
L’Edito du mensuel Enbata
Comme tant d’autres avant lui, Lecornu avait peu après sa nomination promis “un grand acte de décentralisation”. Nous aurons finalement un projet de loi de déconcentration renforçant le rôle des préfets et “la présence de l’État local”. Tout un symbole : au lieu de faire confiance aux territoires, on choisit une nouvelle fois de mieux administrer depuis Paris. Bien qu’on ait raccourci le manche, c’est toujours le même marteau qui frappe (sur les territoires).
D’autant plus que l’augmentation des prérogatives préfectorales prévue dans le texte de loi est loin d’être un gage d’efficacité. Le mois dernier, les douze préfets départementaux de Nouvelle-Aquitaine se retrouvaient à Hendaye pour une vaste opération de contrôle migratoire mobilisant plus de 1 100 agents. Une démonstration d’autorité impressionnante, mais en total décalage avec les réalités locales, tant avec la culture d’accueil du Pays Basque qu’avec le faible niveau de passage récemment observé. Mais surtout, les collectivités et leurs habitants ne font-ils pas face à des priorités plus urgentes qui mériteraient le même niveau d’engagement de l’État, comme le droit au logement avec la lutte contre la fraude aux meublés de tourisme ou aux résidences principales ? Même constat sur l’euskara : malgré une demande sociale très forte, avec 82 % des habitants du Pays Basque favorables à la coofficialité de l’euskara, les autorités préfectorales font preuve d’un zèle particulier sur des sujets symboliques tels que la toponymie ou les prises de parole bilingues dans les conseils municipaux.
Car le centralisme français n’est pas seulement une organisation administrative : c’est aussi une culture politique étroite et profondément ancrée. Lorsque l’ancien ministre de l’Education nationale Jean- Michel Blanquer met sur le même plan la défense des langues régionales et les logiques de séparatisme, jusqu’à pousser le parallèle avec les Frères musulmans, il traduit en fait un réflexe ancien. Celui de ne reconnaître la pluralité que comme une menace. Au fond, le jacobinisme souffre d’un manque assez cruel d’imagination et de pragmatisme. Un récent déplacement en Suisse avec le député Peio Dufau rappelait qu’un autre modèle existe : des décisions prises au plus près des réalités, pour une action publique plus efficace. Là où ceux qui vivent les problèmes sont aussi ceux qui les règlent.
La différenciation territoriale ne semble pourtant pas toujours poser un problème, tant qu’elle profite à la capitale. En matière culturelle, le ministère de la Culture dépense en moyenne 801 euros par habitant parisien contre 24 euros ailleurs dans l’Hexagone, selon le président de l’Association des maires de France. Dans les transports, la région Île-de-France bénéficie de dispositifs spécifiques comme un versement mobilité pouvant grimper jusqu’à 3,2 % contre un plafond partout ailleurs de 2 %, lui garantissant un niveau de service sans commune mesure. Pourquoi cette logique est-elle acceptée lorsqu’elle est parisienne, voire métropolitaine, mais systématiquement bloquée lorsqu’elle provient de territoires dotés d’une identité propre ?
À l’approche des élections présidentielles, grande messe de la Ve République, cette question mérite d’être reposée. Dès 1966, autour de Pierre Mendès-France et de Michel Rocard, une partie de la gauche évoquait déjà la nécessité de “décoloniser la province”, en dénonçant un centralisme producteur de périphéries. Cette intuition demeure plus que jamais d’actualité. Si la gauche veut renouer avec les territoires qui se sont tournés vers l’extrême droite, elle devra cesser de réduire leurs singularités à des archaïsmes ou à des menaces, pour au contraire les reconnaître et les accompagner. Comme tant d’autres avant moi sur Enbata (cf Le jacobinisme, une addiction française d’Ellande Duny-Pétré du 19/05/2025), il faut se résoudre encore à cette évidence : le ver jacobin est dans la pomme. À ceci près que, cette fois, la pomme pourrait bien en pourrir.
