait un tramway sur la côte jusqu’à Hendaye.

Prix

Il n’y avait pas autant de fortunés pour acheter plein de maisons en Lapurdi et en faire flamber les prix. Il n’y avait pas autant de cadres sups en télétravail qui sont venus en rajouter une couche depuis 2020. Pour les non-fortunés, trouver et garder un logement ne donnait pas autant d’angoisse. Les gens aux minima sociaux, en plein chômage structurel, n’étaient pas sommés de travailler gratuitement 15h par semaine. Un couple d’ouvriers pouvait se payer une maison avec terrain en 20 ans de crédit. Les enfants d’ouvriers arrivaient à aller à la fac, se loger en ville, et n’avaient pas besoin d’aller aux Restos du Coeur pour manger. Prendre un train jusqu’à Paris ne coûtait pas un tiers de RSA. Prendre le train ne coûtait pas trois fois plus cher que de prendre l’avion. Il n’y avait pas une personne sur sept sous le seuil de pauvreté en France.

Santé

Les hôpitaux avaient plus de moyens, ils soignaient plus et refilaient moins de bactéries multi-résistantes aux antibiotiques. L’espérance de vie professionnelle des infirmières n’était pas aussi courte, leur taux de burnout pas aussi structurel. On n’avait pas autant de nanoplastiques dans le sang et le cerveau. On n’enterrait pas des amis morts d’un cancer avant 40 ans. Il n’y avait pas autant d’ados en détresse psychique.

Manifester ne risquait pas autant de coûter un oeil, ou un bras (au sens propre). La police n’utilisait pas d’armement militaire contre des civils. Il n’y avait pas de data center qui consomme plus d’électricité et d’eau que des régions entières, pour stocker des millions de téraoctets de vidéos qui ne servent à rien, générer des millions de téraoctets de slop qui envahit les écrans, et alimenter des chatbots qui se substituent de plus en plus aux liens professionnels et sociaux.

Mais par contre…

Les camions et les bus qui crachaient leur fumée noire riche en plomb. L’essence au plomb. Les canalisations en plomb. L’amiante. Le glyphosate en vente libre. Le mercure dans les thermomètres. Les peintures de bateau au TBT. Les CFC. Les phtalates. Les macrodéchets sur la plage, les déchets plastiques cramés en tas dans les jardins ou les fermes. Les décharges à ciel ouvert, les déchets toxiques non triés. Les égouts non épurés qui partaient directement à la mer. Les morts sur la route cinq ou six fois plus nombreux qu’aujourd’hui. Les sièges arrière de voiture et les places de cars sans ceinture. La sous-estimation des effets de l’alcool. La normalisation de la consommation d’alcool. Les tonnes de gobelets en plastique jetés n’importe où. La clope dans les bars. Les compartiments fumeurs dans les trains.

Également les blagues sexistes et xénophobes complètement normalisées à la télé et à la radio, et considérées comme de l’humour “populaire”. La stigmatisation des personnes homosexuelles, neurodivergentes ou transgenres. L’IVG illégale. Les viols encore plus nombreux mais passés sous silence, car la honte reposait encore plus qu’aujourd’hui sur les victimes.

Un peu plus en arrière dans le temps il y avait les enfants gauchers dont on attachait la main gauche dans le dos pour les forcer à écrire avec la droite. Les châtiments corporels à l’école. Et un peu plus en arrière on avait également le typhus, la polio, la rougeole, la tuberculose, une mortalité infantile élevée, et autres fardeaux sanitaires qui assombrissaient la vie de milliers de familles avant que la vaccination de masse en vienne à bout.

Jusqu’où remonter en arrière?

Si la deuxième moitié du XXème siècle était matériellement moins abîmée qu’aujourd’hui, c’était en grande partie la conséquence de pratiques majoritairement non industrielles de la première moitié de ce siècle.

“Si notre monde actuel est aussi abîmé, c’est en grande partie à cause de nombreuses dynamiques industrielles et économiques lancées sans bride dans la deuxième moitié du siècle dernier, car les conséquences de l’industrialisation non régulée se déploient sur des décennies.”

Et si notre monde actuel est aussi abîmé, c’est en grande partie à cause de nombreuses dynamiques industrielles et économiques lancées sans bride dans la deuxième moitié du siècle dernier, car les conséquences de l’industrialisation non régulée se déploient sur des décennies. Si la vie (notamment le logement) est plus chère aujourd’hui qu’il y a 40 ans, c’est beaucoup par le double effet d’une part de la spéculation immobilière et d’autre part de politiques néolibérales qui depuis les années 1980 ont réduit les investissements dans la santé, l’éducation, les transports publics, et génèrent du chômage structurel.

Les quelques améliorations relèvent de secteurs où des politiques publiques ont réussi à imposer des réglementations ou faire évoluer les mentalités dans le bon sens, bien que beaucoup de ces avancées soient minces et précaires: les déchets sont mieux gérés (mais il reste des décharges sauvages et des mégots par terre), les molécules les plus toxiques ont été interdites (mais d’autres sont apparues et des lois sont votées pour en réautoriser d’anciennes), le racisme ne s’exprime plus aussi ouvertement (mais n’a pas disparu), les sexualités hors de la norme majoritaire sont mieux acceptées (même s’il reste du chemin), le tabagisme et la consommation d’alcool sont en recul (mais des drogues dures se sont beaucoup répandues).

Diversions

Pourtant, quand on voit les unes des magazines mis en avant dans les lieux de fort passage (par exemple les gares) ou quand on entend les éditorialistes de certains médias, les messages nostalgiques concernent rarement les conditions matérielles de nos vies et les possibilités de les prendre en main. Pas grand-chose sur le coût du logement (de loin le premier poste de dépense de la majorité de la population). Pas grand-chose sur le climat et les risques directs et indirects qu’il fait peser sur notre santé, sur l’approvisionnement alimentaire, la ressource en eau ou les forêts. Pas grand-chose non plus sur le délabrement du système de soins, sur l’aggravation de la pauvreté.

“Bon nombre de refrains sur le thème “c’était mieux avant” idéalisent un passé qui correspond peu ou prou aux années 1950, années du déploiement débridé de l’industrialisation, de la télé, de la bagnole.”

En revanche, bon nombre de refrains sur le thème “c’était mieux avant” idéalisent un passé qui correspond peu ou prou aux années 1950, années du déploiement débridé de l’industrialisation, de la télé qui a standardisé les références culturelles, de la bagnole qui s’est imposée partout et a refaçonné les modes de vie, les maisons et les villes.

Paléomodernité contre futur vivable

Cette nostalgie n’est pas celle d’un passé paysan et bucolique, c’est celle de la paléomodernité, comme l’appelle l’historien Aleksander Etkind, c’est-àdire un régime défini par l’expansion maximale et sans contrainte de la consommation de ressources. La paléomodernité ne veut pas reconnaître qu’elle a aggravé le changement climatique, et souhaite (ré)instaurer une société hiérarchique et masculiniste, où on n’a pas à se préoccuper des droits des femmes et des minorités, de la végétalisation des villes, de transports en commun décarbonés ou d’agroécologie, sujets considérés nuls et non avenus, contrairement à l’expansion du béton, des forages pétroliers et des fermesusines. Un tel ridicule pourrait prêter à rire si les forces paléomodernes n’avaient pas une telle influence médiatique et décisionnelle, à contresens de la science, du bien commun et de la civilisation. Rétablir une souveraineté sur les conditions de nos vies passe aussi par la remise en perspective de ces discours.

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